Gwendolyn
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XI
Vendredi 27 novembre, Commissariat 91 Zaagmolenstraat, 14 heures.
« Grâce aux empreintes retrouvées dans la chambre, nous savons donc que la jeune fille qui y séjournait s’appelle Godelieve Elvers. Elle a été incarcérée durant 8 ans pour trafic de drogue et maltraitance vis-à-vis de ses deux enfants, placés en foyer d’accueil depuis. Elle a été libérée il y a 6 mois. Elle s’est vue retirer l’autorité parentale et n’a rien fait, à ce jour, pour essayer de revoir ses enfants. Elle n’a eu aucun contact avec eux durant son incarcération et ne leur a jamais écrit. Il faut préciser que son comportement vis-à-vis de ses enfants a été qualifié de monstrueux. La dernière adresse connue est celle de sa mère à Moordrecht. Notre objectif est de retrouver rapidement cette fille pour savoir quel rôle elle a joué le soir du meurtre d’Harald. Vu son passé, nous pouvons nous poser cette question : a-t-elle tué son patron avec le renfort d’un complice ? Probablement, mais le mobile ne saurait être la recette du bar. Si meurtre il y a, il faut que nous identifions les motivations. Quant au patron du bar, Harald, le relevé de ses empreintes confirme son identité. Les analyses ADN confirmeront, sans aucun doute, cela.
Concernant la troisième personne, nous venons de récupérer un échantillon sanguin du suspect actuellement hospitalisé à Erasme. Nous aurons les résultats au plus tard dimanche. Je vais appeler Hartmann pour l’informer de cette analyse et concorder nos enquêtes.
Floortje, tu viens avec moi nous allons rendre visite à la mère de cette Godelieve Elvers.
Willem ? Où en es-tu de ta recherche concernant les caméras dans un périmètre élargi autour du bar ?
— Rien pour le moment. Je poursuis.
— Bien, rends visite à Ute la serveuse qui a découvert le corps
d’Harald, essaye d’éclaircir le problème d’écart entre la somme inscrite sur l’enveloppe et son contenu dans la caisse ; questionne-là, à nouveau, pour savoir si elle n’a pas d’autres éléments à nous
communiquer. Vois également avec elle pour vérifier que le patron du Mahzen ne se livrait pas à des trafics illicites. Demande à Joep de lancer une recherche sur une personne prénommée Frederik, et qui aurait été signalée comme disparue. C’est le prénom de la personne blessée que la fluviale a pris en charge mardi matin. Je sais c’est un peu maigre mais en attendant les résultats ADN, cela nous fera éventuellement gagner du temps. On ne sait jamais, bien qu’avec un prénom aussi commun, cela ne sera pas forcément simple.
— Ok Klaas, je m’occupe de tout cela ».
*
La voiture banalisée roule à faible allure sur l’autoroute A20 qui mène à Utrecht. En début d’après-midi, la circulation est dense. Le parfum de Floortje, que Klaas ne sait qualifier, purifie l’habitacle dont l’atmosphère ressemblerait plus, sans lui, à un bureau de vieilles archives qu’à celui d’un salon confortable d’une belle limousine. Bien qu’entretenues, les voitures de la brigade emmagasinent les sueurs qui piquent le nez des odorats sensibles. Klaas n’y prête guère attention, mais Floortje, à chaque fois qu’elle grimpe dans une voiture de service, ne peut s’empêcher de sortir sa fiole magique afin de vaporiser l’habitacle et lui offrir un air frais. Personne au commissariat ne s’en plaint. La simple suggestion olfactive de Floortje est un délice et donne de la fraîcheur à ces intérieurs insignifiants et standardisés qui ne font pas rêver, tant ils sont austères.
Floortje range délicatement son flacon Dune de la Maison Dior dans la poche intérieure de son blouson en cuir bordeaux, baisse le pare-soleil, arrange ses vanilles puis posément interroge Klaas :
« Alors quelles sont tes hypothèses ?
— Bah ! compliqué ! T’en penses quoi ? Quelles sont les tiennes ? »
Floortje aime que Klaas l’interroge, cette attitude prouve la considération qu’il lui porte. Elle est hypersensible et a besoin de reconnaissance.
