Gwendolyn
text00018
OceanofPDF.com
X
Vendredi 27 novembre, Hôpital Erasme, 12 heures.
Un navire peut garder le cap désigné par son capitaine tant que le ciel est bleu et qu’aucun nuage ne voile l’horizon. Le seul maître à bord peut alors profiter du confort de sa cabine et laisser son second à la manœuvre. Mais si le temps se gâte, il doit regagner le pont supérieur, même s’il est en méforme, car si son lieutenant est capable de guider l’équipage dans la tourmente, le capitaine perdra, par voie de conséquence, une partie de son autorité et la confiance aveugle que lui accordent ses marins sera entachée. Les jeux de pouvoirs attisent les mutineries quel que soit l’endroit où l’on navigue. « Lâcher la garde, c’est lâcher la barre ! »
Van Den Berck avait retenu cette leçon de son père, lui-même thérapeute dans une clinique psychiatrique à Den Haag.
Son père aimait l’océan, ses histoires et ses mythes. Il ne pouvait s’empêcher de construire, sans cesse, des analogies entre la vie en mer et celle sur terre.
Il affectionnait surtout la période conquérante des galions et des caraques. La maison familiale témoignait de cet engouement pathologique. Les maquettes, les tableaux, les armures et les armes meublaient et débordaient dans toutes les pièces. La jeunesse de Van Den Berck fut baignée par des récits rocambolesques, de héros au long cours, dont la bravoure et l’ordre militaire imposaient leurs références. Ceux de Pieter Adriaanszoon Ita animaient ses soirées d’enfant et les galions du corsaire hantaient des nuits tumultueuses où il peinait à trouver le sommeil, trop agité par les exploits de son héros. Son père avait le don de la mise en scène théâtrale, Peter l’écoutait, subjugué.
Pour faire plaisir à son père qu’il chérissait, Van Den Berck avait donc brillamment franchi un à un tous les grades, de mousse à moussaillon, de moussaillon à matelot, de matelot à sous-officier, de sous-officier à officier et de capitaine, quand il devint docteur. Lorsqu’il obtint son titre de professeur, son père lui souffla à l’oreille durant la cérémonie qui honorait son grade : « Je vous laisse définitivement la barre Amiral. »
*
Bien que souffrant encore, suite à son accident, Van Den Berck se devait d’être sur le pont et surtout d’empêcher son second, malgré lui, de saper son autorité. Van Den Berck appréciait Bransword, et son allégeance, mais il ne faisait confiance qu’à lui-même. Depuis plus de 15 ans, ce service était devenu son sacerdoce et nul ne pouvait remettre en cause son abnégation.
Son devoir, son dévouement, sa vocation, sa réputation l’obligeaient à être là, il ne saurait en être autrement, pensa-t-il, ce matin-là, en se préparant pour rejoindre la timonerie de son vaisseau. Son père aimait à répéter à l’envi que « la vie est comme la mer, elle n’a pas de relief mais c’est le seul qui bouge ». À vrai dire, il n’avait jamais bien compris le sens de cette phrase, qui résonnait intermittemment dans ses pensées. Alors il l’avait traduite pour éviter qu’elle ne le rende fou à force de trop ricocher dans son crâne. Il essayait de lui donner un sens, d’en trouver le sens : « ma vie est comme ce service que je dirige, elle n’a de relief que dans ses chambres. Ici je prends le large, ici je dirige le monde, et je permets aux malades de refaire surface pour rejoindre un autre horizon... » Il était l’amiral et personne ne contestait cela. Le 3ème étage, son Gaillard d’avant, gardait toujours le cap de la réussite et des honneurs : sauver des vies et le faire savoir !
La force de Van Den Berck s’exprimait dans une vanité presque indécelable et sa personnalité extrêmement complexe impressionnait. Depuis le décès de sa famille, il n’aimait que lui. La reconnaissance de son talent par les autres voire leur vénération constituait son énergie. Lorsqu’il admirait quelqu’un, il mentait. Van Den Berck se sentait invincible, au-dessus de tous. Il n’aimait plus que lui.
