Forfait illimité

Frank Labat · Chapitre 36 sur 48

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Chapitre 36

Londres, Grande-Bretagne

 

Le Docteur est monté sur ressorts. Il a tout retrouvé de son génie intellectuel et œuvre sur ses systèmes comme un virtuose. Jérémy a insisté pour qu’il s’abreuve et se nourrisse – prenne une douche aussi. Il aurait voulu le voir dormir un peu pour récupérer des privations des derniers jours. Mais Doc a refusé, prétextant qu’une bonne douche et un change s’avéreraient suffisants. Il n’a cependant pas réinitialisé son protocole d’urgence et les deux hommes opèrent toujours depuis le bunker en mode autarcique.

Jérémy a succinctement résumé les événements des derniers jours depuis son arrivée à Toronto : sa rencontre avec Kinkaid, son enquête sur Phoenix, la trahison de Vaughan, les équipes envoyées en Espagne et à Moscou. Mais ce récit seul ne suffit pas encore pour brosser un tableau clair de la situation. Les deux hommes ont cruellement besoin de mettre leurs idées en commun.

Doc a tiré une table vitrée dans un coin de son antre. Il effleure un panneau de commande sur l’un des côtés et la table s’éclaire.

— Est-ce que c’est…

— …Une table tactile ? interrompt Doc. Oui, version développeur bien sûr, j’y ai déjà ajouté quelques fonctions de mon cru.

— Parfait, dit Jérémy, on devrait pouvoir reconstruire les événements plus facilement.

Le Docteur a déjà ouvert plusieurs applications. Dans une liste, il place les résultats de ses propres recherches.

— Phoenix travaillait sur son fameux projet « d’espion universel » pour la CIA. Ce qui se fait de mieux en matière de nanotechnologie.

— Correct, approuve Jérémy, l’équipe de Kinkaid a confirmé la présence de nanobots dans le cerveau de Mosquito.

— Sauf que l’on sait maintenant que Phoenix n’utilise pas de passifs observateurs. D’après ce que j’ai trouvé, ajoute Doc, il n’a jamais résolu les problèmes d’interfaçage avec le système nerveux.

— Non, par contre il a trouvé un moyen d’en faire des engins de torture mortels.

Doc continue de prendre des notes. Tandis que Jérémy poursuit l’évocation des découvertes faites au cours des jours précédents.

— On sait qu’il est passé d’un vecteur de transmission par injection directe, à l’ingestion de ses nanites à travers des produits alimentaires. Probablement grâce au fameux composé dérobé à New York. Il a aussi fait évoluer son mode de commande. Au début il devait être très proche, sans doute dans la même pièce, avec une sorte de boîtier télécommandé. Mais depuis Brian et Mosquito… il est clair qu’il opère à une plus grande distance.

Doc s’arrête et réfléchit un instant.

— Ce n’est pas possible, lance-t-il.

— Il y a des témoignages oculaires Doc, Mosquito était seul à la terrasse d’un café… Sarah…

Il doit reprendre son souffle avant de continuer.

— … il n’y avait personne dans la maison à part moi et les hommes de Kinkaid.

— Je comprends, acquiesce Doc. Mais ce n’est pas possible… La nature même des nanites ne permet pas la transmission sur de longues distances. La taille du récepteur et l’énergie nécessaire pour de telles communications seraient pour le moment impossibles à miniaturiser de la sorte. Je suis désolé, mais le transmetteur doit être relativement proche pour que toute communication soit possible.

Les deux hommes réfléchissent un moment.

— Ou alors, commence Jérémy…

— Un relais ! s’exclament les deux amis en même temps.

— Il utilise un relais. Il a sûrement des hommes de main qui implantent un appareil sur ses victimes, argumente Jérémy. Vaughan… un employé de la banque dans le cas de Brian… Un passant dans les rues d’El Formigal…

— N’importe quel pickpocket pourrait aisément glisser un petit relais dans la poche des victimes, approuve Doc. Le relais en lui-même pourrait être à peine plus gros qu’une pochette d’allumettes.

Jérémy a une moue peu convaincue.

— On n’a rien trouvé de semblable sur les victimes…

— Phoenix fait peut-être ramasser son relais par ses hommes une fois la besogne terminée ?

— Possible… Dans ce cas, il nous faut confirmer ce qui a été trouvé sur Sarah…

Sa gorge se serre à nouveau. Il marque un court silence, puis reprend :

— Kinkaid était sur place, personne en dehors de l’équipe de secours n’a approché Sarah. Si elle avait un relais sur elle, on peut être certain que l’équipe du major aura mis la main dessus, Phoenix n’aurait pas eu l’occasion de le récupérer.

