Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 24 sur 36

Pages du PDF

Gwendolyn

text00039

XXIV

 

Samedi 5 décembre, gare de Zwolle, 19 heures 12.

Le train entre en gare de Zwolle. La voiture, quasiment vide, ralentit et se fige sous l’imposant dôme qui protège les voyageurs de la pluie. Klaas entame le pique-nique que madame Elvers lui a si obligeamment préparé. Nos mères nous mijotent avec prévenance des paniers-repas que nous dévorons goulûment, et rares sont les fois où nous les remercions. Il espère lui exprimer prochainement sa gratitude tout en lui annonçant qu’il a retrouvé sa fille.

Il observe les voyageurs, peu nombreux, qui s’affairent pour grimper dans le wagon. Depuis son départ de Terschelling, il cogite ; comment justifier la manière dont il a obtenu des informations cruciales, sans expliquer son périple à ses collègues ? Klaas a conscience que sa relation avec Gwendolyn compromet le bon déroulement de l’enquête. Un policier se doit d’être impartial et surtout de ne pas être concerné affectivement, comme les chirurgiens qui n’opèrent jamais leurs proches. Cette liaison lui a-t-elle permis de booster l’enquête ou est-elle la cause de la disparition de la jeune femme ? Cette dernière hypothèse, incommodante, lui pince l’estomac.

La sirène retentit, les portes automatiques se ferment, calfeutrant la cabine. Le convoi s’élance à l’assaut de la province de Flevoland, entièrement créée par l’homme qui a asséché une partie du Zuiderzee. La prouesse remarquable a duré 36 ans. Des villes nouvelles, sans âmes et rectilignes, ont surgi, telles que Almere, Dronten, Lelystad, Noordoostpolder et Zeewolde. Seul le village historique d’Urk échappe à la règle et présente une architecture classique, similaire aux autres cités néerlandaises. La plaine, clairsemée d’exploitations agricoles, simule un immense damier dont le patchwork des cases change selon les saisons. Celle des fleurs, si singulière, hypnotise le voyageur. Les forêts d’éoliennes en bordure de mer et sur la mer parachèvent ce paysage futuriste, acclamant la victoire de l’homme sur son environnement naturel. L’homme acculé développe des capacités faramineuses d’adaptation et conjugue, alors, innovation et écologie. Pour preuve, une partie de cette province, extraite du fond des eaux, est classée en parc naturel. Ici, les vacances sont forcément savantes. Chaque jour, l’eau domptée métamorphose les paysages de Flevoland qui ne cesse de s’agrandir et elle en devient la sève qui les nourrit.

Longeant le National Park Nieuw Land, Klaas se décide, enfin, à appeler Floortje pour l’informer du résultat de ses investigations. Pourquoi avoir attendu si longtemps, que craint-il ? D’autant que chaque minute compte s’il veut sauver Gwendolyn. La procrastination est certainement le talon d’Achille du policier.

« Floortje ?

— Oui ! Comment vas-tu Klaas ?

— Bien ! Je suis dans le train pour Rotterdam. J’arrive dans moins

de deux heures. J’ai du nouveau concernant notre enquête.

— Parfait ! Raconte.

— Tu avais raison de suggérer une analyse ADN pour Godelieve.

J’ai acquis la certitude que ce n’est pas elle, notre fugitive du Mahzen. Il faut que tu consultes le fichier central ; envoie-moi par mail les informations concernant une certaine Gwendolyn Elvers. C’est elle, notre suspecte. Il y a eu manifestement une inversion concernant l’enregistrement de son empreinte ADN avec celle de Godelieve Elvers.

— Sérieux ? Comment sais-tu cela ?

— Viens me chercher avec Willem à la gare, nous avons du pain

sur la planche. Je vous expliquerai. J’arrive à 21h06.

— D’accord. J’y serai.

— Et toi de ton côté ?

— Je suis allée informer la mère de Godelieve du décès de sa fille. — Comment a-t-elle réagi ?