*
La visite quotidienne des patients se termine. Van Den Berck traîne sa cour de chambre en chambre, tel un monarque dans les couloirs de son château. Son air altier et obséquieux trahit la jouissance de cette promenade journalière où chacun, chacune y va de son « Monsieur le Professeur », par-ci, « Monsieur le Professeur », par-là.
« Allons Bransword, rendons visite à notre blessé qui apparemment l’a échappé belle, n’est-ce-pas ? »
L’équipage d’officiers et de sous-officiers pénètre dans la chambre de la personne retrouvée agonisante au Park de Heerlijkheid.
Bransword, fier de présenter l’attraction ponctuelle de l’unité médicale, prend la parole :
« Professeur, l’état de notre patient s’est nettement amélioré durant la nuit mais nous ne connaissons pas encore son identité, hormis son prénom : Frederik. Son discours demeure confus et il n’est pas encore en mesure de relater les événements dont il a été victime. Notre patient balbutie et prétend avoir été agressé par deux vagabonds qui en voulaient à son argent et ses papiers. Mais la chronologie des faits, l’heure, le lieu sont incohérents. L’homme, en état de choc, formule des propos inaudibles.
— Ceci n’est pas vraiment notre affaire Egbert, mais plutôt celle de la
police, ne croyez-vous pas ? A ce sujet, avez-vous du nouveau ?
— Nous avons reçu il y a une heure une demande, provenant du palais
de justice, d’échantillon sanguin concernant notre patient. Nous devons contacter l’inspecteur Van Naamen afin qu’il envoie un agent du laboratoire scientifique de la police pour venir le récupérer.
— Très bien, collaborons efficacement avec les forces de l’ordre et
réglons cela au plus vite. Notre rôle est de remettre sur pied ce malade. Le reste ne nous concerne pas. Lisbeth ?
— Oui Professeur ?
— Faites-moi ce prélèvement et apportez-le-moi à mon bureau,
j’appelle l’inspecteur immédiatement ».
Le professeur consulte le dossier du patient, accroché à l’extrémité du lit, le parcourt puis se tourne vers Bransword, prestement.
« Egbert, vous avez fait un très bon travail durant mon absence, je vous félicite. Poursuivez votre travail avec ce malade, il est dans de très bonnes mains ».
Le groupe quitte la chambre du patient presque anonyme et chacun se relâche. Les visites du professeur sont studieuses et enrichissantes. L’enseignement y est permanent. Ses analyses et diagnostics pertinents rendent la promenade savante. Ceux qui participent à ce rituel ont de la chance. Ici, ils progressent et apprennent, qu’importe l’ambiance paternaliste qui y règne.
Parfois, cette posture pontifiante entraîne des moqueries sournoises que le professeur fait semblant d’ignorer, laissant supposer qu’il est bon joueur.
Van Den Berck rejoint son bureau, joliment aménagé. Les meubles en noyer et acajou évoquent l’intérieur douillet des cabines marines qui illustraient les aventures de son enfance. Sur un bureau de « pente de Galion », époque Louis XIII se dresse une splendide maquette du Fortuin, dernier navire à quitter Rotterdam lors de l’expédition de Pieter Adriaanszoon Ita en janvier 1628, menée pour contrer la suprématie portugaise et espagnole dans les Caraïbes. Dans ces ambiances rousses, les vicissitudes du temps apparaissent moins douloureuses. Elles se feutrent d’élégance et nous les encaissons, engourdis, comme si la trotteuse nous anesthésiait. C’est ici, précisément, que Van Den Berck reçoit la famille d’un malade décédé pour lui annoncer l’épilogue d’une vie. Le décorum du lieu filtre l’excès de peine et d’injustice que nous ressentons, presque tous, lors de la mort d’un proche. Cette mise en scène de Van Den Berck ne révèle aucunement son empathie, elle cache tout simplement ses propres angoisses. Il traite la mort avec respect pour éviter son châtiment ; ainsi, il a la sensation de la domestiquer, de la gérer, de la dominer, l’intégrant à un processus médical dont l’issue est binaire, sans nuance : la vie ou la mort.
