Gwendolyn
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Mes remerciements à Myline,
Ma première lectrice…
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I
Nuit du lundi 23 novembre, bar du Mahzen, Rotterdam.
Elle se prénomme Gwendolyn. Ses cheveux courts, son regard noir farde son visage blanc. Sa silhouette gracieuse, voilée par des blessures secrètes, navigue entre les tables où elle sert des bières et quelques pichets de cidre. L’ambiance crasseuse empile les soirées de beuverie d’hommes perdus qui ne rentrent chez eux que le petit matin venu. Ces hommes, des ouvriers, des marins, quelques intellectuels égarés se racontent des histoires sans queue ni tête, des histoires qui masquent que le temps passé ensemble s’apparente en fin de compte à une saugrenue chimère, une espèce de fraternité illusoire, celle qui sert de prétexte à se beurrer sans culpabilité, à s’enivrer jusqu’à la fermeture tardive et jusqu’au dernier denier.
À sa sortie de prison, elle avait trouvé ce job grâce à une amie de cellule qui lui en avait communiqué l’adresse. Le patron, ancien taulard également, accueillait ces femmes, mais uniquement des femmes, à leur sortie du pénitencier. C’était sa rédemption. Il avait passé douze ans devant les barreaux, (on dit à tort derrière alors que le prisonnier les voit toujours de face) pour avoir poignardé sa compagne, serveuse dans un tripot du port de Rotterdam parce qu’elle avait eu un regard non pas de travers mais plutôt franc avec le matelot d’une frégate. Ce coup de sang l’avait meurtri, lui qui était si docile, si prévenant, si attentif aux autres ; d’ailleurs, lors de son procès, fortement médiatisé, tous les témoins l’avaient certifié à la barre : Harald était bienveillant et nul ne croyait en sa culpabilité. Sauf que sa jalousie maladive avait fait deux victimes : elle et lui.
Harald est correct, jamais il ne violente, d’aucune manière que ce soit, ces femmes qu’il prend si humainement sous sa coupe. Il leur demande juste de servir et surtout de ne pas aguicher ses clients dépravés qui ne sont, en fait, rien d’autre que son gain de pain. Quand il parle d’eux, il évoque son chaland, "plus précis" dit-il.
Gwendolyn lui accorde toute sa confiance, il est fort, protecteur. Elle a conscience que ce travail est provisoire, juste le temps de remettre le pied à l’étrier, de redonner de l’éclat à son teint blafard privé de vitamines, de laisser ses cheveux repousser et boucler, de s’acheter une jolie valise avec d’élégantes robes fleuries, avant de reprendre le train, puis le bateau pour rejoindre ses vieux parents emmitouflés de chagrin dans leur modeste chaumière en ardoise de Terschelling, île désormais confisquée par les touristes bobos.
Ce soir-là, après une journée encore plus harassante qu’à l’accoutumée, elle rêve plus profondément que les autres nuits et elle n’entend pas cet audacieux poivrot gravir les escaliers pour atteindre sa chambre qu’elle loue pour des clopinettes à l’étage.
Le scélérat, les rideaux de la taverne baissés, s’est laissé enfermer dans les toilettes pour préparer son crime. Il ouvre violemment la porte, profite de l’effet de surprise, se jette sur elle et la bâillonne.
Alors que la scène devient abominable, que le malfrat a pris largement le dessus privant Gwendolyn de son rêve préféré, elle sent sur sa poitrine ruisseler le sang chaud, puant et épais de son agresseur. Son corps lourd, inerte, l’empêche de respirer.
Debout, devant elle, raide comme un cierge, se tient, fier et brave, un pied-de-biche ensanglanté à la main, Harald qui vient enfin de sauver son âme, en empêchant le criminel de violenter son employée. Ici dans cette chambre où sa Gwendolyn, la Sienne, avait succombé à ses blessures qu’il lui avait sadiquement infligées et dont jamais il ne s’était souvenu. Il avait eu beau crier son innocence, nul ne l’avait cru. Tout l’accablait.
Il se met alors à genoux en regardant le ciel ; peut-être prie-t-il ? Il présente le-pied-de-biche devant lui et d’un mouvement fatal, tel un samouraï, il s’empale en chuchotant larmoyant :
« Pardon ma Gwendolyn, mon petit cœur, ma faiblesse éternelle ! »
La fenêtre s’est ouverte, le rideau claque sur le mur où les ombres apeurées de la nuit cessent de danser. Le vent glacé d’hiver, à l’affût derrière les vitres gelées, s’engouffre clandestinement dans la chambre, congelant la scène macabre.
Gwendolyn, figée, les yeux fixés au plafond, semble ne plus respirer, presque éteinte par l’asphyxie. Le sang et ses larmes s’entremêlent, ruisselant dans le lit de fines rides naissantes.
Brusquement, avec écœurement et énergie, elle repousse le lourd corps pour se dégager vers le bas du lit ; elle se lève, déterminée, se libère de son bâillon tant bien que mal, referme la fenêtre, se débarbouille du sang chaud, prépare ses affaires miteuses qu’elle entasse dans un sac de courses en plastique avant de quitter au plus vite ce décor monstrueux.
Gwendolyn gère cette situation cauchemardesque avec une précision déconcertante. Juste avant de quitter le bar, elle ouvre la caisse où traînasse la copieuse recette de la veille qu’elle glisse, pour partie, dans une poche de son anorak fuchsia.
D’un pas véloce, elle longe les quais puis s’engage vers le long boulevard qui mène à la gare centrale. Dégoûtée, apeurée, elle patiente et attend deux longues heures dans la salle des pas perdus de la Nederlandse Spoorwegen , l’ouverture du guichet. A 4h30, d’une voix presque inaudible, elle demande un ticket pour les îles du nord.
Elle sait désormais que sa réalité ne se trouve plus dans le mot espérer, cela n’était qu’une illusion, un rêve de petite fille. Il est temps de rentrer à la maison et de raconter aux siens, enfin, la vérité ; ses parents malgré tout l’attendent et elle est persuadée qu’ils l’aiment, qu’ils lui pardonneront. Comment pourrait-il en être autrement, même si elle n’a plus ses boucles d’antan glissant sur ses épaules fleuries.
*
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