Forfait illimité
Chapitre 27
Toronto, Canada
Le carillon de la sonnette résonne pour la dernière fois. Sarah va ouvrir la porte au major.
— Madame Wessler, salue ce dernier avec un léger hochement de tête.
— Monsieur Kinkaid, répond-elle en lui faisant signe d’entrer.
L’agent est d’une mise aussi impeccable que la veille : costume anthracite, chemise blanche et cravate, le tout d’excellente facture et en remarquable état pour un homme qui doit vivre depuis plusieurs jours à l’hôtel. Ses mocassins vernis, d’un grand chausseur italien, claquent sur le carrelage de l’entrée.
— Je vous en prie, installez-vous, l’invite Sarah en indiquant la salle à manger sur la droite. Nous serons sans doute plus à l’aise sur une grande table.
Kinkaid s’avance dans la pièce où ses pas claquent moins sèchement sur le parquet de bois franc en érable. Il pose sa mallette sur la table et entreprend d’enlever son long pardessus de cachemire noir.
— Baltac ? interroge-t-il en pliant son manteau sur le dossier d’une chaise.
Sarah répond par une autre question.
— Vous êtes venu seul ?
Kinkaid se justifie machinalement.
— Waterson et Vaughan ne devraient pas tarder, ils quittaient l’aéroport quand je suis parti de l’hôtel. L’équipe moscovite arrivera un peu après eux. Quant à celle déléguée en Espagne, elle vient juste de décoller, mais j’ai leur rapport complet avec moi, achève-t-il en indiquant sa mallette.
— Du nouveau ?
— Oui, cela devrait vous intéresser, ainsi que… Baltac ?
Il a levé un sourcil pour appuyer sa surprise de ne pas voir l’informaticien aux côtés de la veuve.
— Jérémy est…
Sarah hésite et l’espace d’un instant Kinkaid a la mauvaise sensation que Baltac n’est plus là. Mais cela n’aurait aucun sens… Il doit bien se savoir en danger, rester à proximité des autorités demeure pour le moment sa meilleure option. Et puis les hommes du major postés de l’autre côté de la rue toute la nuit n’auraient pas manqué de voir Baltac sortir et lui-même en aurait été immédiatement informé.
— Il est… reprend Sarah en rougissant un peu.
— Sous la douche, interrompt Jérémy en déboulant dans la pièce par l’escalier qui mène à l’étage. J’étais sous la douche.
En jean, torse nu, il frotte ses cheveux mouillés avec une serviette de bain.
L’agent l’observe d’un air dubitatif. Lance un rapide regard vers le couloir en face de l’entrée qui mène vers la chambre d’ami – avec cabinet de toilette privatif – puis vers l’escalier qui conduit à la chambre de Sarah. Ses lèvres serrées s’arrondissent en une petite moue d’étonnement. Il retient la remarque qui lui trotte dans la tête et se contente de claquer la langue.
— Longue nuit, explique Jérémy.
Le major se tourne cette fois complètement vers lui, avec un regard décontenancé.
Jérémy semble alors comprendre ce qui passe par la tête de son interlocuteur, hausse les sourcils avec un sourire et continue.
— Le fichier de KryptBoy ! J’ai travaillé dessus toute la nuit…
— Oh, fait Kinkaid…
— Et là… je viens d’aller chercher une serviette supplémentaire en haut… juste pour me sécher les cheveux…
— Oh, OK… bien… Vous avez trouvé quelque chose ?
— Rien de plus, non. Mais j’ai développé une petite interface pour pouvoir décrypter le fichier dès que nous aurons les clés manquantes.
— Si nous les trouvons un jour… laisse traîner le major sans conviction. En tout cas… Comme je le disais à Madame Wessler, j’ai le rapport complet en provenance d’Espagne, reprend-il d’une voix assurée. Finissez de vous préparer, je vous attends.
Jérémy sourit et disparaît dans le couloir qui conduit à sa chambre.
Ce que l’agent ignore, c’est que le Français a un vol pour l’Europe en fin d’après-midi. Si ce vol avait été en début de matinée, le major aurait en effet dû se passer de la compagnie de Baltac.
— Alors, ce rapport ?
Ils sont tous trois installés autour de la grande table, Sarah et Jay d’un côté, Kindaid de l’autre. Il n’a pas besoin d’ouvrir sa mallette, il connaît les détails du rapport par cœur.
— Les examens approfondis ont prouvé deux choses. D’une part, aucune trace cutanée n’a été décelée. D’autre part, malgré qu’il n’y ait pas eu d’injection, nous avons pu isoler quelques nanites lors de prélèvements de tissus cérébraux.
— Des nanites ? Cela confirme votre hypothèse quant aux recherches de Phoenix, commente Jérémy.