*
« Inspecteur Van Naamen ?
— Lui-même !
— Bonjour, je suis le Professeur Van Den Berck d’Erasme. Je vous
appelle concernant le patient dont le Procureur du Roi a réclamé un échantillon sanguin dans le cadre de votre enquête.
— Ah oui ! Bonjour Professeur, je vous remercie de m’appeler !
Comment va-t-il ?
— Nettement mieux, vous pourrez l’interroger à partir de lundi, je
pense. Son propos n’en demeure pas moins, pour le moment, quelque peu confus. Nous allons lui prodiguer quelques soins ce week-end afin de le remettre rapidement sur pieds. Il a perdu beaucoup de sang à cause de blessures profondes provoquées apparemment par un ou plusieurs objets métalliques. Le docteur Bransword pense à une barre de fer ou autre objet pointu et lourd. Le gaillard est solide. Il va guérir rapidement.
— Parfait ! Pourrez-vous me rédiger un rapport sur vos constatations ?
— Oui, bien évidemment !
— Avez-eu un échange avec lui ?
— Moi personnellement, non ! Mon adjoint, oui !
— Avez-vous pu l’identifier ?
— Non pas vraiment, il se prénomme Frederik vraisemblablement.
— Et le nom de famille ?
— Nous ne le connaissons pas encore, l’homme reprend ses esprits
progressivement, ce n’est plus qu’une question d’heures.
— Merci ! Pour le moment, c’est assez maigre pour avancer. Je vous
envoie, dans l’heure, une navette pour récupérer l’échantillon. Tenez-moi au courant de l’amélioration de son état. Si nous pouvions l’interroger plus tôt, cela serait de bon augure. Dès que vous avez son identité, soyez aimable de m’en informer.
— Je n’y manquerai pas. Pour l’échantillon, votre agent me demande
personnellement à l’accueil, cela lui fera gagner du temps.
— Entendu, je l’en informe.
— Je vous souhaite une bonne fin de journée.
— Merci, à vous également ! »
Van Den Berck raccroche et s’affaisse sur son lourd fauteuil en cuir beige. Sauve-t-il un homme qui ne le mérite pas ? Le soigne-t-il pour rendre sa vie encore plus misérable ? En principe, ses patients sont des personnes ordinaires qui traversent, un temps, un calvaire qui les rend très souvent plus humbles et plus sages. En revanche, la vie d’un criminel n’est jamais ordinaire. L’humilité et la sagesse sont des vertus qui lui demeureront inatteignables. Telle était sa conviction. Il ne croyait absolument pas à la rédemption. Pour Van Den Berck, elle n’est qu’une construction intellectuelle de celui qui espère se racheter au cas où il commettrait un péché, une sorte de joker pieux l’autorisant à franchir certaines lignes, en se pardonnant ensuite. Lorsqu’un homme tue froidement pour assouvir un besoin, la rédemption s’avère impossible. Pour certaines situations, comme celle-ci, les défenseurs des droits de l’homme sont des naïfs qui refusent de voir la nature humaine telle qu’elle est. Pour autant, c’est la première fois que Van Den Berck est confronté à ce dilemme dans son service : doit-il sauver un criminel qui n’a pas épargné sa ou ses victimes ? Il s’interroge : peut-on soigner avec dévouement une personne qui a commis les pires atrocités ?
« Professeur ?
— Oui Lisbeth ?
— Voici votre échantillon, je l’ai mis dans une sacoche appropriée au
transport.
— C’est parfait, posez-le sur la chaise devant moi, j’attends un agent
de la police qui vient le chercher dans quelques instants. Merci Lisbeth ! »
*
OceanofPDF.com