Gwendolyn
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XXVII
Dimanche 6 décembre, bureau du commissaire, 18 heures 15.
Ten Berge invite Klaas à prendre place dans le plus opulent bureau du commissariat. Il se retrouve devant son supérieur hiérarchique, tel un petit garçon qui va être grondé. Le commissaire, au téléphone, lui demande impoliment de patienter par une pantomime de circonstance.
Klaas scrute le bureau cossu. Il lui vient alors ce constat navrant : les bureaux des organisations sont à l’image de nos sociétés où celui qui a le moins besoin a toujours plus.
La conversation entre le commissaire et son interlocuteur s’éternise. Il s’agirait d’un désordre sur sa résidence de vacances nichée quelque part autour de Figueras, en Catalogne, pas très loin de la villa d’un des maîtres du surréalisme.
Ce comportement titille sa réflexion vindicative. Il désapprouve fermement ce privilège du prince : obliger celui que l’on convoque à poireauter sans aucune bienveillance. Les chefs s’autorisent des droits et passe-droits en fonction de leurs humeurs et de leur temps. Dès lors, les subordonnés n’ont pas d’autres choix que celui de se soumettre aux caprices de leur hiérarchie, mais quelle hiérarchie ? Celle qui va forcément l’exclure de l’enquête alors qu’il se sent plus que concerné.
Le comportement condescendant de son supérieur exaspère Klass et provoque une énième réflexion de chevalier blanc.
« Nos sociétés de droit s’articulent, malgré leurs promesses égalitaires, autour de cette notion de subordination et celui qui la conteste se retrouve vite stigmatisé d’empêcheur de danser en rond. Quels sont les éléments qui justifient une telle préséance et autorisent ceux qui disposent de cette prérogative, d’imposer leur conception égocentrique du pouvoir ? Les actions, les décisions, les paroles sont-elles toujours justes et éthiques ? Qui évalue et contrôle que les choix qui sont faits ne le sont pas dans un objectif purement personnel, travesti par un discours œcuménique ? Qui contrôle vraiment l’action et les politiques publiques ? Lorsque Ten Berge va me retirer les rênes de l’enquête, le fera-t-il dans l’intérêt de tous, du sien ou de son ministre de tutelle ? Pour quelles raisons un policier impliqué personnellement serait-il moins objectif qu’un policier non impliqué ? »
Klaas se lâche, son cerveau part en toupie.
« Les principes fondamentaux du droit ont-ils institutionnalisé la hiérarchie des administrations ou les administrations ont-elles influencé la mise en œuvre de ces principes pour préserver et édifier leurs prérogatives exorbitantes, illustrées par le pouvoir discrétionnaire dont elles disposent ? La hiérarchie administrative est-elle une norme substantielle pour assurer l’ordre social ou n’est-elle, in fine, qu’un mode d’organisation pour empêcher une approche plus horizontale des fondements de la société ? La Justice, la Police, l’Éducation… pourraient-elles fonctionner sans ce rapport de forces au sein des différents corps d’État et des corporations ? Une démocratie hiérarchisée selon ce principe d’ordre, de grades et de sanctions, et donc coercitive, est-elle aboutie ? En fin de compte, les élections ne sont-elles pas qu’un dispositif réfléchi pour promouvoir l’élite des corporations dominantes ? Objectivement nos démocraties ne sont que la somme d’une multitude de corporations qui cooptent sans cesse leurs membres offrant ainsi l’image d’une expression collective, bien évidemment tronquée ? Ne devrions-nous pas parler plutôt de cooptocratie que de véritable démocratie ? Pour preuve, une démocratie doit sa stabilité davantage à l’appareil technocratique inaliénable et corporatiste qu’à la mouvance politique. Est-ce un moindre mal ? Le commissaire a-t-il été désigné au mérite, compte tenu de ses résultats exemplaires, a-t-il été coopté pour sa fidélité à la corporation ou l’obédience à laquelle il appartient, est-ce la combinaison des deux qui lui a permis de disposer de cet espace richelieu ? Ce bureau somptueux me fait-il rêver, nourrit-il mon ambition ? »
Il lui revient alors un conseil de son père qui prend tout son sens : « mon fils, sans réseau, tu ne seras rien, et pour te construire un réseau, forcément tu te compromettras. »
Une petite bête le pique et le raisonne. Il sursaute :
