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Frank Labat · Chapitre 33 sur 48

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Chapitre 33

Toronto, Canada

 

— Vous êtes de la profession ?

Lucy a entendu la question posée par le préposé au matériel informatique. Elle fait mine de fourrager dans une pile de DVD à prix cassés en tête de gondole. Nul doute que Baltac, à qui la question est posée, l’a lui aussi entendue. Mais il préfère sans doute l’ignorer, car il ne répond pas.

Le vendeur trouve bon d’insister.

— Plutôt spécifique comme matériel, commente-t-il en détaillant les articles étalés sur son comptoir.

Baltac sort sa carte de crédit sans rien dire, mais le caissier, tout en validant les codes-barres, entretient lui-même la discussion.

— J’ai vu sur Internet que ce genre de lecteur de cartes était très prisé par les pirates. Apparemment, on peut le modifier très facilement pour accéder aux cartes SIM des téléphones portables.

Baltac tend son moyen de paiement toujours en silence.

— Voilà, c’est réglé. Vous pouvez passer à gauche des caisses principales, présentez le ticket à l’accueil en sortant.

Baltac acquiesce d’un signe de tête.

— Bonne journée, merci d’avoir fait vos achats chez Future Shop.

Lucy attend quelques secondes avant de se diriger à son tour vers la sortie. Elle s’arrête sous l’immense porche rouge surmonté de l’enseigne aux lettres blanches du magasin, laisse Baltac, son sac à la main, rallier la BMW bleue, puis elle rejoint son propre véhicule de location stationné dans une allée latérale.

Cela fait moins d’une demi-heure qu’elle a pris le petit bolide en filature à sa sortie de la résidence Wessler. Baltac l’a menée vers le lac, puis sur la voie rapide Gardiner Expressway en direction des faubourgs de Mississauga où il vient de s’arrêter pour ses achats. Elle ne sait pas s’il s’est arrêté pour cette seule course, ou pour une autre raison.

Elle laisse deux voitures se faufiler entre elle et la BMW qui sort du parking. À droite, Baltac prendrait la direction de l’est, retour vers Toronto et la résidence. À gauche, il se dirigerait à l’ouest, vers Niagara et la

frontière américaine s’il embarque sur la QEW22, ou en direction de l’aéroport international s’il bifurque sur l’autoroute 427. Elle voit le clignotant gauche de la BMW s’allumer et actionne le sien. Prenant toujours soin de ne pas se retrouver directement derrière le véhicule qu’elle suit, elle s’engage sur la rue qui mène aux échangeurs. L’Allemande gravit la rampe, serre à droite et bifurque sur la 427. À moins d’une visite impromptue dans la région nord : Baltac s’apprête à quitter le pays par les airs.

Lucy continue sa prudente filature jusqu’à l’entrée de l’aéroport. Quand Jérémy se dirige vers le parking longue durée, elle fait de même tout en décrochant son portable. D’un appui sur une touche elle appelle Macmillan.

— Il est à l’aéroport, monsieur.

— Ne le quittez pas. S’il prend un vol, je vous veux dans l’avion avec lui.

— Compris, monsieur.

Elle stationne sa voiture une allée en arrière de la place désormais occupée par Baltac et attend. Rien ne se passe pendant un long moment. Elle risque l’ouverture de sa fenêtre pour mieux observer la BMW. Elle distingue le profil de sa cible, penché sur le siège passager, apparemment affairé avec ses récents achats. Lucy referme sa vitre et attend patiemment. Au bout d’environ une heure, Baltac descend de sa voiture, actionne la fermeture centralisée, puis se dirige vers la sortie en direction du hall des départs.

Lucy abandonne son arme sous le siège conducteur et s’engage à son tour sur la longue passerelle de verre qui enjambe les différentes voies réservées aux véhicules des visiteurs, aux taxis et aux bus. Une centaine de mètres derrière Baltac, elle embarque sur le long tapis roulant qui les mène tous les deux à l’étage du terminal 1.

L’aéroport international Pearson de Toronto est immense, particulièrement le hall de ce terminal. Si bien qu’on peut y circuler sans difficulté. Moderne, tout de métal et de verre, une impression étrange de clarté et de calme se dégage de la haute voute. Une atmosphère assez incongrue en comparaison de certains aéroports européens surpeuplés comme Charles de Gaulle à Paris ou Heathrow à Londres. Pour Lucy c’est une aubaine, sa filature de Baltac s’en retrouve facilitée.

Au sortir de la passerelle, il tourne à gauche sans hésiter et grimpe sur un escalier roulant qui conduit au tout dernier palier. En y débouchant à son tour, Lucy découvre une large esplanade avec un alignement de comptoirs d’enregistrement tous identiques. Le seul moyen de les identifier est le logo des compagnies aériennes qui s’affiche sur la batterie d’écrans qui surplombe les guichets. De toute évidence, Baltac a déjà organisé son vol, car il s’insère dans la courte file d’attente du comptoir d’enregistrement d’Air France.

