Forfait illimité
Chapitre 8
Philadelphie, États-Unis
— Bip ! Bip ! Bip !
Le bruit répétitif du décompte du système d’alarme égrène les secondes avant son déclenchement. Macmillan valide le code de désactivation sur le clavier lumineux prévu à cet effet et fait taire le compte à rebours.
Le local, en fait un espace commercial loué sous prétexte d’ouvrir bientôt un magasin de vêtements, est vide. Seuls un escabeau déplié, une trousse à outils ouverte et du matériel de bricolage donnent le change en cas de visite impromptue. Aucune importance d’ailleurs, puisque de l’extérieur, les badauds mêmes les plus curieux ne peuvent pas s’étonner de voir ce magasin dépourvu de marchandise ou de mobilier. Une mosaïque de journaux collés sur la vitrine empêche les regards inquisiteurs.
Le mercenaire, dans son treillis noir, ne prend pas la peine d’allumer. Se suffisant de la clarté diffuse des éclairages de sécurité, il se fond comme une ombre jusqu’à la porte de l’arrière-boutique. Il pénètre dans la petite pièce sombre et actionne cette fois l’interrupteur. La lumière froide aux teintes verdâtres de l’unique néon révèle un espace exempt de marchandises. Macmillan fait pivoter une large armoire de rangement métallique qui couvre la cloison opposée à l’entrée. Derrière le meuble se trouve non pas le mur, comme on pourrait s’y attendre, mais une porte blindée. Il passe son doigt sur le minuscule lecteur d’empreintes fixé le long du chambranle et patiente pour le déverrouillage du mécanisme de fermeture. Il s’avance et traverse le seuil tandis que la lourde porte s’ouvre automatiquement.
En bas des escaliers de béton brut, le mercenaire prend pied sur le palier d’une vaste salle sans fenêtre. En face de lui, accrochés au mur, quatre écrans plats diffusent en circuit fermé la vidéo de différentes caméras disposées à des endroits stratégiques du bâtiment.
La pièce ressemble à un croisement entre laboratoire de chimie et banc-test d’électronique. Un large comptoir en meuble le pourtour, tandis qu’une longue desserte montée d’un bec benzène et d’un évier trône en son centre. Sur le comptoir siègent de l’équipement informatique, des instruments de mesure et des appareillages complexes. Par contraste avec l’étage, la pièce est amplement éclairée et le nouveau venu doit plisser les yeux pour les accommoder à la lumière crue des halogènes.
— Posez ça là, ordonne une voix grave.
Macmillan va au centre de l’étrange labo et pose le conteneur qu’il transporte sur la desserte. Il scrute le dos étroit de celui qui a intimé l’ordre sans même se retourner. De sa chevelure immaculée à la coupe négligée s’échappe un cou décharné qui s’enfonce entre ses épaules osseuses. Macmillan ne manque jamais de s’étonner de la discordance entre la maigreur de ce physique et la profondeur de cette voix. La taille de l’homme impressionne. Même courbé, il mesure encore une tête de plus que Macmillan qui dépasse déjà le mètre quatre-vingt.
Le mercenaire s’est habitué à l’étrangeté de son client albinos et de ses manières. Il reste donc coi, tandis que l’autre s’affaire dans son coin, sans plus se soucier, semble-t-il, de sa présence.
Au bout de quelques minutes cependant, Macmillan ne peut s’empêcher de commenter :
— Vous êtes certain que vous pourrez…
Il s’interrompt aussitôt, conscient de son erreur d’avoir pris la parole sans y être invité.
L’autre abandonne sa tâche et le bruit clinquant de la rencontre entre deux métaux résonne lorsqu’il lâche ses outils. Il se redresse lentement, dominant la pièce de toute sa hauteur et se retourne.
— Que je pourrai quoi ?
Macmillan, pourtant dur à cuire, déglutit d’un coup sec, ce qui gonfle la cicatrice de sa tempe. Il ne redoute pas son client lui-même, mais se prépare à affronter son regard…
— Ouvrir la malheureuse serrure électronique qui protège ce conteneur ? continue l’étrange personnage.