« Voyons Klaas, penses-tu que les membres d’une société seraient capables de définir spontanément ce qui est bien et ce qui est mal ? Tout est-il manichéen ? La technocratie est un garde-fou rationnel qui confie à l’élite le soin de diriger les gens, incapables, puisque trop différents socialement et intellectuellement, de s’autogérer eux-mêmes. Cette hiérarchie se compose de corporations capables de contrer les dictatures et les trop dominants. L’équilibre, souvent antinomique, entre ces différents ensembles et sous-ensembles assure la paix sociale et l’économie de marché dont raffolent les citoyens désormais. Penses-tu vraiment Klaas que les citoyens livrés à eux-mêmes, nationalistes et xénophobes auraient été capables d’inventer l’Europe qui offre aujourd’hui à plus de 450 millions de personnes le plus beau cadeau du service public : la paix ? Cette paix, pourtant si fragile lorsqu’on mesure objectivement les menaces qui pourraient surgir de l’Est, qui l’a mise en œuvre ? de simples citoyens ou des élites influentes ? Seule une élite éclairée pouvait structurer un tel projet. Pour preuve, le commun des mortels est-il en capacité, aujourd’hui, de mesurer et d’apprécier la grandeur de certains hommes qui ont jalonné la construction européenne ? Bien au contraire, au lieu de poursuivre cette construction rationnellement incontestable, le citoyen de base, manipulé par une élite belligérante et nuisible, la rend responsable de tous ses maux. Ne vois-tu pas lors de tes enquêtes le misérabilisme social qui empêche la réalisation concrète de toute utopie ? Ce qui importe n’est pas qu’il existe une hiérarchie, puisqu’elle est une composante intrinsèque de l’Homme, mais qu’il existe des dispositifs d’éducation, d’évaluation et de sanctions pour que le pouvoir confié à cette hiérarchie soit le plus éthique et équitable, et surtout au service du plus grand nombre. Force est de constater que ce sont des hommes remarquables, visionnaires et progressistes qui ont su verrouiller nos hiérarchies pour les protéger du diable. Leur utopie n’avait comme limite que leur lucidité et pragmatisme. Écartant la nature humaine qu’ils jugeaient pernicieuse et volatile, ils préfèrent accorder leur confiance à la Loi, norme imparfaite certes, mais plus objective, scientifique et surtout permanente. Tu sais bien Klaas que la dystopie menace sans cesse l’idéal dont tu rêves ; il ne sera jamais un chemin abouti d’autant que les progrès de la science, dont notamment la révolution numérique, le repoussent perpétuellement. »
Lorsqu’il pratique cet exercice d’introspection, Klaas sait qu’il a davantage de caractère que de personnalité. Parfois il entrevoie, en lui, les germes qui donnent naissance aux grands hommes, mais, désenchanté, il constate qu’ils ne fleurissent pas.
Ses délires intérieurs à l’emporte-pièce l’épuisent. Dis papa, pourquoi le feu est rouge…
Klaas, totalement égaré à l’ouest, n’entend pas le commissaire qui a raccroché depuis quelques secondes et qui l’interpelle :
« Klaas, Klaas ? M’entendez-vous ?
— Oh excusez-moi, j’étais complètement ailleurs.
— Oui en effet, j’ai remarqué. Alors où en sommes-nous ? Je ne vous
cache pas que la hiérarchie (Klaas sourit désabusé) suit de très près cette enquête et que selon nos informateurs, le De Telegraaf prépare un papier sur le sujet, pour les prochains jours. C’est évidemment très, très contrariant.
— Comment est-ce possible ? »
Le commissaire prend son élan, se redresse pour paraître plus grand et durcit le ton de sa voix, comme pour se donner davantage d’autorité. Klaas redoute le sermon.
« Je ne sais pas Klaas, mais nous avons le feu aux fesses et j’espère que vous avez de très bonnes nouvelles sinon je serai, malheureusement, contraint de prendre des dispositions.
— C’est-à-dire ?
— Confier l’enquête au pôle d’Amsterdam. J’ai mobilisé de nombreux
moyens pour vous assister dans vos investigations et surtout… surtout Klaas, je vous ai accordé ma confiance, ne me décevez pas. (Il marque une pause et fixe Klaas qui ne fléchit pas) Avez-vous progressé ? »
Les mots du commissaire, notamment l’évocation de la confiance accordée, redonnent de l’élan à la toupie qui tambourine dans le crâne de Klaas et qui poursuit son mouvement perpétuel. Un grand chef se reconnaît à cette capacité paternaliste de vous accompagner à la guillotine, tout en vous murmurant, adulateur : « Je vous aimais bien, mais je suis obligé, non pas dans mon intérêt, mais dans l’intérêt de tous, vous comprenez ? » Les grands chefs se retrouvent seuls non pas parce qu’ils n’ont pas d’amis mais tout simplement parce qu’ils les ont tous éliminés.