— Et si l’un des agents était de mèche avec Phoenix ? soupçonne Doc.

— On ne peut bien sûr écarter aucune hypothèse, mais ça vaut toujours la peine de demander.

— Pas certain que tu es parti en bons termes avec lui d’après ce que tu m’as dit. Tu crois qu’il va continuer à partager ses informations avec toi ?

Jérémy a un sourire narquois.

— Oh, ça ne devrait pas être un problème, pas besoin de lui demander sa permission… nous avons accès à son ordinateur.

— Es-tu en train de me dire que tu as piraté l’ordinateur du chef d’une cellule si secrète que même moi je n’en avais jamais entendu parler ?

Jérémy acquiesce en ouvrant un navigateur Internet dans l’interface de la table.

Doc laisse échapper un sifflement admirateur.

— Alors là… respect. Et comment t’y es-tu pris ? J’imagine que les machines de cette organisation doivent être plutôt bien protégées.

— Le plus simplement du monde en fait. Je me suis arrangé pour avoir un accès physique à son ordi et installer ce que je voulais.

Dans le navigateur, Jérémy entre l’adresse de l’un de ses serveurs. Il clique sur quelques liens de son interface.

— Il t’a prêté son ordinateur, comme ça ?

— Non bien sûr, je lui ai fait le coup de la clé USB illisible.

— Non ?

— Que veux-tu… Quand il y a quelque chose qui ne marche pas et qu’il y a un informaticien dans la pièce, qui appelle-t-on ?

Dans la fenêtre du navigateur, une adresse machine vient de s’inscrire.

— Tiens, sa dernière adresse IP, si son poste est en ligne, on peut voir s’il y a eu du nouveau.

Le Docteur ouvre une simple fenêtre de commande texte. Il commence à y entrer plusieurs instructions de connexion et de recherche. Au bout de quelques minutes, il détient le rapport préliminaire concernant Sarah, incluant la liste de ses possessions à son arrivée à la morgue, qui se révèle bien maigre.

Il s’interpose volontairement entre Jérémy et le document, de manière à ce que ce dernier ne puisse pas lire le compte-rendu d’autopsie.

En dehors de ses vêtements, sa montre et son alliance, un simple élastique à cheveux a été retrouvé dans une de ses poches.

— Pas vraiment de quoi cacher un relais de transmission, dit-il. À part peut-être dans sa montre ?

— Non… Elle avait cette montre au poignet tout le temps où j’étais là. Si Phoenix y avait fait dissimuler un relais, il aurait dû s’y prendre bien à l’avance… Il est machiavélique, mais je ne pense pas qu’il ait préparé les choses à ce point. Par contre… Vaughan aurait pu tout simplement cacher un relais dans la maison.

— C’est possible, mais Jay… les nanobots doivent être vraiment proches du relais pour recevoir les commandes. S’il n’est pas sur la personne elle-même, le moindre déplacement romprait la liaison.

— Brian a été retrouvé au milieu de la rue, Sarah est montée jusqu’au grenier…

— Ça ne colle pas, termine Doc. Un relais dans le bureau de la banque ou au rez-de-chaussée de la résidence se serait rapidement retrouvé hors de portée pour que les nanobots reçoivent un signal.

— Mais Sarah n’avait rien d’autre sur elle, comment…

Jérémy se tait soudain. Il est devenu pâle. Doc craint que les évocations successives de Sarah n’aient eu raison de ses nerfs, il demande :

— Ça va ?

— Non ! Non ! C’est pas possible, ça peut pas être ça !

Jérémy se lève brutalement. Il commence à tourner en rond.

— Jay ? s’inquiète Doc.

Le Français attrape sa chaise et la jette violemment contre la porte en acier en lançant un cri rageur.

Déstabilisé, Doc s’écarte de la table et se lève à son tour.

— Jay ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Jérémy s’acharne à grands coups de pieds sur la chaise renversée.

— Putain !

Doc s’approche de son ami et le saisit par l’épaule. Jay se retourne, la main levée, prêt à frapper.

— C’est moi, Doc, arrête !

La main reste suspendue en l’air.

— Doc ?

— Arrête Jay, tu me fais peur… Qu’est-ce qu’il y a ?

Le bras retombe lentement. Jay s’affaisse. Doc le retient de justesse.

— Tu ne comprends pas… murmure le Français.

Il se redresse en secouant la tête.

