Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 19 sur 36

Pages du PDF

Gwendolyn

text00032

OceanofPDF.com

XIX

 

Vendredi 4 décembre, quartier Delfshaven, Rotterdam, 5 heures.

Gwendolyn se glisse sous un filet d’eau pour ne pas réveiller Klaas. Son corps brille. Elle se regarde dans le miroir et sourit, heureuse et rassurée. Son reflet affiche sa pleine connivence.

Elle s’affaire pour rejoindre la gare centrale et prendre le train de 6h35, celui qui arrive à Harlingen à 10h00. Cette fois-ci, elle prendra le ferry de 10h35 et n’errera pas dans les rues comme elle le fit ce mardi 24 novembre, hésitante, désemparée, pour rejoindre ses parents.

Au moment d’embarquer, elle manqua de courage et reporta son départ durant toute l’après-midi. Vers 19h, prise de frayeur, à l’idée de passer la nuit dehors, elle franchit le pas et s’empressa de rejoindre le dernier ferry, celui qui quitte le port, chaque soir, à 19H45 et rejoint Terschelling en 110 minutes. 

Klaas occupe un coquet appartement au 5 Voorhaven, dans le quartier historique Delfshaven. Ses fenêtres se jettent sur le bucolique canal de Aelbrechtskolk où accostent des péniches et voiliers d’exception en bois, aux brillantes teintes de vernis marins et époxy.

Elle ferme délicatement la porte d’entrée du logement et rejoint l’escalier qui la mène du 2 ème étage vers l’extérieur. La gare centrale se trouve à 25 minutes de Voorhaven. Il est 5h51. A hauteur du Pont de Piet Heyn, elle remarque la présence d’une grosse berline noire à l’arrêt avec un homme à l’intérieur, encapuchonné dans son pardessus, camouflant son visage. Dort-il ? Elle remonte la rue Aelbrechtskolk pour rejoindre le Boulevard Schiedamseweg qui la mènera à la station Ruilstraat. Elle avance légère, presque sautillante, gorgée du sucre revitalisant de l’amour.

Elle entend, derrière elle, la voiture démarrer, la rejoindre et la dépasser. Puis, une centaine de mètres plus loin, la voiture s’arrête avant de tourner à droite. L’homme descend, ouvre son coffre arrière, et se penche à l’intérieur. Gwendolyn ralentit, préoccupée, inquiète. A hauteur de la voiture, elle se dirige vers la droite afin de l’éviter. Soudain, l’homme surgit, la saisit par l’arrière, pratique un étranglement, la pique dans l’artère jugulaire avec dextérité et lui injecte un anesthésiant à effet immédiat. Elle se sent vaciller tout en reconnaissant l’homme qui l’agresse, son regard s’emplit de torpeur, elle chute à l’intérieur de la malle qui se referme brutalement. Le noir, le silence et l’absence. La voiture démarre, la rue redevient silencieuse.

Gwendolyn manquera son train et ne rentrera pas à Terschelling. Son père l’attendra comme jadis et sa déception sera d’une extrême douleur : il devinera qu’un événement grave l’a empêchée de revenir puisque lors de leur conversation de la veille, en fin d’après-midi, elle lui avait annoncé son retour avec enthousiasme et sans aucune hésitation. « Tu verras Papa, je me suis acheté de jolis vêtements avec ton enveloppe, j’espère qu’ils te plairont. Je suis tellement heureuse de rentrer. »

*

Lorsque Gwendolyn claque, le plus délicatement possible, la porte, Klaas sursaute et se réveille. Il se lève calmement et la cherche quelques instants mais il a compris que la guêpe s’était déjà volatilisée.

Il entend subrepticement une porte qui claque et le démarrage en trombe d’une puissante automobile. Il ne peut imaginer le drame qui se déroule à quelques mètres de son immeuble cossu.

Il regarde instinctivement par la fenêtre, espérant apercevoir la silhouette langoureuse de Gwendolyn mais il ne peut observer, au loin, que le bruyant véhicule qui n’est plus qu’une tache noire s’évaporant dans le matin paresseux. Il se dirige vers la cuisine où il espère une explication pour ce départ cendrillonaire et non négocié. Sur la table de la cuisine, un mot patiente…

En regardant la feuille de papier, l’esprit de Klaas s’égare. Chaque objet, chaque chose, chaque situation peuvent déclencher chez lui une réflexion métaphysique et parasiter l’instant présent. Est-ce vraiment le moment ?