« Klaas, vous m’écoutez ? Vous paraissez totalement absent ? Allez-vous bien ?
— Oui, je suis là, je vous écoute attentivement.
— Alors ? »
Klaas présente tous les éléments dont il dispose. Ten Berge prend des notes consciencieusement. Il ne l’interrompt pas et attend la fin de son exposé pour reprendre la parole et synthétiser :
« Je résume Klaas : vous avez donc identifié, de manière fortuite, la victime du Mahzen avec qui vous avez eu, sans savoir qui elle était, une relation sexuelle. Vous avez un suspect, Frederik, qui serait le criminel qui agit depuis plus de dix ans et que nous n’avons jamais pu démasquer.
D’ailleurs, nous avons, jusqu’alors, une chance inouïe que la presse n’ait pas obtenu auparavant cette information. Cela ne sera peut-être plus le cas dans quelques jours, mais bon, cela est une autre histoire.
Je rajoute :
- que ce fameux Frederik s’est volatilisé, en bénéficiant de la complicité du docteur Bransword qui l’aurait aidé à s’échapper de l’Hôpital.- qu’une erreur humaine vous a conduit sur la piste d’une Godelieve, totalement étrangère au Mahzen, qui a été assassinée avec son conjoint par notre suspect.
- que ce suspect vous a doublé et a obtenu plus rapidement que vous des informations concernant la localisation de cette Godelieve.- qu’après avoir assassiné Godelieve, il a vraisemblablement trouvé la trace de la fameuse Gwendolyn qui serait sa captive.
Pour le moment, vous n’avez pas pu mettre la main sur ces deux lascars ? Est-ce bien cela ?
— Exactement
— Dites-moi Klaas, pourquoi pensez-vous que Frederik ou Bransword
n’ont pas tué Gwendolyn ?
— Une intuition. Je pense que notre suspect agit selon un rituel que je
n’ai pas encore déchiffré. Il attend une échéance pour passer à l’acte et sacrifier Gwendolyn Elvers. S’il n’avait comme seule intention que de la tuer pour qu’il ne soit pas démasqué, il l’aurait déjà fait, puisque notre suspect sait pertinemment que nous l’avons repéré. La seule chose que nous ne sommes pas parvenus à découvrir est son identité. Et cela ne devrait plus tarder. Je n’arrive pas encore à saisir le rôle que joue le docteur Bransword. S’il n’était pas à l’intérieur du
Mahzen, ce fameux lundi soir, cela n’exclut pas, malgré sa garde à l’hôpital, qu’il ne soit pas la personne qui attendait Frederik dans sa voiture devant le bar.
— La priorité, Klaas est de retrouver le plus rapidement possible ces
deux suspects, mais compte tenu de votre implication personnelle, je suis contraint, et j’espère que vous le comprenez, de vous dessaisir de cette enquête, mais…
— Oui, Monsieur !
— Avez-vous entendu parlé de la théorie des trajectoires ?
— Non, je ne crois pas !