Lucy attend qu’il soit bien engagé avant de se diriger, elle, vers un autre comptoir, celui de la vente de billets. Elle négocie l’une des dernières places disponibles pour le vol sur lequel Baltac s’enregistre. La préposée, une femme brune d’une trentaine d’années, parle anglais avec un fort accent français. De toute évidence, elle débute et elle demande de l’aide à l’un de ses collègues pour l’impression finale du billet. Lucy s’impatiente quelque peu. Elle n’aime pas rester hors de vue de sa cible trop longtemps. Quand elle empoche enfin son billet, elle se précipite vers le comptoir d’enregistrement, juste à temps pour apercevoir Baltac en sortir. À son tour, elle doit se mettre dans la file. Elle sait qu’elle le perdra de vue encore quelques minutes, mais n’a aucun doute désormais de pouvoir le rejoindre aisément dans la salle d’embarquement.

Quand son tour arrive, Lucy invente un mensonge crédible d’urgence familiale pour justifier son absence de bagages sur un tel vol transatlantique.

Moins de trente minutes plus tard, elle arrive aux postes de sécurité et après avoir passé sans difficulté le portail de détection des métaux, elle se dirige vers la porte d’embarquement de son vol. Là, une mauvaise surprise l’attend… Baltac brille par son absence. Les rangées de sièges sont aux trois quarts occupées, mais nulle part elle ne peut apercevoir le Français. Anxieuse, elle se dirige vers un pilier central pour disposer d’une vue d’ensemble de l’aire d’attente sans pour autant attirer trop l’attention sur elle.

Sur sa droite, une famille pakistanaise discute en anglais, essayant d’occuper leurs deux enfants tant bien que mal sans que ceux-ci ne courent dans tous les sens. À sa gauche, un couple très bon chic bon genre papote en français. Lucy se concentre pour ne pas être perturbée par les différents bruits et scrute chaque siège un à un avec minutie. Aucun doute, Baltac reste introuvable.

Elle commence à se demander si toute cette histoire d’aéroport ne cache pas juste une stratégie pour lui faire perdre sa trace. Elle se ressaisit. Le départ n’a pas lieu avant une heure. Nombreuses sont les raisons pour que Baltac n’ait pas encore rejoint la porte d’embarquement. Peut-être a-t-il décidé de rester dans la zone de transit pour faire quelques achats ? Peut-être est-il tout naturellement aux toilettes ou dans l’un des cafés alentour. Elle avise une chef d’escale qui prépare le guichet d’embarquement et s’avance vers elle.

— Excusez-moi…

— Bonjour madame, répond l’employée de la compagnie. Que puis-je faire pour vous ?

— Je cherche mon compagnon, monsieur Jérémy Baltac. Je voulais m’assurer qu’il était bien enregistré.

— Un moment…

Elle tapote sur le clavier de son ordinateur.

— Baltac ?

— Oui, c’est cela.

— Oui, madame, il est enregistré. Ha…

Lucy se raidit.

— Je vois qu’il voyage en classe affaires, madame. Il est dans le salon des premières classes.

Elle indique du menton une nacelle vitrée suspendue à plus de cinq mètres au-dessus du hall principal. Lucy suit son mouvement de la tête. Elle découvre une vaste zone confortable et isolée des bruits de l’aéroport dans laquelle des silhouettes se profilent. Dans le coin opposé au bar privé, elle reconnaît Baltac, le regard dans le vague, tourné vers les pistes.

— Voulez-vous le rejoindre, madame ? Il a droit à un invité dans le salon.

— Non, je vous remercie, je l’attendrai ici, je voulais juste m’assurer qu’il n’était pas en retard.

— Pas de problème madame, je vous souhaite un excellent vol.

Lucy, rassurée, va s’asseoir dans un siège avec une vue privilégiée sur le salon des premières classes.

Peu de temps avant que l’appel de l’embarquement ne résonne dans le hall, elle voit le salon se vider. Une douzaine de passagers, parmi lesquels Baltac, descendent un petit escalier qui les amène derrière le guichet où un steward procède courtoisement aux contrôles d’usage avant de les laisser s’engager sur la passerelle.

Quelques minutes plus tard, une fois les clients prioritaires confortablement installés, on commence à faire embarquer les autres voyageurs. Lucy se met en ligne, juste après les familles avec jeunes enfants. Elle tend son passeport et son billet à la même employée qui l’a renseignée plus tôt, elles échangent un bref sourire, puis Lucy disparaît dans la pénombre du couloir.

En traversant la cabine des premières classes, située à l’avant, elle jette un rapide coup d’œil à Baltac. Dans son large fauteuil de cuir individuel, il semble bouder la coupe de champagne qui trône sur sa tablette et regarde la piste par son hublot. Lucy trottine jusqu’à la section située derrière les ailes et s’installe dans son siège, coincé au milieu d’une rangée de trois. Avant que ses compagnons de voyage n’arrivent, elle empoigne son portable pour un dernier compte rendu.

— Nous sommes dans l’avion monsieur, prochain rapport dans huit heures à notre arrivée.

Lucy raccroche et éteint son portable comme la règle l’exige. Pour les huit prochaines heures, rien n’est plus sous son contrôle. Autant se détendre et se reposer, car elle le sait, la filature reprendra à l’arrivée. Elle inspecte l’univers miniature qui va être le sien pour les heures à venir. Elle vérifie sa tablette, le contenu de la pochette qui regorge de brochures, puis reporte son attention sur le tracé du trajet affiché sur l’écran incrusté dans le siège devant elle.

22. Queen Elizabeth Way, autoroute suivant le tracé du lac Ontario de Toronto aux chutes du Niagara.

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