Gwendolyn
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V
Jeudi 26 novembre, 10 heures, 91 Zaagmolenstraat, Rotterdam.
Marieke de la Scientifique vient de déposer son rapport sur le bureau de Klaas. Il confirme les intuitions du jeune inspecteur. Dans cette chambre fluette , le drame, qui s’y est déroulé, a mis en branle, avec certitude, au moins trois acteurs. Trois ADN y ont été prélevés : celui d’Harald, le patron du Mahzen, celui de la jeune fille qui occupait les lieux et un troisième, contenu dans le sang clairsemé régulièrement sur le sol et abondamment sur les draps du lit. Quant au pied-de-biche, aucune trace d’ADN, ni empreinte n’y ont été détectées. Sur la caisse enregistreuse, les empreintes trop nombreuses n’ont pas pu être identifiées. La mort d’Harald a bien été provoquée par le pied-de-biche et par éventration. Le rapport précise que la pénétration s’est faite du ventre vers le cœur : l’agresseur était donc de face et portait, a priori, des gants. Le coup fut bref, puissant et fatal. La mort d’Harald se situe entre 2h et 3h du matin. Aucun autre élément probant n’a pu être relevé à l’intérieur du bar à l’exception d’une enveloppe de bonbon à l’eucalyptus, de marque « Croibleu » retrouvée dans les sanitaires alors que ces derniers étaient parfaitement propres et probablement nettoyés à l’issue du service. A l’extérieur, aucun autre indice prépondérant, hormis quelques gouttes de sang relevées à hauteur de la place de parking où elles stoppent net. Il semblerait que le ou les supposés agresseurs se soient enfuis à bord d’un véhicule, stationné à cet emplacement.
Le rapport conclut qu’une recherche de correspondance entre les ADN relevés et ceux du fichier de la police est en cours.
*
La journée s’annonce claire et radieuse. L’azur flotte sur les artères de la ville qui s’anime progressivement. Klaas finit de siroter son petit noir bien corsé, comme chaque matin, au café de Toekomst. Il regarde la rue s’agiter et les allées et venues devant le commissariat. Puis comme un sprinteur à l’échauffement, il règle sa note, réajuste son blouson et s’engouffre vers la sortie. Au trot, il rejoint le grand bâtiment où il travaille depuis deux ans déjà. Klaas n’échappe pas aux standards de la jeunesse d’aujourd’hui dont le culte du corps tourne à l’obsession. Il s’entretient, il s’aime et investit beaucoup dans sa plastique corporelle, tout en cultivant un aspect faussement négligé et anonyme.
Ses collègues apprécient sa jovialité. Klaas a cette qualité rare de l’empathie désintéressée. S’il recherche l’exception, il n’en demeure pas moins qu’il possède une grande agilité pour se promener dans le quotidien des milieux populaires. Il aime la vie, les gens ; il les défend et assure que la grande majorité se compose de citoyens respectables. A ce propos, il relativise la délinquance en constatant objectivement que le crime et les délits restent minoritaires. Si nous les mettons en balance avec la vie sociale, les gens sont généralement bons, aime-t-il répéter à ses amis policiers. Notre job est justement d’isoler les brebis galeuses pour éviter la contagion. Pour preuve, insiste-t-il, aux Pays-Bas le taux de mortalité est très faible, et il trouve préjudiciable que les médias entretiennent un climat d’insécurité au détriment d’une pédagogie de la vigilance.
Il passe le portillon électronique de sécurité et salue le vigile de service aimablement. Il rejoint son bureau au dernier étage par l’escalier, tout en maintenant son allure de coureur aguerri qui profite de la moindre occasion pour huiler ses articulations et soustraire à son objectif journalier les calories en trop.
Il pousse la porte de service et pénètre dans un long couloir à la couleur vert d’eau. Son bureau se niche à l’extrémité du corridor et lui rappelle vaguement une année où il était surveillant d’internat et que sa chambre se trouvait au fond d’une galerie de la même teinte aquatique.
Klaas est encore à l’âge des certitudes. Toute notre vie, pense-t-il, notre cerveau accumule des situations dont il se plaît à inventer des similitudes qui nous dirigent inconsciemment et perturbent notre libre arbitre, ou ce qu’il en reste ; elles sont, en grande partie, à l’origine de nos jugements et préjugés. Pourtant, si nous les abordions rationnellement, elles n’ont que très peu d’intérêt en soi, si ce n’est celui de nous embrouiller ou de nous disperser. A moins que nous ne créions perpétuellement des calques qui se superposent et se conjuguent pour nous rassurer, facilitant notre adaptation sociale et rendant ainsi plus dociles certaines étapes de nos existences. Est-ce cela l’expérience ? L’intelligence se mesure-t-elle aux nombres de similitudes qui facilitent la prise de décisions ? Au final, chacun d’entre nous s’invente ses propres algorithmes qui nous différencient et nous rendent singuliers. Les personnages les plus charismatiques ne seraient-ils pas ceux qui ont adroitement réponse à tout, capables d’anticiper, avec bienveillance, votre parcours ?