« Nous avons un mort et deux personnes en fuite. Quelle corrélation existe-t-il entre ces trois éléments ? Les deux fuyards sont-ils complices et sont-ils les assassins d’Harald ? Mais alors pourquoi ? Harald avait-il une relation avec la serveuse qui elle-même avait une relation avec ce fameux Frederik ? Celui-ci les surprend, tue Harald et Gwendolyn, où plutôt Godelieve, s’échappe ? Lui, blessé, est retrouvé au Park de Heerlijkheid. Harald veut-il abuser de Godelieve, Frederik les surprend et se bat avec Harald et le tue volontairement ou accidentellement ? Frederik a-t-il été blessé par Harald ? Godelieve était-elle vraiment là ? Si les deux hommes se retrouvent dans la chambre et ont une altercation et que Frederik tue Harald, pourquoi ne pas appeler la police, alors ? Trafic de stupéfiant ou autre chose ? En l’état, les éléments dont nous disposons sont ni suffisants, ni pertinents. »
Klaas quitte l’A20 et prend la direction de Moordrecht. La route devient agréable, presque bucolique. Elle longe un temps la voie ferrée, puis elle se glisse sous un tunnel de hêtres, bordée par un canal d’irrigation sur la gauche et une piste cyclable sur la droite.
« Ok Floortje ! Mais si je retiens une de tes hypothèses, se pose alors la question de la préméditation puisque nous n’avons retrouvé aucune empreinte sur le pied-de-biche. Dans le cas d’une altercation, l’agresseur n’aurait pas mis de gants, mieux il aurait récupéré le pied-de-biche. Et puis, vu que son sang se retrouve en abondance, aucune raison d’effacer ses empreintes. Ensuite, cet objet qui a servi d’arme nous amène à supposer que le tueur a plutôt pris ce qu’il avait sous la main, non ? Qu’en penses-tu ?
— Effectivement, nous n’avons pas d’empreintes sur le pied-de-biche
mais beaucoup de sang du supposé agresseur ; Harald se serait-il défendu ?
— Le docteur Van Den Berck dit que les blessures de Frederik ont été
causées par un objet lourd, ceci nous laisse imaginer que c’est Harald qui a frappé le premier, mais alors pourquoi n’avons-nous pas d’empreintes d’Harald sur le pied-de-biche ? Frederik s’est-il enfui avec l’objet qui l’a blessé ? A-t-il effacé les empreintes sur le pied-de-biche ? Pourquoi ? »
Après quelques kilomètres champêtres, les premières habitations de Moordrecht apparaissent. Klaas bifurque sur la droite et rejoint le quartier de Schuddebeurslaan où réside la mère de Godelieve Elvers, au 86 Oudersvrucht, précisément. L’immeuble de quatre étages a fière allure. Chaque appartement a son balcon qui déborde d’une façade en brique rouge. Les menuiseries sont blanches et la cage d’escalier est éclairée par de grandes baies vitrées qui donnent à l’ensemble un aspect monumental. Les fenêtres hautes comme des portes vitrées ajoutent un côté élégant à la façade. Cette résidence ne colle pas avec l’idée que les deux policiers se faisaient inconsciemment de la mère d’une fille ayant maltraité ses enfants et abonnée au grand banditisme.
« Nos algorithmes sont défaillants quand ils créent des préjugés » soupire Klaas, blasé par cette évidence, en claquant la portière. En ne gérant pas l’exception qui confirme la règle, ils démontrent leurs limites. Floortje acquiesce d’un léger sourire qui éclaire son visage exotique.
« Voyons, appartement 47, c’est bien ici, Madame Elvers Erna. »
Floortje actionne la sonnette et une voix claire se fait entendre dans l’interphone.
« Bonjour !
— Madame Elvers ?
— Oui !
— Je suis l’inspecteur Van Naamen de la police de Rotterdam, nous
avons besoin de nous entretenir avec vous.
— C’est au sujet de ma fille ?
— Oui !
— Je vous ouvre, montez, 2ème étage à gauche. »
Madame Elvers actionne l’ouverture de la porte et les deux fonctionnaires rejoignent l’appartement de la mère de Godelieve par l’escalier de service. La femme les attend sur le palier.
