Forfait illimité

Frank Labat · Chapitre 7 sur 48

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Forfait illimité

Chapitre 7

Toronto, Canada

 

Définitivement pas le bon choix que de ramasser les tessons à mains nues…

Jérémy presse un peu plus fort sur sa paume entaillée la serviette en papier trouvée sur le comptoir. Une coupure superficielle et sans gravité qui résulte de ses efforts à vouloir nettoyer les débris de verre dans la cuisine. Une manière de se rendre utile à son amie après l’avoir aidée à monter dans sa chambre pour se reposer.

Il finit d’essuyer le soda, récupère le restant des tessons avec une petite pelle et une balayette trouvées sous l’évier. Ensuite, il va se débarbouiller dans la salle de bain de la chambre d’ami, situé au rez-de-chaussée, pour évacuer la fatigue du vol, le stress de la morgue et le chagrin. Il trouve des pansements dans une petite armoire à pharmacie et en applique un sur sa plaie.

Dans la grande maison silencieuse, Jay observe la décoration intérieure. Pas de photos d’enfants, Brian et Sarah ont toujours repoussé l’occasion. Elle, prise par sa carrière de journaliste sur la chaîne régionale, lui retenu par ses responsabilités de directeur de l’informatique pour la Banque CIBC.

Jérémy se demande si Sarah regrette maintenant ce choix.

De pièce en pièce, il finit par entrer dans le bureau de Brian. Son cœur se serre en voyant une photo de son ami et de lui-même qui grimacent sur le fond des chutes du Niagara. Sarah a pris ce cliché des années auparavant, quand Brian et elle ont déménagé au Canada pour y commencer leur vie ensemble. Jay se souvient de leur avoir rendu visite et ils avaient tous les trois entrepris ce petit road trip en direction des chutes. Il soulève le cadre et en extirpe la photo. Au dos de cette dernière, une simple ligne au stylo bleu dit « Jay, our best man. RoTP 88 ». Jay se souvient du jour de la cérémonie, il avait été leur témoin. Il ne peut s’empêcher de sourire en relisant l’inscription « RoTP 88 ». 1988, toute une époque, la dernière glorieuse année de RoTP…

Il remet la photo en place et s’apprête à quitter le bureau. Jérémy s’arrête et réfléchit un instant. Sarah va sans doute dormir quelques heures et, dans sa précipitation, il n’a pris ni vêtement de rechange, ni affaire de toilette. Il hésite à sortir faire quelques achats, mais préfère ne pas s’absenter, au cas où Sarah aurait besoin de lui.

Il avise l’ordinateur de Brian, s’installe et l’allume. En quelques clics, il se connecte à sa messagerie et répond à sa correspondance professionnelle, fort réduite d’ailleurs, preuve qu’Alexandre a pris en charge une bonne part des dossiers. Il se rend alors sur ses nombreuses boîtes personnelles, différents alias pour différentes fonctions et tombe sur un message en provenance du Docteur. Ce compte particulier, créé de manière anonyme chez un prestataire gratuit, Jérémy et le Doc l’ont mis en place ensemble. C’est le protocole de communication d’urgence institué par son ami.

Aussi lorsque Jérémy ouvre le courriel adressé à sds@unlimitedmail.org, y porte-t-il toute son attention. « Appelle-moi, SURTOUT N’UTILISE PAS TON MOBILE !! » ordonne la courte missive.

Jérémy se redresse et va chercher son téléphone mobile laissé dans sa veste à l’entrée. Pourquoi le Docteur ne veut-il pas qu’il utilise son portable pour l’appeler ? Étrange, sachant que le Doc lui-même a modifié cet appareil et insiste pour que Jérémy le contacte toujours à partir de ce dernier afin de confirmer son identité.

Son cellulaire à la main, il retourne dans le bureau d’un air dubitatif.

Répondant au courriel envoyé par thedoctor@unlimitedmail.org, il écrit : « C’est moi, SdS, je t’appelle à partir d’un numéro international, code de pays “1”, code régional “416”. »

Jérémy a depuis longtemps pris l’habitude d’entourer ses communications avec son ami de nombreux protocoles, afin de le rassurer dans ses délires paranoïdes. Il laisse passer quelques minutes, persuadé qu’à Londres, un texto ou une alerte quelconque doit déjà avoir averti le Doc de sa réponse, puis il décroche le téléphone qui trône sur le bureau et compose le numéro du Britannique.

— Jay ? interroge une voix où pointe la suspicion.

— Il est 21 h 24… Oui, c’est moi Doc.

Par habitude, Jay a ouvert la conversation en commençant par donner l’heure GMT, une autre vérification dans le protocole instauré entre eux.

— Jay, mon ami à moi, s’exclame le Docteur avec un fort accent anglais en reconnaissant la voix de Jérémy. Préfixe 416, qu’est-ce que tu fais à Toronto ?

Jérémy hésite à annoncer la mort de Brian au Docteur par téléphone, il préférerait de loin le lui dire en personne, mais il craint que les circonstances ne lui permettent pas ce luxe. Même si ces deux-là ne se sont jamais formellement rencontrés, Brian et le Docteur ont œuvré ensemble dans le passé.

— Comment va « l’abeille », poursuit le Doc. Si tu es à Toronto, c’est pour le voir, non ?

— « L’abeille » Doc, « l’abeille », élision devant une voyelle, le corrige Jérémy, habitué à pointer les erreurs de son ami selon un de leurs vieux pactes de correspondants linguistiques.

