Forfait illimité
Chapitre 18
Moscou, Russie
Moscou n’est pas une ville si facile que cela à visiter. Outre un passeport, un visa reste indispensable pour être accepté à la frontière. Les démarches pour l’obtention de ce document sont teintées des relents d’un ancien gouvernement autoritaire et enclin à protéger la Mère Patrie des influences capitalistes.
Sans ressembler à une véritable inquisition, il comporte toutefois quelques questions peu communes, telle la raison pour laquelle vous auriez éventuellement changé de prénoms et quels étaient ceux-ci, l’adresse de votre employeur avec votre fonction exacte, même pour un visa touristique…
Il ne reste plus alors qu’à procéder à la demande proprement dite pour le visa. Une démarche fastidieuse puisque les consulats imposent un quota du nombre de dossiers traités au quotidien et n’acceptent pas les requêtes tous les jours de la semaine. La remise du visa est elle aussi arbitraire, basée non pas sur l’ordre d’arrivée des demandes, mais sur les dates de départ.
Autant dire que la Fédération de Russie n’attend pas ses visiteurs à bras ouverts. Une motivation à toute épreuve est nécessaire pour s’y rendre. Bien évidemment, toute cette rigidité a laissé place à un marché parallèle où l’on peut payer quelques dizaines de dollars sur Internet pour dénicher une invitation ou encore utiliser un intermédiaire pour aller déposer une demande au consulat. Intermédiaire, qui la plupart du temps arrivera à obtenir un visa dans les quarante-huit heures, voire dans la journée, même si c’est l’un des jours où le consulat ne prend pas de requêtes officielles. L’administration russe travaille souvent à plusieurs vitesses quand un peu d’argent est impliqué.
Malgré cela, l’équipe dépêchée par le major Kyle Kinkaid débarque sur le sol russe et sort de l’enceinte de l’aérodrome de Ramenskoïé sans encombre. Sont-ce leurs passeports diplomatiques ? Sont-ce leurs nombreuses lettres de références ? Où est-ce juste le fait que pour pouvoir se poser sur ces pistes particulières, il faut déjà avoir montré patte blanche à des autorités supérieures ? Toujours est-il qu’il ne traverse l’esprit à personne de réclamer leurs visas aux trois visiteurs.
Situé à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Moscou, le long des méandres de la rivière du même nom, l’aérodrome de Ramenskoïé est le berceau de l’aviation militaire et d’une partie du programme spatial soviétique. Il détient le record de la plus longue piste d’Europe, mais il n’en demeure pas moins un aérodrome et non un aéroport. Les seuls civils qui atterrissent ici sont ceux ayant payé très cher un forfait de quelques jours pour un vol dans les mythiques avions de chasse MIG. Une activité à sensation qui a vu le jour depuis l’ouverture de la Russie au reste de l’Occident. Ce commerce demeure cependant anecdotique. La ville de Zhukovsky – du nom du père fondateur de l’aviation russe – qui borde les pistes, représente un centre majeur en matière de recherches aéronautiques, aérodynamiques et ingénierie aérospatiale. En fait, le potentiel intellectuel de la ville est tel que de nombreux investisseurs étrangers y injectent quantité de devises, en plus du gouvernement russe, bien entendu.
Les abords de Zhukovsky restent pourtant assez calmes. Située juste à la sortie des dernières communes qui composent la banlieue tentaculaire de la capitale, la ville est entourée de bois. Le long de la rivière, dans la même direction que la piste principale de l’aérodrome, s’étendent de vastes champs de cultures.
L’autoroute M5 qui rallie Moscou se trouve de l’autre côté du cours d’eau. Le trio doit donc emprunter la A-102, longer ainsi le quartier industriel des compagnies aéronautiques et un second aérodrome – plus modeste celui-ci. Ce n’est qu’environ huit kilomètres plus loin qu’ils peuvent rejoindre l’autoroute qui doit les emmener au cœur de la capitale russe où le corps exhumé de Sergey Kagda les attend dans l’aile d’une clinique privée et discrète.
Les trois agents entrent par la rampe d’accès des ambulances, leur mallette métallique à la main. Celle qui semble commander la troupe, une Caucasienne d’une quarantaine d’années, petite, mais extrêmement athlétique, dépêche l’un de ses collègues qui s’adresse en un russe parfait à un urgentiste prenant sa pause à l’extérieur. Quelques instants plus tard, l’urgentiste disparaît dans le bâtiment gris et revient bientôt accompagné d’un homme en costume bleu foncé aux cheveux bruns coupés courts.