« Entrez ! »
Elle est belle, le visage franc. Chez certaines personnes le vieillissement n’est pas forcément signe de relâchement de l’épiderme qui entraîne des plis disgracieux. Madame Elvers a une jolie peau tendue, rose, qui met en valeur les traits fins de son visage. Les lèvres équilibrées et parfaites suggèrent une sensualité pudique ; ses yeux gris expriment un apaisement profond et ses gestes gracieux, presque bibliques, freinent le temps. Sa voix d’une douceur infinie brise toute agressivité. Son charme charismatique perturbe Klaas qui s’assied quasiment au ralenti.
Habituée aux péripéties de sa fille et aux visites fréquentes de la police, et sans même attendre la moindre question, la femme prend la parole.
« Je ne connais pas les faits que l’on reproche encore à ma fille mais comme je l’ai plusieurs fois expliqué à vos collègues, je ne sais pas où elle est. Lorsque j’ai des nouvelles d’elle, c’est par vos services. Depuis son incarcération, nous ne nous sommes plus parlé ni écrit. Elle n’a jamais cherché à établir le moindre contact avec ses enfants que j’accueille régulièrement ici. Ils ont d’ailleurs une chambre, voulez-vous la voir ?
— Oui si vous voulez ! »
Tout en les accompagnant vers la chambre elle poursuit :
« Godelieve était notre enfant unique. À 10 ans, elle a eu une encéphalite grave, et ensuite, mon mari et moi en avons perdu le contrôle. À l’adolescence elle est devenue violente et avait de très mauvaises fréquentations. A 14 ans, elle a été sujette à des crises d’épilepsie. Les médecins nous ont annoncé qu’elle souffrait désormais d’importantes lésions cérébrales permanentes, « acquises » comme ils disent dans leur jargon. Les choses sont allées de mal en pis.
Certains de ses amis sont même venus nous agresser pour nous soutirer de l’argent. Nous avions peur et nous n’avons pas porté plainte à l’époque. Puis un jour son compagnon qui est le père de ses enfants a agressé très violemment mon mari qui a été hospitalisé. Quand il est sorti de l’hôpital, mon mari a été en arrêt de travail durant un an. Le conjoint de ma fille a été condamné à plusieurs années de prison pour ces faits et bien d’autres : drogue, vols à main armée, usurpation d’identité, utilisation frauduleuse de cartes bancaires. Godelieve nous a tenu responsables de cette incarcération et a coupé définitivement les ponts avec nous. Elle a poursuivi sa lente dérive et a été condamnée, à son tour, à 8 ans d’emprisonnement, notamment pour avoir torturé ses propres enfants. C’est à cette époque que nous avons déménagé ici à Schuddebeurslann. Nous pensions qu’en changeant d’environnement nous pourrions changer un peu de vie et fuir les regards malveillants de nos voisins.
Mais notre douleur était abyssale ; mon mari s’est suicidé, il y a trois ans.
— Nous sommes sincèrement désolés, souffle Floortje.
— Ne le soyez pas, cela l’a libéré ! »
La chambre bien rangée et garnie de jouets attend l’arrivée des enfants.
« Vos petits-enfants viennent souvent ?
— Oui tous les quinze jours et pour les vacances ; nous avons pu
obtenir un droit de visite. Sinon ils sont dans une excellente famille d’accueil. L’aînée a 12 ans et la cadette 10 ans. Elles ne se souviennent que très peu de leur mère. Nous en parlons tous à l’imparfait. Je voulais les accueillir à demeure mais le service de l’enfance a jugé que nous ne remplissions pas les conditions matérielles et affectives. Avec le temps, je me raisonne et me persuade qu’il n’avait pas tort. Vraiment, je ne peux rien vous révéler de plus, je ne sais ce qu’elle ne fait ni où elle est. Et je ne veux plus le savoir. Vous savez, je me suis longtemps culpabilisée en pensant que nous étions responsables de sa violence et de son mal-être. Et puis un jour, vous acceptez que certaines trajectoires ne vous concernent pas, qu’elles vous sont étrangères et même si c’est votre fille il en va de votre salut. Après la mort de mon mari, Dieu m’a ouvert son royaume et j’ai compris comme Augustin le dit sans équivoque à Evodius qui lui pose la question : « Dieu n'est-il pas l'auteur du mal ?», « Dieu a conféré à sa créature, avec le libre arbitre, la capacité de mal agir, et par-là même, la responsabilité du péché ». Ma fille est une pécheresse abominable et je ne lui accorderai mon pardon que lorsqu’elle me le demandera ».
