Forfait illimité
Chapitre 41
Paris, France
Jérémy sort de l’immeuble en dévalant les quelques marches qui mènent du perron au trottoir. L’impasse respire la tranquillité. Alexandre a choisi cet endroit précisément pour le calme qui peut y régner malgré sa situation en plein cœur du quartier Caumartin. Il se dirige vers la place Charles Garnier. Le bâtiment de l’opéra du même nom, avec son dôme en cuivre vert-de-gris, s’offre à lui dès qu’il passe sous les arcades menant sur l’esplanade. Il bifurque à gauche, traverse la rue Auber et remonte le trottoir en suivant un double bus à accordéon, seul à pouvoir emprunter la chaussée dans ce sens grâce à son couloir dédié.
Le bus s’arrête cent mètres plus loin, le long d’un immeuble moderne au ravalement blanc et lisse où se multiplient des fenêtres réfléchissantes. Le tout détonne un peu dans ce quartier à l’architecture haussmannienne par excellence. Le bâtiment semble froid, coincé entre deux majestueux édifices aux façades de calcaire imbriqué, aux baies à croisées protégées par d’étroites corniches sculptées, aux balcons en ferronnerie et surmontés de lucarnes en chien-assis au niveau des toits. Cet immeuble de bureau, dont les deux premiers niveaux sont ouverts sur la rue en un large préau, abrite l’accès à la station du RER A « Auber ». Jay s’y engouffre au moment où le double bus repart vers sa prochaine destination. Bien qu’ayant les moyens de se déplacer en taxi, pragmatique, il a toujours privilégié les transports en commun.
Il valide son passe de voyageur à une borne et s’engage dans le hall voûté de la station avant de débarquer sur le quai, large, habitué à échanger de nombreux passagers sur sa plateforme. Ceux qui sortent des rames viennent visiter – ou vont travailler sur – les grands boulevards. Ceux qui y pénètrent se rendent à la Défense et ses multiples bureaux. Il n’est pas encore 9 h, les dessertes sont très rapprochées. Jay ne doit pas attendre plus de deux minutes avant qu’un train arrive en gare et déverse son flot de passagers. Il entre à son tour. Toutes les places assises sont bien entendu prises à cette heure-ci et il reste debout devant les portes qui se referment. Ça se bouscule un peu, mais rien d’extraordinaire. Bien que pleine, la rame n’en est pas encore bondée au point de faire ressembler ses passagers à des asperges en bocaux. Seulement deux stations le séparent de la Défense. Dix minutes d’oisiveté qui suffisent à l’esprit de Jérémy pour raviver douloureusement le souvenir de Sarah. C’est la première fois depuis sa mort qu’il revient dans la ville de leur rencontre.
Le mouvement des passagers quittant en masse le wagon sort Jérémy de ses pensées. Il doit se concentrer maintenant. Doc attend après lui. L’accès à l’un des terminaux centraux d’une grande banque représente désormais leur Graal. Il ne leur manque plus que ce sésame pour achever leur plan. En pénétrant un tel système, l’Anglais pourra tracer les mouvements monétaires de Phoenix aussi facilement qu’un GPS traque la position géographique de son propriétaire. Une fois ce dernier maillon attaché, il n’y aura plus qu’à attendre que Phoenix passe à l’acte pour tirer sur la chaine et ramener ce chien à la niche. Le seul point noir maintenant, reste le versement de la rançon que Phoenix ne manquera pas de demander. Jay n’a pas encore eu confirmation de Kinkaid concernant l’argent. Ce dernier n’a pas semblé très enthousiasmé par son plan, y opposant des méthodes plus classiques de recherche. De préférence des méthodes ne nécessitant pas l’implication d’un civil et l’usage intensif de piratage informatique…
Mais Jérémy reste persuadé que Kinkaid fera son possible pour débloquer les fonds le moment venu. Quel autre choix se présente à lui ? Le raid sur le quartier général de Philadelphie n’avait rien donné. Et même si l’équipe du major essaye de remonter des pistes en enquêtant sur l’équipement retrouvé et les quelques empreintes digitales relevées, le temps est désormais compté. Si Phoenix ne détecte aucune activité de Doc sur Echelon, il ira sans doute de l’avant rapidement.
Jérémy débarque sur l’esplanade. Il est en avance. Alexandre a annoncé sa visite pour 9 h 30. Il considère un instant ses options. Se présenter plus tôt ne lui apportera rien, le protocole de sécurité est très strict et il sait que son accès au sous-sol ne sera permis que pour la période demandée. Il ne se sent pas vraiment d’humeur à flâner sur l’esplanade pour profiter du soleil qui sort timidement de la couverture nuageuse, son esprit est bien trop préoccupé. Et il est déjà assez nerveux sans en rajouter en allant faire les cent pas devant l’entrée de l’immeuble du consortium de banques. Il avise une enseigne Starbuck dans un coin de l’esplanade et résout d’y prendre un chocolat chaud. Alexandre étant un dangereux accroc au café, Jay n’a pas déjeuné avant de quitter son appartement.
Il commande, s’installe sur un haut tabouret et sirote sa boisson chaude en repassant dans son esprit les suites d’instructions qu’il va bientôt devoir entrer subrepticement dans les systèmes de son client.