— Lorsque je lui ai annoncé la mort de sa fille en lui précisant les

circonstances tragiques, elle a prononcé une incantation libératoire à voix basse, que j’ai notée : « Elle a cherché le diable, elle l’a trouvé : Celui qui pratique le péché est du diable, car le diable pèche dès le commencement. Que dieu lui accorde sa miséricorde. »

— Ainsi, en invoquant Satan elle se dédouane de toute culpabilité

et responsabilité, elle s’en remet à Dieu qui a offert à sa fille le libre arbitre de pactiser avec le démon. 

— Si tu veux mon avis Klaas, je crois qu’elle avait renié sa fille

depuis bien longtemps en épousant Dieu. Elle lui avait confié son destin. Cela la rassurait. On ne vient pas à Dieu innocemment. On a toujours quelque chose à lui demander ou à se faire pardonner car lui seul pardonne, même à ses bourreaux, n’est-ce pas ?

— Ouah, tu es en forme ! Espérons que cette femme retrouve sa

sérénité afin de s’occuper avec amour de ses deux petits-enfants. Je comprends pourquoi les services sociaux ne lui ont accordé qu’une garde partielle.

— Sinon, je trouve que nous avons un peu « merdé » concernant

Godelieve. Comment l’assassin a-t-il pu nous doubler avec les moyens que nous avons mis en œuvre ?

— Oui, c’est aussi mon avis Floortje. Mais, nous ne devons pas

nous accabler. Nous nous sommes mobilisés et nous ne sommes pas restés inactifs. Il faudra comprendre comment notre criminel a pu remonter aussi vite la piste, car ce n’est pas tout, malheureusement.

— Ah bon ! Que veux-tu dire ? Explique-toi ! — Gwendolyn Elvers a disparu depuis hier. — Quoi ? Gwendolyn Elvers ? Tu la sors d’où, celle-là ? De quel

chapeau ? Je ne comprends pas.

— Je t’expliquerai à mon arrivée.

— Eh bien ! tu as vachement avancé durant ton séjour à

Amsterdam. Bravo !

— Écoute, Floortje, on se voit dans deux heures, je ne suis plus

seul, difficile d’échanger confidentiellement. Préparez-vous Willem et toi, les prochains jours risquent d’être très compliqués.

La communication s’interrompt. Elle aurait tellement aimé qu’il prenne de ses nouvelles, qu’il s’intéresse un tantinet soit peu à elle. Mais les hommes sont ainsi, égoïstes quand ils ne sont pas en chasse.

*

Floortje habite 115 Zwart Janstraat, une rue commerçante dans le quartier d’Oude Noorden. Elle loue un appartement agréable, spacieux et lumineux au second étage.

Lorsqu’elle ouvre ses fenêtres elle perçoit les bruits des agitations citadines ainsi que les guirlandes de voix qui s’échappent, puis s’élèvent, de la modeste terrasse du café Tarantella. C’est ici, dans ce bar coquet, qui se niche à ses pieds, qu’elle finit, assez souvent, ses journées. Sa solitude se dissout, alors, dans quelques verres de Grolsch.

Le secteur accueille une population cosmopolite qui la berce. Ce mélange coloré la sécurise et la réconforte ; elle y retrouve l’ambiance du quartier Bennekel d’Eindhoven où elle a grandi.

Le 12 décembre 1982, ses parents ont fui Paramaribo suite à la répression violente du 8 décembre 1982, menée par le sergent, puis dictateur Désiré Delano Bouterse ; ce jour sanglant, 15 de leurs camarades de lutte sont assassinés par le régime militaire à Fort Zeelandia. 

Inquiets pour leur sécurité, ses parents rejoignent clandestinement la Guyane française avant de s’envoler vers les Pays-Bas où l’ancien colonisateur leur octroie un logement dans la cité ouvrière de la province de Brabant-Septentrional. En 1983, ils obtiennent le statut de réfugiés politiques et en 1992, ils sont naturalisés néerlandais.

Ses parents Sugrim et Lesly habitent toujours cette modeste maison à Bennekel. Ses quatre sœurs et trois frères vivent, clairsemés, ici et là, comme des graines de calliandra, sur le territoire européen. Elle les voit peu, hormis une fête que toute la famille honore fidèlement chaque 1er juillet : la fête Ketikoti. Tous savent que leurs parents accordent à cette commémoration une valeur symbolique essentielle. La manquer serait un affront.