Le visage se durcit. On y voit la fermeté des gens d’église qui ne dérogent à aucun de leur principe lorsqu’une brebis s’égare. Seules les brebis qui reviennent dans le troupeau seront soignées, celles qui s’en échappent ne seront pas secourues mais bannies.
Le discours glaçant de la mère paralyse Klaas qui se retrouve à court de questions. Floortje prend naturellement le relais. Bien que brillant, elle sait que Klaas est souvent perturbé par son affect et son empathie.
« Nous comprenons, Madame, votre douleur et toutes les épreuves que vous avez subies, mais nous devons retrouver votre fille, peut-être que cette fois-ci c’est elle qui est en danger.
— Je suis désolée, non pas de l’aider, mais de ne pas vous aider, je
n’ai aucun contact avec elle, ou élément, utile pour votre enquête. »
Son visage s’est adouci et sa beauté illumine à nouveau le salon.
Après avoir dispensé les formules d’usage et laissé leurs coordonnées, Klaas et Floortje quittent les lieux. Leur enquête est toujours au point mort.
*
La pluie ruisselle sur le pare-brise de l’automobile provoquant par intermittence les essuie-glaces. Klaas et Floortje sont dubitatifs.
Tous les deux repensent à cette visite dans la triste réalité sociale, ce narthex de la criminalité qui, soit atténuera la peine du pénitent dès lors qu’elle exprimera une condition sociale, matérielle ou médicale à laquelle il n’a pu échapper soit l’aggravera si son statut social ou sa pleine conscience de l’infraction l’empêche de la commettre. Les circonstances aggravantes légales, objectives rendront la sentence plus lourde et celles, atténuantes, moins légales, plus subjectives la diminueront.
Dans certains États de droit les circonstances aggravantes seront atténuantes et réciproquement, les circonstances atténuantes, aggravantes. Que dire alors des régimes totalitaires dont les circonstances deviennent le mobile, en fonction des humeurs du tyran ?
Le droit, et notamment la jurisprudence, ne sont qu’une fumiste interprétation. Si nul n’est censé ignorer la loi, la majorité d’entre nous ignore les pirouettes juridiques de la jurisprudence. Seuls ceux qui écrivent le droit, dans leur unique intérêt, sont en capacité de le comprendre. A l’Est de l’Eden, rien de bien nouveau, et notre ami Jean se délecte encore de son adage : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
A ce propos, Klaas avait été choqué par la condamnation d’un chanteur célèbre dont les simples regrets d’avoir tué sa compagne passionnément avaient suffi à atténuer sa peine mais certainement pas celle de la famille de la défunte. Peut-on vraiment tuer par passion ? « Le vent l’emportera-t-elle, avec son parfum des années mortes » ? Lorsque nous rêvons d’un amour qui se termine en passion, ce n’est certainement pas de cette manière que nous l’envisageons. « A sa mitraille » , nous préférons de loin « sa caresse » qui elle, ne nous tue pas. L’encéphalite de notre fuyarde avait-elle atténué sa condamnation, la torture de ses propres enfants l’avait-elle au contraire aggravée ?
Juger est un exercice d’équilibre, si bien représenté par la déesse Thémis, qui consiste à harmoniser les relations des masses dans le cadre défini par l’élite. A la faculté, le droit objectif émerveillait Klaas. Sa construction, son évolution, les différentes doctrines le captivaient. Il encensait l’État de droit. Mais sur le terrain de la réalité et non plus sur celui des étagères de la bibliothèque universitaire, il se rendit compte, très rapidement, que le droit n’est que la forme qui déforme le fond. Alors, aujourd’hui, son combat de justicier se traduit par une volonté de constituer des dossiers objectifs afin que le délinquant soit condamné à une peine juste, ou du moins qui lui semble juste.
