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Frank Labat · Chapitre 45 sur 48

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Chapitre 45

New York, États-Unis

 

Fisher descend de l’avion en provenance de Londres, occupé à réactiver le signal sur son mobile. Le vol a subi un léger retard et il veut confirmer son arrivée à Macmillan au plus vite. Concentré sur son écran, il ne voit pas les quatre hommes s’approcher à contre-courant du flux humain qui suit le couloir en direction de l’aérogare.

Lorsqu’une main se pose sur son épaule et qu’il s’entend appeler par son nom d’une voix sèche, sa réaction est dictée purement par ses réflexes et des années d’entraînement. D’un mouvement du corps, il se dérobe de l’emprise. Aussitôt il note la présence des trois autres hommes. Tous sont vêtus d’un costume civil, mais leur maintien trahit des gestes de professionnels. Il se courbe et tête la première dans l’estomac de celui qui venait de l’approcher, le fait basculer par-dessus son épaule. Déjà les trois compagnons de l’infortuné agent se jettent sur lui. Mais la foule qui déferle de l’avion joue en la faveur du mercenaire. Il est emporté par la marée humaine, esquivant les bras tendus qui tentent de le saisir.

D’un geste sec il se débarrasse de son petit sac à dos de voyage et le laisse choir derrière lui pour entraver la progression de ses poursuivants. En même temps, il bouscule sans ménagement un couple contre les vitres du corridor. Jouant des coudes et agrippant des passagers pour les jeter à terre, il se précipite au milieu de la confusion pour passer les portillons automatiques qui séparent la zone de débarquement de celle de l’aérogare.

Derrière lui, les agents ralentis par tout son tumulte ont maintenant quelques dizaines de mètres de retard. Fisher creuse encore l’écart en sautant par-dessus la rambarde de l’escalator qui mène sur l’aire de réception des bagages en contrebas. Il se précipite aussitôt vers l’un des tapis de livraison à l’arrêt. Les agents ont juste le temps de le voir disparaître, à quatre pattes, derrière les lamelles de caoutchouc qui masquent l’accès à la zone réservée au personnel des pistes. L’un d’entre eux signale la position du fugitif, tandis que les trois autres dévalent l’escalator quatre à quatre pour grimper à leur tour sur le tapis immobile et se précipiter à travers l’ouverture menant vers les pistes.

Fisher a rapidement évalué son milieu. Le vaste hangar est calme, peu de tapis fonctionnent. Un seul et unique tracteur à bagages charriant deux longues remorques pleines de valises est stationné. L’un des deux employés occupés à en décharger le contenu l’a remarqué et l’interpelle. Le mercenaire finit de s’extirper de l’étroite ouverture par laquelle il a surgi et se redresse. D’un pas décidé, il se dirige droit vers le bagagiste et sans même engager la discussion lui assène un violent coup de poing qui laisse l’autre sur le carreau. Le second employé recule aussitôt en indiquant qu’il ne tient pas à en découdre. Sans le quitter du regard, Fisher grimpe sur le siège du tracteur et met les gaz. Dans un soubresaut l’engin s’élance tandis que des bagages se déversent dans un fracas tonitruant.

Débouchant à leur tour un à un dans le hangar, les agents se jettent sur le véhicule. Fisher réceptionne le premier d’un coup de pied dans l’épaule et braque à fond. L’agent tombé au sol doit rouler sur lui-même pour éviter de se faire écraser par les remorques qui suivent le mouvement initié par le conducteur. Les deux autres hommes ont la présence d’esprit de s’agripper sur le côté du dernier wagonnet. Lancé maintenant à plus de vingt kilomètres à l’heure, le convoi se dirige vers l’une des larges portes coulissantes de l’entrepôt restée grande ouverte.

Fisher débouche sur les pistes. Pied au plancher, le véhicule, chargé, ne peut pas dépasser les trente kilomètres/heure. Piètre vitesse, mais suffisante pour s’assurer de ne pas être rattrapé par les agents encore à pied. Un coup d’œil en arrière lui apprend que les deux rescapés de la poursuite commencent leur lent cheminement le long de la dernière remorque du convoi, agrippés aux barres de fer qui retiennent les bagages. Fisher vire brutalement sur la droite, puis tout aussi rapidement sur la gauche. Débute alors un ballet surréaliste où les deux hommes tentent de ne pas être désarçonnés par les brusques changements de direction, tout en essayant de continuer leur progression. Ils avancent le long du convoi serpentant à faible vitesse au milieu des monstres d’aciers ailés parqués bien sagement dans leur stationnement respectif.

Fisher sait que les voitures d’intervention de la sécurité de l’aéroport n’auront aucun mal à le rattraper lorsqu’elles se mettront à sa poursuite. Il longe le terminal et cherche des yeux un grillage par-dessus lequel il

pourrait passer pour quitter les pistes à pied. Mais JFK25 est l’un des plus grands aéroports du monde et il n’en voit pas les limites. Il se retourne et examine le système d’arrimage de la première remorque. Un large goujon raccordé par une chaîne assure le maintien en place d’une grosse poignée de serrage. S’il peut dégager la tige de métal et desserrer le système, le tracteur sera délivré de son lourd fardeau. Il gagnera en vitesse tout en se débarrassant des deux agents récalcitrants.

Reportant les yeux sur les pistes tout en continuant à zigzaguer, Fisher bascule l’assise du siège à côté de lui, révélant un petit coffre qui fait office de rangement d’urgence. Avec des regards furtifs vers le contenu du coffre, il finit par identifier une courte tige métallique qui se termine par un embout à écrou. La clef de desserrage des roues est fixée sur l’un des côtés intérieurs. D’un mouvement sec, le mercenaire la fait sortir des petits clips qui la maintiennent en place. S’en servant alors comme d’un marteau improvisé, il tape sur une extrémité du goujon.