— Si officiellement, je suis contraint de vous retirer le pilotage de
cette enquête, officieusement je ne le ferai pas. Sans couverture, évidemment, vous allez poursuivre vos recherches, et si vous échouez personne malheureusement ne vous soutiendra. Mais il faut que je vous laisse poursuivre, selon cette théorie. Voyez-vous Klaas, les trajectoires de votre suspecte et de vous-même se sont liées selon de nombreuses contingences qui agissent et interagissent entre elles sans que nous soyons vraiment en capacité de les formaliser. La probabilité que votre suspecte se retrouve à partager votre lit était de toute évidence infime et pourtant envisageable au regard des faits : vous la recherchiez et elle se cachait tout en se jetant dans la gueule du loup. Vous, comme elle, ignoriez qui vous étiez. Vous êtes sur les mêmes flux de mouvements, une même logique interne qui vous conduit à vous rencontrer. Certains appellent cela un miracle, un hasard, nous pourrions même évoquer la sérendipité. Vous cherchez une suspecte et vous vous retrouvez entraîné malgré vous dans une histoire d’amour foudroyante. Votre désir impulsif de rejoindre Gwendolyn à Terschelling en témoigne. Nous sommes tous sur des trajectoires qui s’entremêlent, se croisent. Elles se heurtent, s’opposent ou se rencontrent à un moment donné sur une place, un carrefour ou une obligation ponctuelle : l’école, le travail, la maladie… Pour certains les concordances de trajectoires sont si intenses que le croisement donne naissance à deux parallèles qui vont se confondre un certain temps : « le parallélisme des trajectoires ». La relation amoureuse illustre ce raisonnement. Plus les personnes ont d’atomes crochus et plus les trajectoires se rapprochent d’un lieu d’impact qui engendrera une communion et un échange qui durera
tant que la juxtaposition et même la confusion des trajectoires demeurera et liera les personnes vers le même objectif. La chance est totalement étrangère à cette théorie. Soit cette trajectoire jumelle demeure éternelle, le temps d’une vie, soit elle est brisée par une trajectoire similaire plus tonique, plus brillante voire encore plus en adéquation, ou alors elle s’est interrompue d’elle-même : « on a fait fausse route ! » comme disent certains car l’ennemi de cette trajectoire est le fantasme, celui que l’on transfère sur l’autre en perdant sa lucidité. Bien sûr, la routine joue également un rôle prépondérant : elle répand ses obstacles le long de ces trajectoires pour interrompre la dynamique. L’habitude et le quotidien, qui tuent tout, perturbent ce mécanisme des trajectoires. Les complices qui entreprennent ce voyage parallèle doivent s’imposer, de temps à autre, quelques crochets personnels vers d’autres trajectoires pour aérer et agrémenter leur parcours de ressources nouvelles. Sinon, leur histoire touchera à sa fin.
Bien sûr, je comprends que ma démonstration peut paraître
confuse et fantasque ; je pourrais développer davantage cette théorie qui s’applique à tous les milieux sociaux et professionnels, mais pour le moment nous n’en avons pas le temps. Je vous propose de poursuivre cet exposé après avoir retrouvé madame Elvers et mis aux fers notre serial Killer. Et je compte bien évidemment sur vous pour poursuivre votre trajectoire qui vous guidera et nous aidera, je l’espère, à élucider cette intrigue rocambolesque. Pardonnez-moi mon ton un tantinet caustique, Klass, mais il faut savoir se moquer de tout, et surtout du destin. Sinon, comprenez-vous mon propos ?
— Oui je comprends et je saisis le sens de votre raisonnement.
J’espère aller jusqu’au bout de cette enquête et alors c’est avec un grand soulagement que j’aurai plaisir à poursuivre cet échange.
— Nous verrons cela plus tard, j’en suis certain... Je confie
provisoirement l’enquête à Floortje en attendant sa reprise en main par un officier de la criminelle d’Amsterdam plus expérimenté. Vous avez à peine 72 heures pour régler ce dossier. Vous demeurez en service sauf qu’en théorie vous n’êtes plus sur cette enquête. Dites à votre collègue de me rejoindre et tenez-moi au courant de votre progression. Même si vous n’avancez pas faites-moi un rapport toutes les six heures par mail ou message.
— Merci, Monsieur, de votre confiance, je n’y manquerai pas.
— L’énergie de votre trajectoire, c’est votre intuition, Klaas, écoutez-
la ! A très vite, donc ! »
*
Klaas sort du bureau du commissaire déboussolé, décontenancé et
dubitatif.
Il savait qu’il allait perdre les commandes et pourtant cette décision
formelle et légitime le désoriente. L’opportunité de cette enquête lui offrait de telles perspectives professionnelles et personnelles, en cas de succès ; devoir y renoncer lui arrache presque le cœur.
L’approche académique de Ten Berge le désarçonne. Il portait un
jugement erroné concernant le commissaire. Il constate que son chef a une vision panoramique des événements et qu’il articule les différents acteurs en fonction de leur compétence et place sur l’échiquier. Son management pragmatique et en même temps théorique l’impressionne et lui donne des complexes. Il mesure ses lacunes et devine qu’il ne suffit pas de vouloir être commissaire en passant juste un concours ou boucler avec célérité une enquête médiatique pour atteindre ce stade. Il faut être charismatique et rien ne lui révèle à ce jour qu’il dispose de ce don exceptionnel, cette aura nécessaire, pour avoir une influence magistrale sur les hommes dont il aurait la responsabilité.
