Gwendolyn
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VI
Jeudi 26 novembre, Terschelling, 11 heures.
Le tocsin de Westerkerk balance allègrement ses onze heures et son écho se perd sur les bordures du rivage où Gwendolyn traîne depuis plusieurs heures déjà.
La journée précédente avait été tellement émouvante et rédemptrice qu’elle avait ressenti une nécessité impérieuse de se retrouver seule.
Maintenant qu’elle a évoqué le passé avec ses parents, il lui reste à affronter le présent et elle ne sait comment l’aborder. Elle doit réfléchir et ménager ses parents afin de leur éviter une nouvelle déconvenue dont elle n’est pas, cette fois-ci, responsable. Le sort s’acharne-t-il sur les damnées, rumine-t-elle ?
Ses parents habitent à l’extrémité de Longway, juste avant la forêt. Après avoir pris un petit-déjeuner copieux avec eux, elle les informa de son intention d’aller se promener à vélo afin de se ressourcer et de se goinfrer des atmosphères dont elle s’était privée ces dernières années.
Vers 8 heures, elle enfourcha sa bicyclette qui n’avait pris aucune ride, en parfait état de marche et huilée comme un bolide de course. Son père y veillait. Savait-il, en vérité, qu’elle reviendrait ?
Elle traversa la forêt peu touffue de pins et de chênes rabougris qui mène à Griltjeplak où la lande a complètement absorbé tous les conifères et les cupulifères. Après Griltjeplak, le paysage ressemble à ces jolies plages landaises qui s’étendent de Tarnos à Arcachon. Elles les avaient découvertes à 17 ans avec son amie d’enfance Katelijn lors de vacances mémorables à Lit-et-Mixe et n’avait pas pu s’empêcher de remarquer une similitude. Le souvenir d’un amour candide, avec un garçon espagnol, berçait encore ses rêves de petite fille et surtout celui, imperturbable, de la quête du prince charmant. Si son incarcération avait esquinté la plupart de ses illusions, celle-là demeurait intacte.
Juste avant l’arrivée au hameau de West aan Zee, la forêt resurgit comme par enchantement. Ses patchworks d’ocres éblouissent et vous magnétisent, on glisse dans un univers multicolore où nous aimerions être au ralenti. Depuis toujours, Gwendolyn aimerait avoir cette capacité. Enfant, elle disait à son père :
« Si je pouvais me mettre au ralenti, je vivrais plus longtemps et vous également ».
Comme tous les enfants du monde, elle avait peur, non pas de sa propre mort, mais de celles et de ceux qu’elle aime et qui la protègent. Le vieillissement est souvent vécu par les enfants comme un châtiment alors, naturellement, ils cherchent maintes solutions pour conjurer le sort.
En cette période automnale, les touristes ont déserté la prunelle de la mer du Nord et rares sont ceux qui profitent du spectacle époustouflant. La piste cyclable se termine à la station nautique de KNRM, une cinquantaine de mètres avant la plage de Paal 8 où l’on pratique le char à voile. Durant l’été, la municipalité aménage à cet endroit des gradins temporaires et de nombreux concerts y sont organisés. Adolescente, Gwendolyn n’en manquait aucun. Ici, la jeunesse européenne se rencontrait et partageait. Est-ce toujours le cas ?
*
Les fenêtres closes du centre nautique accentuent la sensation de désolation exaltée. La place totalement vide plonge Gwendolyn dans une mélancolie pleureuse. Ses larmes chaudes réchauffent ses joues fouettées par la brise glaçante du large. Elle accroche sa bicyclette à un mât dont le drapeau n’est plus que l’ombre de lui-même et se dirige vers le sable fin en empruntant des caillebotis en bois bien entretenus. L’homme n’a donc pas complètement déserté l’endroit, pense-t-elle.
Gwendolyn atteint le Pavijoen West aan Zee, paillote branchée du littoral, prisée par les touristes et les autochtones. Enrobée de bois, sa salle de restaurant chaleureuse enveloppe les convives et leur assure des soirées inoubliables. Ici, au rythme du tam-tam des vagues, on danse jusqu’au petit matin. Gwendolyn s’en souvient. Durant deux années, elle y a travaillé et elle demeure imprégnée des folles ambiances qui y régnaient.
Elle s’assoit sur un muret, resserre ses épaules en coinçant ses mains dans les poches de sa parka, et évinçant vigoureusement la nostalgie gangréneuse qui ravive ses angoisses, revient à la réalité.
La police va forcément retrouver son ADN et après une brève enquête, un inspecteur viendra sonner à la porte de la maison de ses parents. Comment justifier, que prise de panique, elle s’est enfuie pour aller chercher refuge auprès de ceux qu’elle aime, qu’elle ne voulait pas se retrouver à nouveau engagée dans les méandres d’une garde à vue où son passé lui aurait été préjudiciable. Immédiatement, elle avait compris qu’elle aurait dû batailler pour convaincre qu’elle était étrangère à cette affaire, d’autant que les circonstances ne jouaient pas en sa faveur. Le suicide d’Harald serait suspect, il faudrait faire preuve de persuasion, elle n’en avait plus la force.
Elle regarde la mer, l’horizon. Souvent, nous nous extasions devant les tonnes d’eau de cette gigantesque baignoire sans vraiment déceler ce qui lui donne sa magnificence. Comme une scène de théâtre, la piste de danse d’un music-hall, d’une discothèque, d’une avenue, d’un aéroport… la mer n’est belle que parce qu’elle est éclairée. C’est la lumière et les effets de sa mise en scène qui la rendent somptueuse. Sans elle, la mer ne serait qu’une immense et insignifiante plaine d’eau et, très rapidement, nous nous lasserions de son flux et reflux sans reflet lumineux.
L’esprit de Gwendolyn est sans lumière et sa réflexion au point mort. Il faut lâcher prise pourtant. Toutes les possibilités qu’elle envisage l’amèneront forcément à la case commissariat. Qu’elle se défende aujourd’hui, demain ou après-demain, qu’est-ce que cela change ? Alors, elle décide de ne rien faire et de profiter pleinement d’aujourd’hui et de demain. Quand après-demain viendra, elle avisera.
Gwendolyn reprend son errance et poursuit sa promenade vers la paillote de Strandpaviljoen de Branding, tout aussi savoureuse. Ensuite elle rentrera, Westerkerk sonnera certainement ses 15 heures.
*
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