Quand il se tourne de côté pour continuer sa besogne, il peut maintenant voir les deux agents arriver à la séparation entre la première et la seconde remorque. Ses gestes sont devenus machinaux, les deux hommes peuvent désormais anticiper les mouvements et accélérer leur progression.

Fisher donne un violent coup de volant pour les surprendre. L’un d’entre eux manque presque de tomber et se retrouve à pendre à la grille qui retient les bagages en place, accroché par une main. Son collègue doit intervenir pour l’aider à remonter et ne pas passer sous les roues de la remorque. Le mercenaire en profite pour continuer tout droit et finir de faire sauter la tige en trois grands coups de clef.

Le goujon file, puis brutalement retenu par sa petite chaîne, vient claquer contre le montant de la remorque pour finalement rester suspendu, inutile, pointant vers l’asphalte qui défile en dessous.

Déjà, le premier agent a passé l’interstice entre les deux remorques et le second s’apprête à faire de même. Fisher reprend sa gigue surréaliste pour les ralentir. Il glisse la clé sous l’anse et tire violemment. Rien ne se passe pendant quelques secondes, puis d’un coup la poignée de serrage lâche, remontant complètement. La clé échappe à Fisher. Elle va rebondir sur la piste avec des bruits de ferraille et quelques étincelles. Une main se tend vers lui. Un agent en équilibre sur le montant essaie de grimper dans le tracteur. Le mercenaire vire deux fois de manière si rapprochée que la dernière remorque chavire dangereusement, deux roues quittant le sol et se délestant de nombreux bagages.

La force exercée est suffisante et le montant du premier wagonnet se désolidarise du tracteur. Aussitôt livrées à elles-mêmes, les remorques se mettent de travers dans une gerbe d’étincelles, faisant voler le deuxième agent comme un pantin désarticulé. L’autre a eu le temps de s’agripper au dossier de Fisher. Il lutte maintenant pour ne pas laisser ses pieds frotter par terre.

Libéré de son excédent de poids, le tracteur prend de la vitesse dans le ronronnement accru de son moteur. Fisher écrase les doigts de l’agent d’un violent coup de coude contre le dossier. Celui-ci lâche prise et part rouler sur la piste. Mais déjà, derrière lui, le mercenaire perçoit les sirènes des voitures de sécurité. Reportant toute son attention sur la conduite, il écrase l’accélérateur. L’engin, poussé dans ses retranchements, atteint avec difficulté les cinquante kilomètres/heure, accompagnés par le cliquetis récurrent des soupapes soumises à trop rude épreuve. Les trois voitures qui le suivent, en formation triangulaire, se rapprochent tranquillement.

Fisher se dirige alors vers un avion qui effectue une lente marche arrière. Ignorant les gestes désespérés d’un homme de piste qui lui intime l’ordre de s’arrêter, il s’engage sous l’aile, passe sous le corps du fuselage et se faufile entre les trains d’atterrissage. Derrière, les voitures, trop hautes, doivent faire un large détour.

À terrain découvert, le mercenaire ne peut pas lutter de vitesse avec les véhicules d’intervention plus rapides, mais son tracteur surbaissé, conçu expressément pour se glisser sous les carlingues, lui donne un avantage certain s’il reste à zigzaguer sous les avions. Heureusement, la plupart d’entre eux sont à l’arrêt dans cette zone de parking qui longe l’aérogare. Fisher entame alors un slalom dont les avions représentent les piquets et remonte ainsi une bonne partie des terminaux en conservant son avance.

Devant lui se dessine bientôt une large zone découverte en même temps que les bâtiments sur sa droite disparaissent. Plus d’obstacles pour ralentir la course cette fois, mais si son avance est suffisante, il pourrait atteindre le grillage qu’il discerne quelque sept cents mètres plus loin.

Fisher a pris sa décision. Il va foncer sur la clôture, traverser celle-ci et continuer à fuir à pied. Le haut talus derrière les barbelés empêchera les voitures de le poursuivre. Les mâchoires crispées, se préparant à encaisser le choc avec le grillage, il met le cap et s’élance sur la zone où plus aucun avion ne stationne.

Sitôt suffisamment de place retrouvée, les trois voitures reprennent leur formation et accélèrent. Fisher regarde de temps en temps sur le côté, anxieusement. Il essaye de jauger leur progression et si, oui ou non, il aura le temps d’atteindre le talus salvateur avec suffisamment d’avance pour s’échapper.

Il n’a pas l’occasion d’identifier la masse qui lui barre soudain la route. Il braque et freine instinctivement pour éviter la collision. Le tracteur part en tête à queue tandis que le camion de pompier qui vient de surgir sur une trajectoire perpendiculaire réduit maintenant sa vitesse. Fisher tente de redresser, mais son véhicule surbaissé ne possède pas la même inertie qu’une voiture. Il s’arrête brutalement, se cabre sur deux roues, reste un instant en équilibre, hésitant semble-t-il à se retourner, puis retombe sur ses quatre roues avec un bruit sourd. Agrippé au volant, le mercenaire se redresse pour amortir le choc avec ses jambes. Il sait que pour lui la course est terminée. Le tracteur a calé, les voitures d’intervention l’entourent et le camion de pompier vient de s’arrêter devant la calandre pour lui barrer définitivement la route. D’un geste résigné, il lève les mains en l’air.

25. L’aéroport JFK (John Fitzgerald Kennedy) est l’aéroport international de New York.

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