— C’est pas possible…

— Quoi Jay ? Explique-moi.

Jérémy ne répond pas. Il se précipite sur sa veste, abandonnée sur le dossier d’une chaise et en extirpe le mobile de Sarah.

— Son téléphone Doc… elle était au téléphone avec Phoenix, annonce-t-il d’un ton désespéré.

Il serre l’appareil dans sa main et s’effondre sur la chaise.

— Il aurait suffi qu’elle s’en écarte…

— Tu penses que Phoenix a fait placer des relais dans les téléphones de ses victimes ?

Jay continue :

— C’est moi qui ai récupéré les affaires personnelles de Brian à la morgue. Il avait son mobile avec lui… Et la patronne du café où Mosquito est mort… Elle l’a vue utiliser son téléphone juste avant sa prétendue crise… Je n’ai pas fait le rapprochement… C’est ma faute…

Doc s’avance.

— Tu ne pouvais pas savoir.

Jay reste silencieux. Doc l’observe sans rien ajouter. Il récupère la chaise malmenée et la remet en place devant la table tactile.

Lentement, le Français se ressaisit. Doc argumente à voix haute :

— Des relais dans les mobiles ? Ça paraît difficile, il faudrait un accès physique aux appareils et un certain temps pour les modifier.

Résigné, Jay retourne près de son ami, qui soliloque toujours :

— Tout cela sans que les propriétaires ne s’en rendent compte… Difficile… mais possible.

Soudain le Docteur sursaute en se frappant le front.

— Oh ! Jay, je sais, je sais… ils peuvent faire ça, tu sais ?

Il est presque en transe, se trémousse sur place et agite ses mains en l’air. Cette effervescence sort Jérémy de sa torpeur.

Il observe Doc un instant. Il ne s’inquiète pas. Il connaît son ami, il a été témoin de ce type d’agitation bien des fois par le passé. Le Docteur flaire une piste, il a une illumination et son esprit va bien trop vite pour que sa parole ou ses gestes arrivent à suivre. Il a juste besoin d’être canalisé un peu.

— Qui ça « ils » ? participe enfin le Français.

— Echelon ! Tu m’as bien dit que Phoenix avait travaillé pour Echelon ?

— Environ cinq ans oui, mais je ne vois pas le rapport.

— Oh ! Jay, j’ai écrit un article là-dessus il y a deux ou trois mois…

Les yeux du Docteur s’élargissent.

— C’est pour ça qu’il est après moi Jay ! Il a lu mon article, il sait que je peux l’arrêter !

Jérémy peut voir que son ami a sans doute compris bien des choses. Il aimerait, lui aussi, pouvoir être mis dans la confidence, il tempère donc un peu les ardeurs de l’Anglais.

— Doc ?… Explications, s’il te plaît…

— Yeah, yeah…

Il se passe les mains dans les cheveux et se gratte le menton, se demandant comment tout présenter.

— OK… tu connais Echelon ? Le grand réseau d’écoute mondial qui filtre tous les appels de téléphones fixes, mobiles, radios etc. Soi-disant pour « lutter contre le terrorisme », mais personnellement, je pense plutôt que…

— Doc ? Focus…

— Oui, OK, heu… Echelon… Tu sais, ils ont la main mise sur internet et…

— Doc !

— En tout cas… Il y a deux ou trois mois, j’ai écrit un article pour sensibiliser l’opinion publique sur le fait que le réseau Echelon pouvait très facilement passer d’un mode d’écoute passif à un mode actif de transmission. Vraiment, c’est juste quelques changements dans le cœur de la programmation. Et là… Echelon pourrait envoyer des données sur les unités, comme, dans notre cas, les téléphones mobiles. Ils pourraient véhiculer des messages, du code, exécuter des applications, récupérer les carnets d’adresses locaux, vraiment… ce qu’ils veulent…

— Doc, les fournisseurs de service mobile bloquent ce genre de transmissions entrantes, tu le sais bien. Seules les transmissions légitimes comme les appels vocaux ou les textos sont autorisées sur leurs réseaux.

— C’est ce que je disais dans mon article. Je mettais en garde contre les consortiums énormes qui se créent à force de rachats de compagnies, ce qui diminue le nombre d’entités à « convaincre » pour changer justement les mesures en place pour le moment.

— Doc, Phoenix n’a pas le pouvoir financier pour se lancer dans ce genre de rachats et changer de tels processus à un niveau global.