Le géant lui fait maintenant face et le mercenaire se concentre pour ne pas ciller. Les yeux protubérants et presque entièrement blancs ne doivent leur étincelle de vie qu’aux deux trous d’épingle sombres des pupilles.
Chaque fois que Macmillan croise ce regard, il a l’impression de côtoyer la mort personnifiée. Le mercenaire réprime un frisson. Il en a somme toute vu d’autres et se reprend vite.
Ignorant tout du combat intérieur de son employé, l’homme continue, tout en s’approchant de la desserte :
— Pensez-vous vraiment que je vous aurais demandé de me rapporter ceci si je n’étais pas capable de l’ouvrir ?
— Non, bien sûr, répond Macmillan d’un ton assuré.
Il fixe la glotte saillante de son interlocuteur pour ne pas avoir à soutenir son regard. D’un geste précis, il fait pivoter le conteneur de manière à en présenter l’écran et le lecteur de cartes à son commanditaire.
— Conteneur renforcé, serrure Mortimer à double lecteur de cartes et protection chimique, débite l’ancien militaire d’un ton procédural.
Son hôte sourit, ce qui donne une expression presque humaine à ses yeux en atténuant le creux des paupières et en jetant un peu d’ombre sur la corolle de ses iris diaphanes.
— Toute tentative de pénétration par la force déclenche l’émission d’un acide concentré qui en rend le contenu inexploitable, récite l’homme pour conclure.
Il passe un doigt effilé sur l’une des fentes du lecteur de cartes.
— Fort heureusement, loin de moi l’idée d’utiliser la force.
Curieux, le commandant ne peut s’empêcher de poser la question qui lui brûle les lèvres.
— Mais comment allez-vous l’ouvrir ? Les deux cartes nécessaires sont infalsifiables.
Un nouveau sourire vient adoucir le visage émacié de l’albinos.
— Mon cher commandant. Fabriquer deux cartes à puces n’est vraiment pas le problème.
Il ouvre un tiroir sous la desserte et en extirpe deux cartes vierges en plastique blanc agrémentées chacune d’une puce électronique dorée.
— Les faire communiquer entre elles pour qu’elles analysent la requête du lecteur et lui renvoient la réponse attendue… C’est là le vrai challenge.
Il pose les deux sésames sous la poignée du conteneur avant de reprendre.
— Mais ce n’est qu’une question de programmation et de matériel, après tout…
Il retourne dans son coin, le long du comptoir et revient bientôt, en possession d’un petit appareil similaire à un lecteur de cartes de crédit portable. Deux fils terminés chacun par une fine pastille rectangulaire métallique pendent sur le devant. Il colle les deux pastilles, chacune sur une carte, de manière à recouvrir la puce.
— Voilà pour la partie matérielle.
Il insère les deux cartes dans les fentes du lecteur du conteneur. Ce dernier émet un bref signal sonore, puis un témoin lumineux rouge clignote, tandis que sur l’appareil portable, l’écran s’allume et laisse défiler des combinaisons alphanumériques.
— Quant à la programmation…
L’homme retire les cartes des deux fentes. Aussitôt, le voyant pourpre s’éteint. Mais l’écran de l’appareil, lui, continue à faire tourner et retourner des symboles. Jusqu’au moment où un bref bip retentit, puis un second, suivi de toute une série d’autres sons suraigus plus rapprochés et enfin le silence.
Reprenant les cartes en main, le maître des lieux les insère de nouveau dans les deux fentes. Cette fois, une longue sonnerie stridente se fait entendre, puis un témoin lumineux vert s’affiche en libérant la serrure du conteneur.
— … il se trouve que c’est ma spécialité.
Il ouvre avec précautions le couvercle et commence son inspection. Six petits cylindres de métal sont plantés dans une mousse polystyrène grise compacte.
— Composé 235Bk, déclare pensivement le géant.
Il se retourne vers son homme de main.
— Préparez-vous, commandant, vous partez bientôt pour l’Espagne. Et cette fois, votre approche sera un peu différente.
Il passe un doigt distrait sur les six tubes et comme Macmillan s’en va, il ajoute :
— N’oubliez pas de remettre l’alarme en sortant.
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