À 9 h 25 il quitte le café et traverse l’esplanade. Il débouche à deux cents mètres à peine du grand immeuble noir de son client. Il a refoulé son anxiété. Concentré et prêt à en finir avec cette partie cruciale du plan pour retrouver Phoenix, il quitte la zone plus peuplée de l’esplanade et s’engage dans la contre-allée qui mène à la tour. Cent mètres à peine le séparent de l’entrée lorsqu’il entend la sonnerie d’un téléphone. Il ralentit son allure, la sonnerie, insistante, semble venir de sa personne… Mais il n’a pas son mobile avec lui, il le sait bogué et ne l’a pas rallumé depuis presque deux semaines. Il s’arrête, tâte ses poches et sent un combiné dans sa veste. Il extirpe avec surprise un portable bas de gamme de sa poche et le regarde comme un objet étrange. Ce téléphone n’est pas le sien, certes, mais il n’est certainement pas arrivé là par hasard. Quelqu’un l’y a glissé, que ce soit dans la rue ou dans la rame de RER, les occasions n’ont pas manqué.
Kinkaid ? Phoenix ? L’un d’entre eux a dû le retrouver et Kinkaid n’a pas besoin d’un tel subterfuge pour s’adresser à lui. La sonnerie s’arrête et bientôt un message s’affiche sur l’écran :
« Décroche »
Jérémy grimace de douleur. Il repense au chocolat chaud qu’il vient de boire, se demande quand et qui a pu y verser des nanites. À moins qu’il n’ait été infecté à son insu depuis quelque temps déjà… Mais grâce au Docteur, il sait comment les nanobots fonctionnent. Il lève le bras pour lancer le téléphone le plus loin possible, hors de portée de transmission. Une poigne de fer l’en empêche. L’homme qui lui tord le poignet le force à s’agenouiller. Jay a la présence d’esprit d’ouvrir la main et le combiné tombe. Mais l’inconnu le rattrape au vol et le place délicatement sur le sol en actionnant la fonction mains libres.
— C’est pour vous, vous devriez répondre, dit-il d’un ton sarcastique.
Continuant de lui broyer le bras, la brute l’empêche de s’éloigner, tandis que la voix de Phoenix sort du haut-parleur de l’appareil.
— SdS ?
Jérémy serre les mâchoires en se débattant. Il essaie de fuir, de se relever, de foncer vers l’entrée de l’immeuble où les vigiles le protégeront, mais son agresseur le tient dans un étau. Le visage congestionné, il secoue vainement son bras toujours prisonnier.
— C’est fini SdS, continue Phoenix.
Jay fixe ses yeux sur les portes vitrées. Quelqu’un va sûrement sortir, ou rentrer dans les locaux, passer par cette allée, voir la scène…
— Tu as perdu…
Jérémy pousse un gémissement plaintif.
— … ton précieux Docteur aussi… Il est mort.
Le Français sursaute et se débat de plus belle.
— Merci de m’avoir mené à lui.
Jay respire bruyamment.
— Impossible ! arrive-t-il à articuler
— Perplexe ? Ce sont toujours les petites erreurs…
Jérémy trouve la force de se redresser, mais un violent coup pied entre les omoplates le ramène au sol. Cette fois il est couché de tout son long, l’autre lui a libéré le bras. La prise est désormais inutile, Jay n’est pas en état de s’éloigner.
— Le téléphone de miss Wessler, lâche Phoenix…
Phoenix dit vrai… Autant les moyens de communication du Doc, incluant le mobile de Jay, avaient été protégés par ses soins, encryptant les données et interdisant les relevés GPS, autant celui de Sarah, dans le court instant où Jay et Doc l’avaient allumé, avait irrémédiablement signalé sa position aux tours cellulaires les plus proches. Phoenix, ou son équipe de mercenaires avait dû être en surveillance sur le mobile et triangulé sa localisation…
Jérémy se recroqueville, la tête entre les mains.
— Je gagne sur toute la ligne… Adieu SdS…
Jay entre en convulsion. Sa queue-de-cheval bat l’air quelque temps, il voit ses membres passer devant lui de manière désordonnée, ses yeux se révulsent lentement et c’est la fin.
Une employée entre dans l’allée et embrasse la scène.
— Hé ! Qu’est-ce qui se passe ?
Sans se démonter, l’homme qui a attaqué Jérémy se tourne vers elle.
— Il a fait un malaise, explique-t-il.
La jeune femme se précipite et s’agenouille auprès de Jérémy.
— Appelez les pompiers, vite.
L’agresseur ramasse le téléphone toujours par terre, se redresse en l’empochant et disparaît rapidement en direction de l’esplanade.
Surprise, l’employée tend un bras vers lui avec une main poissée de sang.
— Monsieur ! Monsieur !
Puis comprenant qu’il ne reviendra pas, elle fouille dans son sac à la recherche de son propre mobile.
Elle reste jusqu’à l’arrivée des secours : les urgentistes déclarent le décès de Jérémy sur les lieux.
Dans le petit attroupement qui s’est formé à l’entrée de l’allée, une brunette s’éloigne de la foule. Satisfaite, Lucy compose le numéro de Macmillan pour lui confirmer la mort de Baltac.
OceanofPDF.com