— Yes yes « l’abeille », comment il va ?

Le visage de Jay se crispe d’un air grave. Le Français fait claquer sa langue et prend une grande inspiration avant de continuer.

— Doc ? Je n’ai pas des bonnes nouvelles… Brian est mort.

Après un long silence, choqué, le Docteur enchaîne instinctivement en anglais :

— What, Why, How?6

— C’est arrivé la nuit dernière à son bureau, il travaillait tard. D’après ce que m’a expliqué Sarah, le médecin légiste pense pour le moment à une attaque cérébrale.

— C’est la bouffe ça Jay, tu sais ? Toute la merde qu’ils mettent dedans ? J’ai écrit dans mon blog sur ça, il y a des preuves tu sais, les laboratoires mentent sur leurs résultats en disant que les composants utilisés pour la production de masse et la conservation sont inoffensifs pour la santé, ils savent Jay. Oh ! Oui, ils savent, c’est pour ça qu…

— Doc ! interrompt Jérémy d’une voie sèche.

C’est le seul moyen pour que le génie ne parte pas en spirale dans l’une de ses fameuses théories de conspirations et autres complots.

Silence, puis :

— Fuck man, not “The Bee”, he was a fun guy…7

— Je sais Doc, je sais, c’était le comique du groupe.

De nouveau un lourd silence, que Jérémy décide de briser.

— Ça va Doc ?

— C’était ton ami Jay, c’est moi qui devrais te poser cette question… « The Bee » et moi, tu sais bien, on se connaissait pas. Enfin pas vraiment, quoi.

Jay comprend bien ce que veut dire son ami britannique. Il sait que Brian n’a jamais soupçonné l’existence du Docteur. Celui-ci n’a participé à certaines de leurs activités que dans le plus grand secret. Crédité parfois sous forme de clin d’œil de la part de Jérémy.

— Je sais… Ça va, ment Jérémy… Je suis venu tout de suite pour aider Sarah.

— Jamais compris pourquoi elle était partie avec lui, tu sais ?

— Tu l’as dit toi-même, c’était lui le comique… Il a su la faire rire…

— I am sorry buddy, really am…

— Merci…

— Non, je veux dire… enfin si, je suis désolé pour toi aussi, mais je suis désolé de devoir t’annoncer une autre mauvaise nouvelle.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce qu’il y a Doc ? interroge Jay, anxieux.

— C’est pas moi, le rassure son ami, c’est ton mobile man… Il est bugué.

— Quoi bogué ? rétorque Jérémy sans comprendre.

— J’ai trouvé des petites incohérences dans notre dernière transmission de SMS, alors tu sais, juste pour voir, j’ai fouiné un peu… Il y a un léger décalage avant que les informations arrivent sur ton unité.

— Doc… ça peut être un bête problème de réception.

— Je sais, mais j’ai voulu vérifier tout de même et les signaux qui arrivent à ton téléphone sont très légèrement plus puissants que lorsqu’ils sortent de l’antenne émettrice la plus proche de ta position…

— Le signal devrait se dégrader au contraire…

— Sauf s’il est réamplifié entre-temps.

— Par quoi ?

— Quand tu captures le signal d’un cellulaire, il y a toujours des pertes importantes et si tu ne veux pas que la personne pense que quelque chose ne va pas avec son appareil…

— Tu amplifies avant de lui renvoyer, conclut Jérémy soudain intéressé.

— My point exactly… Il y a quelqu’un qui te veut du mal ? Une ex-femme dont je ne suis pas au courant ?

— Non, fait Jérémy en souriant malgré lui. Quelques contrats importants dernièrement, mais je ne vois pas la concurrence mettre mon téléphone sur écoute pour autant, ça ne leur apporterait pas grand-chose…

— Avec le genre de clients que tu as : grosses banques, assureurs et tout ça, tu devrais te méfier, fait remarquer Doc. Une bande de, ha, comment on dit déjà,… malfaiteurs ? Pourrait bien essayer de récolter des informations pour préparer un mauvais coup chez un de tes clients.

Jérémy trouve l’idée un peu tirée par les cheveux, mais c’est bien le genre du Docteur que d’inventer des complots alambiqués…

— Hum, fait Jay. En attendant, merci de m’avoir prévenu, je ferais le nécessaire à mon retour en France.

— Pas de problème, c’était mon plaisir, répond Doc en un bel anglicisme. Moi tu sais, avec la puce que j’ai modifiée pour ton mobile, nos communications sont cryptées, alors c’est pour toi que je m’inquiète.

— C’est gentil. Pour le moment, je le laisserai éteint et je te recontacte plus tard par mail OK ?

— OK… hey Jay ? Bon courage…

— Merci.

Le Docteur raccroche et se lance dans une longue recherche Internet sur Brian Wessler. Jay possède la faculté de pouvoir le faire taire, mais pas de l’empêcher de penser. Succomber à une attaque cérébrale dans la quarantaine reste peu commun. Quelle qu’en soit la cause – industrie alimentaire, ondes électromagnétiques, pollution dans le milieu de travail – le Docteur veut en avoir le cœur net. Il décide de commencer par récupérer le dossier d’autopsie de Brian en s’attaquant aux systèmes de la morgue où se trouve le corps.

De son côté, Jérémy éteint son téléphone portable qui émet un dernier bip en guise d’au revoir.

6. Quoi, pourquoi, comment ?

7. Pas « L’abeille », c’était un gars bien.

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