— J’ai mis des experts sur le coup pour voir ce que l’on peut tirer en étudiant ces nanobots de plus près. Peut-être pourrons-nous remonter la piste de leur fabrication, tracer des fournisseurs et arriver jusqu’à Phoenix.
— Peut-être, approuve Jérémy d’un ton songeur sans trop y croire. Et qu’est-ce que Mosquito a été contraint de faire ? Cela pourrait également nous aiguiller sur les agissements de Phoenix.
— C’est bien le problème. Cette fois il y a eu des témoins. Rodriguez était à la terrasse d’un café quand il est mort. C’était le seul client. La patronne ne l’a pas trouvé différent des autres jours. Il a passé sa commande habituelle et au bout de quelques minutes il a commencé à convulser dans son siège. C’est elle qui a appelé les secours.
Ils restent tous les trois silencieux l’espace d’un instant. Puis le major reprend.
— En apparence, il n’y a pas eu coercition sur la personne de Rodriguez.
— Un meurtre gratuit ? risque Sarah. Après tout, ce monstre en est bien capable.
L’agent prend un air sceptique.
— J’en doute. Rien de ce que fait Phoenix ne semble gratuit. C’est un calculateur, il ne laisse rien au hasard.
— Un dernier cobaye ? propose Jérémy. Une vérification pour les résultats de ses recherches ?
— Peut-être, mais pourquoi Rodriguez ? Pourquoi aller jusqu’en Espagne ? Il n’a même pas pris la peine de l’interroger.
— Je ne vois pas ce qu’il aurait eu à soutirer de Mosquito, dit Jérémy. C’était notre graphiste. Il composait les logos, les ASCII Arts et les démos. C’était plus l’artiste du groupe qu’un véritable hacker. Qu’était-il devenu de nos jours ?
De fait, Mosquito était toujours resté un peu à part dans l’équipe, il n’appréciait pas particulièrement le piratage. Phoenix devait bien se douter que le graphiste ne détenait aucune information sur le Docteur.
— C’était le propriétaire d’un studio multimédia « Mosquito Bits », répond le major. D’après son dossier, il participait encore activement au développement graphique des environnements virtuels de certains jeux.
Jay esquisse un sourire en coin.
— Il a toujours signé ses œuvres avec un petit moustique stylisé quelque part dans l’image. C’était sa patte…
— Et vous ? demande Kinkaid.
— Moi ? Quoi moi ?
— Votre pseudonyme « SdS », il vient d’où ?
— Oh ! Ça ? Une vieille référence à mes lectures d’adolescent, il faut connaître…
Le Cajun n’insiste pas et Jérémy reprend :
— D’une manière ou d’une autre, la mort de Mosquito seule doit déjà profiter à Phoenix. Je vous rejoins dans votre idée qu’il n’a pas agi sans un motif ultérieur, mais ce dont il avait besoin était peut-être justement de le faire disparaître.
— Nous allons creuser dans cette voie, étudier les dernières activités de Rodriguez… excusez-moi, s’interrompt Kinkaid en sortant son téléphone encore vibrant de sa poche.
Il lit rapidement le message qui vient de s’afficher sur son écran.
— C’est Waterson, commente-t-il. Ils arrivent.
Kinkaid se lève et se dirige vers la porte d’entrée pour l’ouvrir. Sarah et Jérémy le suivent. Ils voient deux hommes sortir d’un taxi aux couleurs criardes, orange et vert. La suspension du véhicule se relève d’un bon quart de mètre avec un léger grincement lorsque l’obèse qui occupe la banquette arrière s’extirpe de l’habitacle en ahanant. Un autre homme sort du côté passager et règle la course.
Le major se sent obligé d’effectuer les présentations, même s’il est évident pour Jérémy et Sarah d’identifier l’agent du civil dans le binôme qui vient d’arriver.
— Voici l’agent Waterson. Il parle français, ajoute Kinkaid. Et ce doit être…
— Vaughan, interrompt l’ancien hacker, parvenu à leur hauteur. Allan Vaughan. Et… je le parle pas le français… très bien, précise-t-il avec un fort accent yankee.
Il essuie la sueur qui a commencé à perler de son front alors qu’il s’extirpait du taxi avec effort, puis porte la main à la poche de sa chemise hawaïenne pour en sortir un inhalateur de Ventolin. Il l’actionne aussitôt pour en prendre deux grandes bouffées.
Jérémy le dévisage.
— Ante ?
Surpris de s’entendre appeler par son ancien nom de guerre, Vaughan pointe Jérémy de ses deux index et un large sourire illumine son visage bouffi.
— SdS ? You’re the French guy right?18
— Jérémy Baltac, se présente Jay avec son état civil en repoussant ses lunettes sur son nez.