La femme s’avance et s’adresse au nouveau venu en français :
— Monsieur Dubreuil ?
L’homme acquiesce en tendant la main.
— Frédéric Dubreuil, enchanté.
Elle serre la main tendue et se présente à son tour :
— Agent Claire Donahue, Interpol. Je suis en charge de notre petite équipe ici, dit-elle en extirpant un badge frappé de l’écusson caractéristique de l’« International Criminal Police Organization », représentant la terre entourée d’une couronne de laurier sur fond de la balance de la justice.
Le Français regarde à peine le badge, dont seul un examen poussé pourrait révéler la falsification.
Elle pointe l’homme au profil de garde du corps qui s’est adressé à l’urgentiste.
— Max Cheglakov, mon assistant.
Elle se retourne vers le dernier membre du groupe, un Asiatique svelte et de taille moyenne dont le crâne est rasé. Il porte des lunettes à monture invisible. Seule la fine ligne des tiges en titane dépoli trahit leur présence.
— Notre pathologiste, Kwan Chung, qui va procéder à l’autopsie.
Les deux hommes ont un signe de tête envers le Français qui répond de même pour leur signifier la bienvenue.
— Nous apprécions ce que le SCTIP a fait pour nous aujourd’hui, monsieur Dubreuil.
— Tout à fait normal madame, déclame le Français. La France est fière de pouvoir rendre service à la communauté policière internationale. L’ambassadeur m’a expressément demandé de vous apporter toute l’assistance dont vous auriez besoin.
— Je l’apprécie. Si vous pouviez nous conduire au corps…
— Suivez-moi, indique l’attaché de sécurité intérieure en précédant les agents dans l’enceinte de la clinique.
L’organisation du major Kinkaid n’a pas sélectionné l’ambassade de France à Moscou par hasard pour leur servir d’appui. Cette dernière est l’une des mieux implantées dans la capitale soviétique. La diplomatie française a ici, comme à beaucoup d’autres endroits dans le monde, su octroyer à son gouvernement quelques bonnes grâces des forces au pouvoir. Et derrière sa façade administrative pour ses ressortissants, elle héberge aussi le poste d’Europe de l’Est du Service de Coopération Technique Internationale de la Police, le SCTIP. Un organisme discret qui a pourtant prouvé sa valeur à maintes reprises dans la lutte contre le terrorisme, le grand banditisme, ou la protection de hautes personnalités.
Chung a ôté son veston sombre pour revêtir une blouse verte, un masque et des gants de chirurgie. Il examine le cadavre avec des gestes précis. En moins de deux minutes, il décèle une marque de piqûre au niveau du cou, accentuée par le travail et les produits chimiques de la maison mortuaire. Le corps vient juste d’être ramené dans la salle après avoir été transporté au service d’imagerie. Aussi Chung, n’ayant plus grand-chose à vérifier sur l’extérieur du macchabée, se retourne et saisit la petite pile de radiographies laissées sur une desserte métallique. Il se met à les accrocher une à une sur une surface en vitre rétroéclairée prévue à cet effet. Il commence à les passer en revue une à une.
— Je pense que nous tenons quelque chose, annonce-t-il en donnant l’impression de se parler à lui-même.
Une voix retentit depuis un haut-parleur accroché au mur.
— Qu’est-ce que c’est ? interroge l’agent Donahue posté dans la pièce adjacente séparée par une vitre.
L’Asiatique s’écarte, pour permettre à ses collègues de voir les radios.
— D’après moi, on dirait une mini clé USB, explique-t-il en pointant du doigt un cliché de l’abdomen.
Donahue plisse des yeux, à cette distance elle ne voit pas très bien, mais il lui semble bien reconnaître en effet l’un de ces petits supports numériques se branchant sur les ordinateurs et capables de transporter une importante quantité d’informations. Celle-ci n’est pas plus volumineuse que la première phalange d’un pouce.
— Récupère-la, commande-t-elle.
Chung pose le restant des radiographies sur le coin d’un plateau roulant et se dirige vers la table à côté de laquelle une desserte comporte tout un assortiment d’ustensiles de chirurgie. Il attrape un masque avec une longue visière en plastique transparent rabattable conçue pour protéger contre les projections et le serre sur son crâne. Se saisissant d’un scalpel de la main droite, il utilise la gauche pour rabaisser la visière sur son visage.
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