Durant sa jeunesse, la ravissante Floortje a fréquenté davantage la communauté surinamienne que toutes les autres ethnies, très diverses dans ce quartier populaire d’Eindhoven. Elle est convaincue que les communautés se côtoient plus qu’elles ne se mélangent et les rares métissages sont plus de couleurs que de cultures. Ce sont des trompe-l’œil. Naturellement, quoi qu’on en dise, la couleur de la peau et les origines géographiques agissent comme un aimant soudant les différentes communautés entre elles. Les immigrés se reconnaissent et expriment ainsi une solidarité instinctive. Quand on est loin de chez soi, on éprouve le besoin de se recréer un entre-soi. On se rassure en perpétuant les usages et coutumes de sa terre d’origine. D’ailleurs, il n’est pas rare, dit-elle, de constater que certaines diasporas sont plus figées traditionnellement que leur territoire de référence.

Si le racisme est évidemment la conséquence d’une méconnaissance de l’autre, nombreux sont ceux qui prétendent ne pas l’être mais qui n’ont pourtant dans leur entourage amical aucune personne appartenant à une autre communauté culturelle que la leur. Et lorsque Klaas lui demande de définir les contours de cette communauté, puisqu’il se sent concerné, elle lui répond qu’au-delà de la couleur qui reste un facteur déterminant et implicite, une communauté partage en premier lieu une identité qui l’assemble autour d’une histoire commune et parfois traumatique. Elle lui explique que les enfants nés de parents immigrés doivent sans cesse s’adapter. Lorsqu’ils sont en famille, ils sont contraints de respecter les usages et coutumes de leur communauté et lorsqu’ils sont dans la société civile, à l’école ou chez des amis, ils s’adaptent aux règles du pays d’accueil. Ces codes apparaissent tellement antinomiques que cet effet caméléon perturbe leur propre développement, et davantage, lorsque les parents sont religieux dans un pays laïc où la foi devient illusoire et circonstancielle.

« Qui suis-je vraiment ? » s’interroge très souvent Floortje. Une néerlandaise de fait ou une surinamienne d’esprit ? Elle redoute son instabilité émotionnelle. Cet état la rend susceptible et cynique. Quand Klaas la pousse dans ses retranchements, elle perd de son éclat et elle boude comme une enfant capricieuse. Car quoi qu’il en soit, lorsque l’on naît (est) noire et de surcroît une Marron ou une Boni, on n’échappe pas à son histoire d’autant que les médias ne cessent de vous la rabâcher. Il est plus complexe d’être une descendante d’esclaves que d’être une héritière de la République batave. La honte et la fierté n’empruntent pas les mêmes voies pour accéder aux honneurs. L’une est un combat militant de longue haleine tandis que la seconde décline des commémorations sans fin, des exploits déifiés des héros et pères fondateurs de la démocratie. L’inconscient collectif de chaque communauté ne prend pas sa source à la même fontaine. Son collègue lui répond qu’elle est trop impliquée et qu’elle ne prend pas assez de recul, puisque que dès la troisième génération, les enfants sont réellement intégrés et qu’ils s’ancrent sur la terre d’accueil. Alors, elle lui répond, agacée : « mais pourquoi n’essayes-tu pas de comprendre et d’entendre ce que je te dis ? »

Derrière cette question, se cache une amertume profonde. Floortje est amoureuse de Klaas mais il ne le voit pas. Elle aimerait tant franchir avec lui cette étape de la troisième génération. Parfois, elle pleure en cachette pour soulager ce mal qui la ronge. Elle sait qu’il lui faudra demander sa mutation pour se retrouver seule et admettre le deuil de cet amour impossible. Pour le moment, elle se satisfait de sa présence et de leur complicité professionnelle. L’amour à sens unique gangrène le cœur qui se fane, emportant avec lui le cimetière de nos illusions. Parfois il provoque la rancœur, redoutable poison.

Floortje rejoint la gare centrale pour accueillir Klaas à son arrivée. Elle a demandé à Willem de les retrouver au commissariat. Veut-elle se retrouver seule avec Klaas ? A-t-elle ressenti une intuition dont la révélation pourrait lui procurer du chagrin ? Veut-elle se prémunir d’une éventuelle douleur ?