Nos outils modernes éliminent progressivement l’écriture et nous pourrions, si légitimement, nous demander pour quelles raisons apprenons-nous encore, à nos enfants, à écrire ?

Ils sauront se servir d’un clavier avant d’atteindre la première classe d’apprentissage à l’écriture. Hormis le fait que de sérieuses études démontrent les bienfaits thérapeutiques de l’écriture, l’écriture manuscrite possède un avantage indéniable : elle est personnelle et intime. L’auteur d’une lettre écrite à la main offre à son lecteur une partie de lui-même. Cette communion n’existe pas avec l’écriture imprimée. Pour preuve, lorsqu’on lit un livre, nous partageons l’histoire de son auteur, que nous interprétons, mais nous ne partageons rien de personnel avec lui. A l’inverse, en recherchant et découvrant l’écriture de son auteur préféré nous découvrons, instinctivement, une autre facette de sa personnalité.

La couleur choisie pour écrire n’est pas anodine : elle inspirera le grand large ou les ténèbres, la nature ou la colère ; les hampes des mots exprimeront la douceur ou la passion, les ratures révèleront l’hésitation puis l'allégation.

L’écriture artisanale s’apparente à une pâtisserie faite maison : sa saveur est consubstantielle et nul ne pourrait la cuisiner à l’identique. Car au-delà du savoir-faire, son premier ingrédient ne s’achète pas, puisqu’il nous appartient et seule notre main en détient le secret. 

Aucune écriture n’est identique, elle est notre ADN sentimental. Les imprimantes et les écrans, les boites emails et les textos ont industrialisé nos écritures et les ont rendues insipides, bourrées de quiproquos et d’incompréhensions que les smileys ont juste, à peine, atténué. La correspondance épistolaire a perdu son âme, en est-elle pour autant orpheline ?

Lorsque Klaas avait visité la Maison d’Erasme à Anderlecht, il avait davantage ressenti la personnalité de l’écrivain qu’en étudiant « Éloge de la Folie ». Après cette visite, il avait participé durant quelques mois à un atelier de calligraphie, à Rhoon, mais la distance avait eu raison de sa motivation. Il lui fallait plus d’une heure pour s’y rendre, alors il avait renoncé.

L’écriture ronde et régulière de Gwendolyn, sa police de caractères élégante et fluette lui évoquent sa grâce qui lui manque déjà. Il appréhende le contenu de cette courte lettre. L’absence de ratures le rassure et il commence par la fin par crainte de vivre une désillusion. La lettre se conclut par cette phrase engageante : « Je t’embrasse affectueusement. Je t’appelle samedi. » Alors il revient au début du message et entame la lecture avec délectation :

« Mon cher Klaas,

Pourrais-je avoir le temps d’être expansive et de t’exprimer toute ma gratitude pour le bonheur que tu m’as offert durant cette soirée merveilleuse ? Bien sûr, il me tarde de te revoir et d’échanger à nouveau avec toi. Nous avons, il est certain tant de choses à partager et ce qui compte pour moi est davantage l’intensité que la durée. Il me faut rentrer chez mes parents, aujourd’hui, je leur ai promis. Me réveiller à côté de toi aurait retardé mon départ et je ne voulais pas être confrontée à ce dilemme ; j’aime tenir mes engagements. Lorsque nous nous reverrons, (je l’espère sincèrement) je devrai te raconter mon histoire. Peut-être que cette dernière obscurcira notre horizon mais je souhaite être honnête avec toi. Je ne l’ai pas fait hier soir car cela ne me semblait pas essentiel. Initialement, je voulais juste passer un bon moment avec toi, aller jusqu’ au bout de cette irrésistibilité qui nous a unis. Et puis en te regardant dormir, juste avant de partir, j’ai réalisé que j’avais envie d’aller peut-être plus loin, construire un temps quelque chose qui pourrait nous faire du bien à tous les deux. Il est possible que je me trompe, mais j’ai senti que nous n’étions pas vraiment très heureux. Alors, pourrions-nous envisager ces quelques pas à deux, qui parfois mènent bien plus loin que ce que voient nos yeux ? Ne t’inquiète pas, je comprendrais que tu ne partages pas pleinement mon élan et que tu sois plus prudent. Cela serait légitime.

