Forfait illimité
Chapitre 16
Albuquerque, États-Unis (6 mois plus tôt)
— J’écoute… murmura l’homme.
— Tout le monde est en poste, on peut y aller.
La voix avait résonné à travers son oreillette. Autour de lui, un silence absolu régnait dans l’ombre du bâtiment fédéral qu’il s’apprêtait à investir.
De nuit, Albuquerque ne peut certes pas rivaliser avec le strass lumineux de Las Vegas, situé 900 kilomètres plus à l’ouest, mais elle n’en demeure pas moins une tache de clarté explicite au milieu de sa vallée aride. Avec plus de 700 000 habitants, c’est la métropole du Nouveau-Mexique et il faut voyager plusieurs centaines de kilomètres dans n’importe quelle direction pour trouver une autre ville de taille avoisinante. Située à près de 1 500 mètres d’altitude, le climat y est aride, avec des températures qui oscillent entre 30 et 35° Celsius en été et ne tombent guère en dessous de zéro en hiver, entraînant tout au plus quelques centimètres de neige. Les précipitations restent rares sur cet immense plateau encastré dans des massifs montagneux où l’air a tendance à stagner.
La population a sextuplé en une cinquantaine d’années et la ville, jadis un poste colonial espagnol, n’a pas su garder son cachet. Elle a grandi trop vite et porte en elle la froideur et la monotonie des constructions modernes. Pourtant, si l’on reste proche de la mythique route 66 qui la coupe en son cœur, on peut retrouver un brin de l’âme de la bourgade d’antan. Elle resta longtemps une étape incontournable de tout road trip traversant le continent. Le nombre saisissant des enseignes lumineuses de motels est encore là pour en témoigner.
Ce n’est cependant pas le tourisme qui a fait augmenter la population à un tel rythme. La route 66 ne porte plus guère qu’un aspect nostalgique. De larges autoroutes à multiples voies l’ont depuis longtemps remplacée. La I-25, par exemple, où les camions circulent nuit et jour sans autre objectif que de livrer leur marchandise en un temps record à l’autre bout du pays. Il est également peu probable que la cité soit un lieu de pèlerinage pour les aficionados de l’informatique. Même si « Micro-Soft » – toujours écrit en deux mots à cette époque – fut créée à la va-vite dans l’un des motels de la ville en 1975. Si Albuquerque s’est à ce point développée, c’est surtout en raison de l’installation d’un laboratoire de recherche nucléaire et d’une immense base de l’armée de l’air. Roswell ne se trouve pas très loin et la fameuse zone 51 débute juste au sud des faubourgs de la métropole. Coïncidence ou pas, ce genre d’activité a amené beaucoup d’institutions fédérales à maintenir une présence dans le secteur. Le FBI y héberge l’un de ses plus larges bureaux opératoires, la NSA y possède une antenne et la CIA plusieurs bâtiments – agrandis depuis les attentats qui ont visé leur quartier général du Pentagone en 2001.
À l’instar de Washington, la concentration au kilomètre carré de locaux fédéraux ou militaires est impressionnante.
Dans l’ombre de l’un de ces bâtiments, un homme blanc de haute stature, bien charpenté et arborant des cheveux blonds courts en brosse, se faufilait entre les voitures éparses stationnées sur le parking. Tout dans son allure dénotait un professionnel. Il se mouvait sans bruit, avec des gestes précis et une vivacité que seules des années d’entraînement pouvaient conférer. Pourtant, il n’était pas vêtu d’une tenue de camouflage ou d’un ensemble moulant sombre comme on pourrait s’y attendre de la part d’un homme en mission. Il portait une simple tenue civile et finissait de traverser le parking à visage découvert. Arrivé contre la clôture, il vérifia le contenu de son petit sac à dos et en sortit une pince avec laquelle il s’affaira à couper les mailles du grillage le séparant de la cour intérieure du bâtiment.
Dans son canal auditif, la minuscule oreillette transparente grésilla :
— Fisher, la patrouille vient de commencer sa ronde de l’autre côté. Laisse-moi trente secondes pour régler le signal.
— Compris, répondit l’intrus en repliant un grand pan de grillage.
Fisher resta accroupi sans bouger.
— Vous avez le canal vidéo ? interrogea-t-il au bout de quelques secondes.
— On est branché sur le circuit, oui. Pas de problème.
Dans une fourgonnette noire stationnée de l’autre côté du bâtiment, l’opérateur actionna une série de molettes pour faire apparaître le flux de surveillance vidéo. Deux photos de taille identique s’affichaient sur un écran derrière lui. L’une montrait Fisher, la seconde une tête d’épouvantail émacié aux yeux protubérants et aux iris presque blancs. Sous les deux photographies, une représentation tridimensionnelle des visages respectifs tournait en boucle.
L’opérateur entra quelques commandes sur son mini-clavier et se retourna pour voir les deux animations isomorphiques se fondre en une seule.
— J’ai pris soin de ta tête d’Apollon, tu peux y aller, dit-il dans son micro.
Fisher expira un grand coup. Il n’aimait pas l’attitude de ces techniciens à l’humour facile. Mais, lui-même homme de terrain, entraîné au combat, aux armes et tactiques d’assaut, il devait bien reconnaître avoir besoin d’eux dans ce genre de situation. De plus, il faisait confiance à Macmillan pour avoir embauché le meilleur.