— Mais non bien sûr, mais… – et je ne peux pas croire que ce soit moi qui dise ça – … sans parler de complot mondial, si Phoenix avait trouvé un moyen de compromettre les fournisseurs de services à leur insu ?

Cette fois, Jérémy est happé par l’hypothèse de l’Anglais. Il veut en savoir plus.

— Tu crois que c’est possible ?

— Non seulement c’est possible, mais ce n’est même pas vraiment compliqué. Un simple transpondeur bien placé, qui fusionnerait les codes envoyés par Echelon avec de simples appels classiques et Phoenix pourrait commander ses nanites avec une sous-porteuse masquée dans un bête SMS. Tu comprends, la transmission de la voix demande beaucoup plus de bande passante pour transiter, difficile de dissimuler du code sans altérer la qualité de la conversation. Mais des messages instantanés ? Oh boy, il reste plein de place pour faire passer autre chose…

Les deux hommes marquent un moment de silence pour mesurer la portée de leurs conclusions. Jay entérine par une évidence :

— Et pas besoin de placer un relais de transmission pirate dans les mobiles… Ce sont déjà des transmetteurs si Phoenix peut leur adresser du code en direct de la sorte…

— Pour peu que Phoenix ait la main mise sur le réseau d’un fournisseur, chaque téléphone mobile de ce réseau devient un candidat potentiel pour piloter les nanites à distance. Jay… Le pire avec les conglomérats de téléphonie actuels, c’est qu’en compromettant très peu de centres, cela suffirait à couvrir une vaste majorité des propriétaires de téléphones mobiles. Dans mon article j’avais pris l’exemple des États-Unis. Par partenariats interposés, les réseaux AT&T et Verizon couvrent quatre-vingts pour cent des abonnés nord-américains. En Europe, les centres d’Orange en France, T-Mobile en Allemagne, Telia en Suède et Vodafone ici en Angleterre suffiraient à couvrir une large portion des souscripteurs pour toute l’Europe de l’ouest.

— On parle de millions… de centaines de millions d’abonnés, complète Jérémy d’un ton songeur.

— Avec seulement cinq ou six centres compromis…

Jérémy pose le téléphone de Sarah sur la table tactile, qui le détecte aussitôt et commence le transfert du contenu de la mémoire de l’appareil.

— Doc, est-ce que tu pourrais confirmer notre théorie en épluchant les fichiers de communications ?

— Pas avec l’application par défaut, mais attends, j’ai juste ce qu’il faut…

Doc pianote quelques nouvelles commandes. Ouvre les fichiers stockés au cœur de l’appareil mobile et commence à les inspecter.

— Je ne suis pas le premier à pénétrer la zone protégée de la carte SIM, remarque-t-il.

— C’est moi, confirme Jérémy. J’ai retracé l’appel de Phoenix pour lui envoyer un message.

— Je vois…

— Doc, tu pourrais localiser son numéro ?

— Tu veux une adresse ? Autant me demander si je peux te réciter par cœur le contenu du deuxième tiroir du bas dans mon bureau…

Jérémy a une moue d’incompréhension devant la métaphore utilisée.

— Hello, fait Doc en se pointant lui-même du doigt. OCD24 ? Bien sûr que je peux…

Il transfère les données du téléphone sur son système central et se lève pour rejoindre sa console, suivi de près par Jérémy.

Il analyse les fichiers et lance simultanément plusieurs applications. L’une d’entre elles affiche bientôt la localisation des dernières tours cellulaires qui ont servi à l’envoi du message de Jay. Pendant ce temps, il scrute le contenu des informations de transmission de l’appel précédent.

— Jay ? Regarde !

Il indique plusieurs lignes de code sur son écran.

— Définitivement une sous porteuse intégrée dans une série de textos… Avec un peu de temps, je devrais pouvoir en décortiquer le contenu et analyser le code utilisé par Phoenix pour commander ses nanobots.

L’autre fenêtre fait apparaître une carte géographique avec une petite zone mise en évidence.

— Philadelphie, commente le Doc.

Jérémy inspecte la carte, réfléchit un instant et dit :

— Envoie ces coordonnées à Kinkaid. Nous, nous avons d’autres choses à vérifier…

Doc se tourne vers son ami avec un regard interrogateur. Que peuvent-ils bien avoir encore à rechercher ? Ils viennent de percer le moyen de transmission de Phoenix et de localiser son quartier général…

24. Obsessive Compulssive Desorder = TOC (Trouble Obsessif Compulsif), désordre de la personnalité en rapport avec l’obsession de la perfection, des règles et de l’organisation.

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