Pour un officier de police, sa capacité à gérer ces similitudes détermine-t-elle son intuition à orienter ses enquêtes ? Cette aptitude s’avère-t-elle indispensable pour être un bon flic… le flair n’est-il pas en fin de compte qu’un algorithme puissant et expérimenté qui s’auto-régénère ? En secret, Klaas savait que ses capacités olfactives lui procuraient un avantage. Jamais il ne cessait de respirer, de sentir, de ressentir.
Mais Klaas sait également qu’il doit nécessairement se concentrer et combattre sa paresse s’il veut progresser dans cette enquête. Il faut absolument qu’il évite de se distraire. Bien que très ambitieux, il aime prendre son temps. La personnalité de l’inspecteur affiche de nombreuses antinomies : il affectionne la matière mais s’entiche d’approches métaphysiques ; il critique farouchement les dérives financières du sport mais il s’en abreuve quotidiennement, il taquine les petites gens mais recherche leur compagnie… La liste est loin d’être exhaustive.
Klaas met virilement son arme de service dans un tiroir, remonte délicatement le store vénitien, jette un coup d’œil machinalement, à la Bogart, vers l’extérieur, et endosse son blouson sur le fauteuil sur lequel il s’installe confortablement.
Il dresse un inventaire rapide des dossiers posés sur son bureau puis fixe le rapport du légiste qui déborde de la pile, sur le coin en haut à droite. Il s’approche en faisant glisser son fauteuil à roulettes et se penche pour saisir le dossier qu’il claque sur le bureau, comme pour s’armer de courage. Il le parcourt consciencieusement, prenant quelques notes puis appelle ses deux collègues, Willem et Floortje, qui le secondent dans cette affaire.
Willem est fin, le visage saillant percé par des yeux gris. Sa stature est droite comme sa personnalité. Il est franc, fiable et fidèle. Il exécute les ordres intelligemment et ne prend jamais d’initiative sans concertation. Il a le côté docile des personnes équilibrées grâce à une éducation où la confiance est le maître mot et où l’amour sous-entendu s’exprime en permanence.
Floortje a le sourire ravageur. Née de parents surinamiens, à Amsterdam, elle apporte la fraîcheur et la gaîté au service de la criminelle qui en a bien souvent besoin. Grâce à un pragmatisme acquis dans le quartier d’Oude Noorden, elle facilite la juste prise de décision. Ayant vécu au cœur d’une cité colorée, cosmopolite et populaire, elle sait trouver les mots, et l’attitude opportune pour tirer les vers du nez à ses différents interlocuteurs, témoins ou indicateurs. C’est une enquêtrice de terrain, hors pair.
Après de brèves salutations et conversations d’usage, Willem et Floortje s’installent face à lui :
« Avez-vous lu le rapport du légiste ?
— Oui nous l’avons lu.
— Parfait ! voici ce que je vous propose en attendant les conclusions
du légiste sur la recherche d’ADN.
Pour savoir précisément ce qui s’est passé dans cette chambre, nous devons retrouver l’employée prénommée Gwendolyn. Nous ne connaissons pas son nom de famille et n’avons, à ce jour, aucune photo pour l’identifier. Si nous ne parvenons pas à obtenir de photo, nous pourrons envisager un portrait-robot. Il faudrait retourner sur le terrain et questionner le voisinage. Willem, pourrais-tu t’en occuper ? »
Willem acquiesce sans broncher. Klaas poursuit en fixant Floortje sans
se laisser distraire par sa tenue tonique et rafraîchissante. Elle a un joli serre-tête de velours fuchsia assorti à un rouge à lèvres de même couleur et brillant. Le contraste entre elle et l’austère Willem est prégnant.
« Ensuite nous avons une personne qui a perdu beaucoup de sang. Le légiste affirme que compte tenu de l’hémorragie, la personne a forcément dû se rendre dans un hôpital pour se faire soigner. Floortje, tu contactes les hôpitaux pour connaître le nom des personnes qui ont été admises en urgence et qui répondent à ces critères. De mon côté, je retourne sur la scène de crime, au cas où quelque chose m’aurait échappé. »
Ils se lèvent tous les trois, sans confusion, les ordres sont clairs et précis. Le tempo vient d’être donné. Klaas jette, à nouveau, un coup d’œil sur l’extérieur, comme s’il attendait désespérément quelqu’un, enfile son blouson, ajuste son arme de service, vérifie qu’il a bien sa carte de fonction et reprend sa course sportive pour rejoindre le parking souterrain du commissariat.
Onze heures sonnent, seraient-ce les cloches de l’Église Saint Laurent ? Jamais il ne s’est vraiment posé cette question, pourquoi aujourd’hui ?
*
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