Et tandis que la petite troupe gravit le perron, Vaughan range son inhalateur et se lance, essoufflé, dans des réminiscences en anglais avec Jérémy.
Sarah, en bonne maîtresse de maison, propose à boire à tout le monde. Vaughan en profite pour demander à l’accompagner dans la cuisine, prétextant que la nourriture dans les avions n’est pas assez riche pour le maintenir en vie.
— Il en a pourtant repris cinq ou six fois, commente Waterson dans sa barbe.
— Il connaître toute l’histoire, baragouine Vaughan en pointant l’agent du doigt. Vas-y, raconte tout.
Et il quitte la pièce pour aller se préparer une petite collation.
Waterson se racle la gorge et commence son récit.
— Vaughan s’est fait attaquer chez lui il y a une dizaine de jours de cela. Il dit que Phoenix était là, qu’il l’a drogué et forcé à lui révéler ce qu’il voulait en utilisant une sorte de télécommande qui lui envoyait des décharges électriques dans le crâne.
— C’est exactement ce que nous pensions, confirme Kinkaid. Que cherchait Phoenix ?
— Les détails de certains protocoles de transmission. Ceux que nous avons retrouvés dans les courriels de Vaughan et qui ont servi deux jours plus tard pour le braquage de Piquet International.
— Et ensuite ?
— Ensuite, Phoenix l’a laissé pour mort. Vaughan se souvient d’avoir perdu connaissance sous la douleur. Quand il s’est réveillé, il n’a pas cherché à comprendre. Il a embarqué tout le cash qu’il avait, s’est fait faire un faux passeport et a mis les voiles pour la France. Quand je l’ai retrouvé, il travaillait comme technicien réseau dans le Sud, du côté de Nîmes.
Jérémy est resté silencieux pendant le compte rendu de l’agent. Kinkaid se tourne vers lui et lui demande :
— Qu’en pensez-vous, Baltac ? Cela confirme nos hypothèses, non ?
— Hum, oui… mais ça ne nous en dit pas plus sur ce que prépare Phoenix. Et puis…
— Quelque chose vous tracasse ? demande le major. Vous avez l’air songeur.
Jérémy repousse ses lunettes et laisse son index aller et venir sur l’arête de son nez en réfléchissant.
— Waterson ? interroge-t-il. Vous dites que l’agression a eu lieu il y a une dizaine de jours ? Vous savez quand exactement ?
— Deux jours avant le décès de votre ami, répond l’agent sans avoir à y réfléchir.
— Major ? Est-ce que ce n’est pas le jour de la mort de KryptBoy à Moscou ?
Le Cajun blêmit un instant.
— Moscou ? interroge Waterson d’un air incrédule.
— Il y a eu du nouveau pendant votre absence Waterson, le renseigne brièvement Kinkaid. Vous avez raison Baltac, les dates coïncideraient d’après notre enquête.
— Vaughan dit que Phoenix était avec lui. Soit. Mais si Phoenix avait besoin d’être proche de ses victimes pour actionner son système, comment expliquer deux attaques le même jour à huit mille kilomètres de distance ?
— Il aurait pu déléguer, suppose Kinkaid. Deux télécommandes peut-être ?
— Dans ce cas, pourquoi choisir de s’occuper en personne d’Ante ? Le travail de KryptBoy semble avoir bien plus de valeur, cela lui a pris des jours apparemment. Nul doute que Phoenix a dû faire usage de persuasion pendant tout ce temps.
Le major continue à sa place :
— Alors que dans le cas de Vaughan, il s’agissait juste de retrouver quelques fichiers informatiques.
— Exactement ! Et Phoenix aurait fait le déplacement lui-même pour quelques malheureux fichiers ? Alors qu’il aurait pu utiliser l’un de ses sbires pour dérober l’ordinateur de Vaughan et chercher les informations convoitées à sa guise ?
Jérémy marque une pause avant de reprendre :
— Et puis faire envoyer les fichiers par courriel ? Alors qu’il était sur place ? Une simple copie locale aurait laissé bien moins de traces.
— Vous pensez que Vaughan nous a menti, interroge Waterson ?
Jérémy a une moue désinvolte.
— Disons que deux choses me tracassent. Comment un américain avec des faux papiers, sans visa de travail et qui ne parle pas la langue a pu trouver un emploi si aisément en France ? Et comment se fait-il qu’Ante n’ait aucune séquelle de l’attaque de Phoenix, pourtant mortelle pour tous les autres ?
Kinkaid réfléchit un instant, assemblant dans son esprit le puzzle que le Français a déjà résolu.
— Vous ne pensez pas que Phoenix l’ait attaqué n’est-ce pas ? Vous pensez que Phoenix et Vaughan travaillent ensemble !
18. Vous êtes le type français !
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