Elle gare la voiture sur un parking réservé aux forces de l’ordre et décide d’attendre l’inspecteur à l’extrémité du quai comme si elle avait envie de rêver, de croire qu’elle vient accueillir son amant revenant d’un voyage professionnel. Elle le verra, lui sourira et il accourra pour la prendre passionnément dans ses bras. Elle sait ce jeu dangereux, mais cela lui importe peu ; il lui procure une joie éphémère, celle dont elle a tant besoin.

Lorsqu’elle se regarde, face à la glace, le corps nu de tout artifice, elle rigole, malicieuse, effrontée et caustique : « comment peut-il ne pas voir cela et surtout ne pas en profiter, je suis si belle ! »

Son visage fin enveloppe des yeux noirs en amandes, qui lui donnent une ligne anguleuse et sensuelle. Sa bouche fraîche, sublimement dessinée, s’ouvre sur un sourire séduisant qui invite à voyager au pays de l’échange amical et sincère. Il n’y a pas chez cette fille l’once d’une manipulation sournoise ou dominatrice. Ses principales qualités sont sans équivoque la franchise et la constance. Sa silhouette équilibrée et droite lui donne une prestance altière. La souplesse et la grâce de ses gestes vernissent la plasticité d’un corps ébène, délicat et superbe. Elle ne marche pas, elle flotte. Floortje ne profite pas de ses atouts. Elle cherche à se protéger du regard prédateur des hommes. Elle choisit volontairement des vêtements qui l’enlaidissent afin de ne pas provoquer des situations qui la contraindraient à revendiquer son statut de policière. Ses jean et pull-over amples, son manteau trop grand, masquent sa beauté sublime, seul son visage la trahit. Alors elle ne se maquille pas et porte des vanilles irrégulières, lui donnant ainsi une apparence de souillon. Elle se parfume, juste pour se rappeler, chaque matin, qu’elle est avant tout une femme. Chez elle, le masculin n’a pas la moindre place. Elle est 100% féminine.

Le speaker annonce l’arrivée du train et avec elle le retour brutal de l’enquête. Elle devine les premiers mots de Klaas qui la ramèneront à la réalité. Elle gardera son amertume, en sommeil. Elle aura tout le loisir de la gérer lorsqu’elle se retrouvera seule dans son appartement en écoutant les rires excités des rencontres qui naissent au Tarantella. Elle se regardera à nouveau devant le miroir, sans comprendre. « Comment résister à un tel don du ciel ? » se dira-t-elle pour ne pas sombrer dans la morbidité de sa déréliction amoureuse.

Klaas vient à sa rencontre et sonne le glas.

« Bonjour Floortje, c’est sympa d’être venu m’accueillir mais tu aurais dû attendre dans la voiture. »

Pourquoi les hommes mettent-ils toujours des « mais » derrière tout ce qui les engage ? pense-t-elle quelque peu désenchantée.

« Nous devons reprendre l’enquête, point par point. Il y a forcément un détail qui nous a échappé. Il nous faut revisionner les caméras de surveillance de l’hôpital et scruter une à une les images de chaque véhicule ayant quitté le complexe Erasme, le jour où Frederik s’est volatilisé.

— Tu as certainement raison, un détail nous a échappé.

— Alors comment es-tu arrivé à confondre Godelieve et

Gwendolyn ? »

Un silence inhabituel traduisant un embarras certain s’installe durant

quelques pas. Klaas tarde à répondre. Il profite de l’absence de Willem pour différer sa réponse. A vrai dire, il ne sait pas comment aborder le sujet. En principe, il se doit d’informer Ten Berge qui le déchargera de l’enquête puisque le conflit d’intérêt est avéré. Le jeune inspecteur n’envisage pas cette procédure. Il souhaite en premier lieu retrouver Gwendolyn au plus vite et chaque seconde compte. Transférer l’enquête à un autre inspecteur risque de compromettre les chances de sauver Gwendolyn. En second lieu, cette enquête représente une opportunité de carrière qu’il ne veut surtout pas manquer. D’un ton évasif qui la frappe et la vexe en plein cœur, il lui souffle :

« Je t’expliquerai quand nous serons avec Willem. »

*

 

OceanofPDF.com