La théorie des trajectoires le rend sceptique bien qu’elle rejoigne
indirectement son analyse du libre-arbitre. Force est de reconnaître qu’hormis le fait d’adhérer à cette idée, et de laisser l’élan de cette trajectoire opérer, aucune autre piste ne s’offre à lui ? Que lui dit sa petite voix intérieure ? « Parfois il faut savoir se retourner, pour redécouvrir des espaces, des propos ou des objets que l’on a ignorés ».
*
« Alors Klaas, comment cela s’est-il passé ? » Floortje, malgré tout, ne peut s’empêcher d’être prévenante et
conciliante. Intuitivement elle devine le désarroi de son partenaire. Ses traits le trahissent, son anxiété s’affiche comme un fond de teint sur son visage.
Quand nous aimons, nous avons tort d’espérer. Notre attitude nous
confond et nous commettons des maladresses qui parfois nous humilient. Cette faiblesse nous est toujours préjudiciable et, un jour ou l’autre, une personne qui nous est proche en profitera. Klaas serait-il de ceux-là ? Allait-il exploiter les sentiments de Floortje pour la manipuler et orienter les investigations de ses nouvelles responsabilités ? Avait-il l’esprit à cela ? Était-il capable de cela ?
« Hendrick me retire l’enquête et te la confie pour 72 heures. Il veut te
voir à ce sujet.
— Je suis désolé Klaas.
— Ne le sois pas, tu es capable de gérer cela aussi bien que moi. Tu en
as les compétences. Si peu de choses nous différencient en fin de compte. Juste un peu d’antériorité professionnelle. Bien que je ne devrais pas poser cette question, avez-vous eu de nouvelles informations ? »
Floortje devine que Klaas va poursuivre l’enquête en catimini et elle lui
répond sans hésitation. Souvent nous devenons la marionnette de celui que nous pensions articuler. Serait-elle pourvue d’une capacité d’anticipation qu’il ignore ? Quel stratagème est-elle en train d’imaginer ? A-t-elle subitement pris conscience de ses nouvelles prérogatives et pris un peu d’avance sur Klaas ?
« Le sang retrouvé chez Bransword est bien celui de Frederik, et sur la
coupe à champagne, ce sont bien les empreintes de l’adjoint de Van Den Berck.
— Et sur la seconde coupe ?
— Aucune empreinte.
— Curieux… comme sur le pied-de-biche ! Frederik laisse son ADN
sur tous les lieux de ses crimes et s’organise pour éviter de laisser la moindre empreinte.
— Pour moi, il ne fait aucun doute que Frederik agit en toute impunité
car il n’est pas fiché par nos services pour des faits antérieurs. De toute évidence, il évite de laisser ses empreintes qui pourraient le démasquer si nous demandions une comparaison avec le service des cartes d’identité.
— Bravo Floortje ! Parfaite déduction à laquelle je n’avais absolument
pas pensé. En revanche le sang de Frederik ? Se sont-ils battus ? Leur pacte a-t-il été rompu ? Bransword l’a-t-il abattu afin de s’extraire d’une dépendance toxique ? De ce fait, notre serial Killer serait maîtrisé ?
— Supposons Klaas, mais alors qui aurait kidnappé Gwendolyn et
pour quelles raisons ? Bransword n’avait aucune inquiétude à avoir, elle ne pouvait le compromettre sauf si ce dernier se trouvait également dans la chambre au Mahzen.
— Je ne suis pas fan de cette idée, Floortje : Bransword opérait à
l’hôpital, il était de garde cette nuit-là et il est intervenu plusieurs fois auprès de patients.
— Oui tu as raison Klaas. Excuse-moi, je rejoins le commissaire avant
qu’il ne s’impatiente trop. »
Klaas récupère son téléphone et ses affaires personnelles et quitte le commissariat tout en réfléchissant : Mais alors, qui a secouru Frederik au Mahzen et l’a amené aux abords du parc ? Il faut reprendre l’emploi du temps de Bransword, le questionner pour savoir s’il a pu s’absenter une première fois pour venir secourir son colistier.
Klaas prend sur sa droite et rejoint l’église Saint Laurent. Il y pénètre et s’assoit sur un banc. Il lève bibliquement la tête, scrute la nef, et dans ce silence méditatif, supplie Dieu de lui suggérer une idée, une trajectoire qu’il devrait emprunter. Il sait qu’il ne l’écoutera pas, Dieu ne vient pas au secours des mécréants.
*
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