Il se faufila donc sous le grillage sans relever l’impertinence du geek et se contenta de souffler :
— J’y vais…
Des portes de garage métalliques s’alignaient sur tout un pan du rez-de-chaussée. Fisher, d’un pas moins agile que précédemment, traversa un grand espace vide courbé en deux afin de rejoindre la longue rangée de boxes. Rasant le mur, il progressa sur un tiers de la distance qui le séparait du coin opposé et se retourna pour observer le bout de l’allée. Ce faisant, il fit face quelques instants à la caméra qui surveillait cet espace et dont la retransmission altérée par les équipements de la fourgonnette était enregistrée au cœur du bâtiment. Retournant son attention sur la porte devant laquelle il se trouvait, il sortit un petit applicateur à gâchette et traça un cercle autour de la serrure en vidant le contenu de ce dernier. La pâte anthracite grésilla en entrant en contact avec le métal du battant. Une fumée âcre et corrosive s’échappa de l’anneau tandis que la réaction chimique rongeait la tôle.
Une odeur acide imprégna l’air, Fisher se protégea les yeux et la bouche à l’aide du revers de sa veste.
Il donna un petit coup de coude sec au centre du cercle. Ce dernier se détacha et glissa à l’intérieur de la paroi creuse de la porte. Seule la poignée l’empêcha de disparaître au complet en butant sur le bord du trou. Aussitôt le mercenaire plongea une main dans l’ouverture et actionna le mécanisme de la serrure.
À cet instant, un projecteur de forte puissance s’alluma au-dessus de lui, en même temps qu’un gyrophare orange. Une alarme stridente retentit et Fisher montra des signes évidents de confusion. Après quelques secondes d’hésitation, il ouvrit la porte en grand et pénétra à l’intérieur pour se cacher. Du coin de l’immeuble surgissait déjà la patrouille de surveillance. Les quatre gardiens se précipitèrent pour former un demi-cercle devant la porte béante, arme au poing.
La pénombre régnant à l’intérieur – encore contrastée par le projecteur qui inondait le seuil d’une lumière crue – empêchait les gardes de discerner Fisher. Ce dernier avait déposé son sac à dos au milieu de la pièce, sur une caisse en bois, face vers l’extérieur. Puis il s’était allongé sur le sol tout au fond du box. Dans sa main droite, il serrait une télécommande semblable à celles des ouvertures centralisées de voitures.
Tandis qu’un gardien lui vociférait de se rendre et de sortir sans résistance, Fisher hurla en guise de réponse qu’il était armé et n’hésiterait pas à tirer. Il actionna alors l’un des deux boutons de sa commande, ce qui eut pour effet de faire retentir deux déflagrations sèches en provenance de son sac. Bien qu’aucun projectile n’eût été tiré, les gardiens, se sentant menacés et en état de légitime défense, ouvrirent le feu.
Les impacts résonnèrent dans la boîte de métal, rendant impossible une estimation exacte du nombre de détonations.
Des échardes de bois arrachées à diverses caisses s’envolèrent.
Des balles ricochèrent sur l’un des murs de béton armé en provoquant des petits nuages de poussière gris.
Des plombs sifflèrent avant de s’éparpiller à travers les nombreuses boîtes empilées.
Fisher se couvrit les oreilles et actionna le second bouton de son appareil. Aussitôt, son sac enfla, comme animé d’une vie propre. Une gerbe de flammes se propagea vers la sortie, suivie de près par une puissante déflagration. Les quatre gardiens volèrent en arrière, emportés par l’onde de choc dont le design particulier de l’engin explosif avait dirigé toute la force vers l’avant.
Déjà, Fisher se relevait. Malgré le soin apporté à la conception de la bombe, il était assourdi et dut secouer un peu la tête pour reprendre ses esprits. Une fumée épaisse et âcre commençait à envahir le box, les flammes à se propager le long des caisses en bois. Pas question de traîner plus longtemps à l’intérieur.
— C’est bon, l’onde de choc a détruit la caméra, vous pouvez y aller.
Fisher se précipita à l’extérieur en toussant. Un membre de son équipe, vêtu quant à lui d’une combinaison de commando noire, vint à sa rencontre et lui offrit le support de son bras pour le guider hors de la fumée. Légèrement désorienté, Fisher accepta l’offre et ils s’éloignèrent de la fournaise.
Derrière eux, deux autres mercenaires transportaient le corps d’un homme habillé comme Fisher. Ils jetèrent le cadavre dans le brasier avant de les rejoindre.
— Bon boulot, déclara l’un de ses compagnons en donnant une tape amicale dans le dos de Fisher.
Les sons commencèrent à revenir aux oreilles du grand blond. Il put non seulement entendre le vrombissement intense de l’incendie, mais aussi la multitude des sirènes d’alarme de voiture, déclenchées par la déflagration.
Un gros SUV noir s’arrêta à leur hauteur et ils grimpèrent tous à bord, laissant derrière eux la contre-allée ravagée. Des volutes de fumée s’enchevêtrèrent au départ du lourd véhicule, perturbées par le souffle d’air produit.
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