Je t’embrasse affectueusement. Je t’appelle samedi. »

Gwendo…

Les mots de Gwendolyn soufflent sur son jardin secret et leurs soleils nourrissent ses espoirs les plus audacieux. Il est amoureux. La femme fatale peut aussi être saine d’esprit. Il n’entrevoit aucune perversion de la part de Gwendolyn, juste un secret qu’il a hâte de connaître.

Durant une soirée, une nuit, il a lâché prise. Il a oublié l’enquête et laissé sur le bas-côté le stress qui l’accompagne. Il cherche dans la pièce une trace du passage de cette femme gourmande, voluptueuse et généreuse qui a réveillé chez lui son désir, jusqu’alors en réclusion. Il apprécie ce lendemain qui chante, ce jour exquis où il ressent l’exceptionnalité de son existence, lorsque l’amour rend anodin la matérialité qui nous entoure et rend la vie abstraite et magique. Tout apparaît-il pour autant futile ?

Lorsqu’ une relation est saine et fluide, elle ne freine pas un homme, bien au contraire, elle le booste et Klaas ne craint pas de reprendre son travail avec Gwendolyn en gyrophare dans sa tête.

Il boit son café paisiblement ; progressivement, tel un fondu enchaîné, il reprend les rênes de son dossier qui se confond puis se superpose au portrait de Gwendolyn, avant de l’effacer complètement. Il se prépare à rejoindre son bureau, il doit impérativement se reconcentrer. La récréation est-elle pour autant terminée ? Il ne le pense pas, l’irrésistibilité s’avère prégnante.

Juste avant de quitter son appartement, il aperçoit, sur la table basse du salon, un monceau de papiers froissés prêts à être jetés. Gwendolyn a certainement vidé toutes ses poches avant de s’en aller et n’a pas eu le temps de trouver la poubelle en dessous de l’évier. Tendrement, en amant précautionneux, il les récupère un à un, les défroisse et, en bon inspecteur, leur donne une signification : quelques tickets de caisse dont le prix de la jolie robe mauve, des mouchoirs perdus, des enveloppes de bonbons, un ticket de tram et un autre concernant la traversée de Terschelling à Harlingen datant de mercredi. Une splendide vue de l’île est imprimée au dos du ticket avec un slogan séducteur : « ici, nulle part ailleurs, l’excellence ! »

Gwendolyn habite-t-elle à Terschelling, une partie de son mystère se cache-t-elle dans cet archipel sauvage de la région de Wadden où un chapelet de cinquante îles et ilots jonchent un territoire marin et écologique rare ? Klass le connaît à peine.

Lorsque sa mère vivait encore, ils avaient passé quinze jours sur l’île de Texel. Ses parents avaient loué une charmante maison au pied du Phare de Eierland, à De Cocksdorp. Déjà sa maman, native de Lisbonne, connaissait la nature du mal qui la rongeait. En septembre, elle s’effondra, le crabe l’emportant en quelques mois.

Durant ce dernier été, il l’avait vue dépérir chaque jour comme un rosier Hadangel que l’on prive de soleil et d’eau, laissant la rouille dévorer inexorablement l’éclat de ses pétales jaunes et luisants. Son courage ne put masquer la maladie qui la meurtrissait. Son père pleurait en cachette, face à la mer, quand elle s’accrochait et qu’elle se battait désespérément pour tenter de vivre heureuse ses derniers instants d’amour substitués au patrimoine de la veuve. Ces vacances furent bien sûr les pires de sa vie. Leurs souvenirs suintent encore et la douleur s’intensifie les soirs où il pleut des crachins nostalgiques.

Klaas glisse le ticket de transport dans sa poche ; il sera comme un linge parfumé que nous respirons pour nous souvenir de celle que nous aimons.

*

 

OceanofPDF.com