Quand Klaas perd la foi en son idéal, il juge l’activité juridique comme une activité commerciale à part entière avec des clients et des fournisseurs, le criminel n’étant en fin de compte que le produit de ce commerce. Son packaging dépend tout simplement de ceux qui le vendent et le représentent et sa consommation de ceux qui l’achètent. Qu’importe la peine, l’important est que le produit soit intéressant et motive toutes les parties prenantes, sinon c’est l’oubli et la punition expéditive. Plus le criminel s’avérera exceptionnel, et plus le monde judiciaire sera en ébullition, faisant sortir les rats des prétoires vers la scène médiatique. Pourrait-on imaginer, pensait Klaas, qu’un avocat n’étant pas parvenu à sauver son client d’une perpétuité le remercie en fin de procès, en lui disant : « merci pour votre contribution à ma notoriété ! » Pourquoi pensez-vous donc que les avocats offrent gratuitement leurs services au plus grand des criminels ? Au nom de la justice et du droit ? Le cauchemar de ce commerce est l’utopie d’un monde idéal.
La voiture file à vive allure. Dans l’habitacle sombre, les deux policiers ne sont que des ombres. Chacun d’eux sait, au-delà de l’enquête, ce que pense l’autre.
Klaas défend les thèses du déterminisme contrairement à sa collègue qui ne jure que par le libre arbitre car sa pratique religieuse nourrit ce concept.
Pour Klaas, comme l’écrit un de ses auteurs préférés, Georges Simenon, le libre arbitre est un mirage et il ne pourrait avoir de sens qu’à la condition que nous soyons en capacité de maîtriser notre subconscient.
Pour Floortje, son approche est diamétralement opposée : le libre arbitre est la pleine conscience de ce que nous sommes et nous oblige à assumer nos actes quel que soit le chemin qui nous a amené à cette conscience. Pour elle le déterminisme n’est qu’un prétexte pour ne pas assumer ses actes, alors que pour lui, le libre arbitre est un trompe-l’œil qui désigne un coupable sans remettre en cause les processus qui créent ce coupable.
Pour Klaas, nul criminel ne naît assassin ou ne rêve de le devenir, c’est son parcours qui le rend criminel, tandis que pour Floortje, même si le subconscient a un rôle déterminant, la justice ne peut s’exercer que sur des actes conscients et le libre arbitre donne un sens au jugement et à sa sentence, dès lors que le coupable reconnaît avoir conscience de son crime. Il s’agit d’appréhender les conséquences d’une réalité, et non d’une fiction, celle des interactions sociales, de contraindre les assassins à accepter leurs actes et d’assumer en toute conscience la punition. La justice n’a pas cette vocation de dédouaner les meurtriers, sa mission consiste à fixer des limites pour régenter un ordre exemplaire afin d’éviter que le monde ne soit une jungle où seule la raison du plus fort l’emporterait.
Klaas pense, au contraire, que si nous reconnaissons que nous ne sommes que spectateurs de nous-mêmes, alors, c’est tout l’ordre juridique qui s’effondre. Ce paradigme nous obligerait à renforcer l’ordre social et culturel pour prévenir cette possibilité que nous sommes potentiellement, tous, des meurtriers et qu’en fonction de notre parcours nous pouvons, un jour où l’autre, déraper.
Floortje lui rétorque que, dès que nous prenons conscience de cela, nous pouvons librement nous donner toutes les chances pour que nos enfants aient le meilleur environnement, offrant ainsi à leur conscience la possibilité de s’imposer à leur subconscient. En agissant de l’extérieur vers l’intérieur, nous modifions notre nature propre et c’est en cela que le libre arbitre s’impose. Le subconscient ne serait que les archives de notre conscience et il nous appartient de les gérer. Souvent pour avoir le dernier mot, Klaas concluait la conversation par cette métaphore : une rose peut-elle éclore dans une cave ? Mais un jour, Floortje lui répondit : la rose non ! mais les champignons oui ! tout dépend de ta perception et de la valeur que tu donnes aux choses. Elle était coriace, Klaas adorait.
Ils avaient eu cent fois cette discussion et l’entretien avec la mère de Godelieve ne faisait que confirmer leurs divergences. Ils se parlent en silence, il n’est guère temps de s’opposer et de se tirailler.
Ils se reconcentrent et replongent dans leur enquête, cela devient nécessaire. Klaas entend déjà la voix du commissaire lui demandant de passer à son bureau.
Durant ce temps, la pluie poursuit son interminable besogne en arrosant Manhattan sur la Meuse. Erasmusbrug apparaît brillant de mille feux se reflétant, flous, sur le pare-brise de la voiture. Dans quelques instants les deux policiers franchiront, avec un émerveillement sans faille, le magnifique ouvrage dessiné par les talentueux Ben van Berkel et Caroline Bos.
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