Forfait illimité

Frank Labat · Chapitre 11 sur 48

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Chapitre 11

Moscou, Russie

 

Un soubresaut traverse le corps de Sergey Kagda. Aucun son ne sort de sa gorge lorsqu’il expulse son dernier souffle.

Autour de lui, une myriade d’équipements informatiques ultras modernes continuent à pulser une lumière pâle et un ronronnement incessant dans le vide et les quasi-ténèbres d’un entrepôt désaffecté. Un téléphone mobile est enfermé dans une boîte grillagée fixée sur un pilier de béton, interdisant son usage. L’écran s’éteint sur le dernier texto reçu. « Tchao KryptBoy ».

Sergey vient de finir son meilleur travail de cryptographe. Il a passé plusieurs jours prisonnier dans cet entrepôt, avec le strict nécessaire laissé par ses ravisseurs : Une simple lampe au néon comme éclairage, un seau pour ses besoins naturels et un stock de nourriture sèche et de bouteilles d’eau Polustrovo, du nom de la région proche de Saint-Pétersbourg d’où elle est tirée des profondeurs.

Son corps avachi sur la table en métal appuyée contre le pilier central de l’immense entrepôt, Sergey, cheveux gris en brosse, ressemble à un pantin désarticulé. Un de ses bras reste ballant, l’autre, en arc au-dessus de sa tête, a atterri sur l’un des trois claviers qui couvrent la surface de travail brillante.

Sur l’un des écrans, une suite de « g » défilent sans interruption, cherchant à conquérir tout l’espace qui s’offre à eux sur le rythme du staccato d’un métronome enragé.

Le raclement de lourdes chaînes se fait entendre, amplifié par l’écho froid de la construction en tôle. À trente mètres de là, l’ouverture de la porte coulissante ajoute son grincement lugubre au bruit ambiant. La lumière extérieure ne suffit pas à percer les ténèbres au-delà de quelques mètres. La table est baignée d’un halo en provenance du néon, petit îlot de clarté au milieu d’une marée noire. Deux hommes pénètrent dans l’entrepôt et traversent la pénombre pour accoster au centre. Ils entreprennent de s’approprier tous les supports d’enregistrement contenant le travail de feu Sergey Kagda, indifférents à la présence de son cadavre. En quelques minutes, ils ont récupéré les unités de stockage externes et démonté les disques internes. Ils repartent, les bras chargés de leur butin numérique, abandonnant l’île déserte avec son corps. Le reste du matériel, toujours chaud, diffuse une odeur piquante de cuivre et d’ozone.

Au-dehors ils déposent le fruit de leur rapine dans le coffre d’un luxueux 4 x 4 urbain gris métallisé et prennent la route utilitaire Fedoskinskaya pour rejoindre l’artère principale Yaroslavskoye qui les ramènera à Moscou.

Le lot 13A borde les lignes de chemin de fer à quatorze kilomètres au nord-est du centre de Moscou. Il représente un tentacule d’entrepôts bâtis assez récemment pour répondre aux besoins croissants de stockage de la nouvelle Russie. Coincée entre les voies ferrées et le parc national Losinyy Ostrov, dont les pourtours résistent tant bien que mal aux assauts de l’urbanisation industrielle, cette zone bâtit un tampon d’une centaine de mètres à peine ; séparant les lignes de chemin de fer et les immeubles d’habitation longilignes bien positionnés en chevrons ou en étoiles à trois branches.

Un clochard, laissé pour compte de l’expansion économique russe postcommunisme, arpente la terre grasse, noire, gorgée d’hydrocarbures et de laquelle les hangars semblent sortir tels de monstrueuses plantes métalliques. Rejoignant son refuge composé de vieilles palettes et de cartons d’emballage, il titube devant la porte de l’entrepôt laissée grande ouverte. Poussé par la curiosité et l’espoir d’un abri moins précaire où passer la nuit, il s’avance sur le seuil, sa bouteille de vodka fermement serrée dans la main gauche.

— Э-эй! Есть тут кто—нибудь?10 crie-t-il pour s’assurer qu’il n’y a personne.

N’obtenant pas de réponse, il s’enhardit et pénètre à l’intérieur. Après quelques secondes et quelques pas, ses yeux s’habituent à la pénombre ambiante. Il discerne soudain le corps inanimé de Sergey au milieu de son puits de lumière.

Le clochard a un mouvement de recul en croisant le regard vide du cadavre et hurle…

10. Hé, y a-t-il quelqu’un ?

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