Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 14 sur 36

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Gwendolyn

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XIV

 

Samedi 28 novembre, Hôpital Erasme, 5 heures.

L’immense paquebot, amarré pour l’éternité, aux quais brumeux de la Nouvelle Meuse s’étire avant les premiers rayons du soleil. Les étages du navire s’illuminent successivement et éclairent progressivement le complexe hospitalier qui se réveille de son voyage au pays des incertitudes. Le personnel navigant s’affaire énergiquement, face à la besogne. Dans moins d’une heure, il circulera de cabine en cabine pour s’assurer que chaque voyageur a survécu à son excursion nocturne. La valse des médicaments rythmera alors les yeux scintillants de celles, de ceux qui auront survécu à ce voyage qui ne s’accomplit que très rarement en un seul trajet. Paradoxalement, c’est à bord de ces vaisseaux de croisières glaçants que notre sommeil est le moins reposant et qui plus est, c’est le restaurant où nous nous nourrissons le plus mal.

Au 3 ème étage, la nuit n’a rien révélé, aucun secret, aucune tourmente, aucune tempête, le vent n’a guère soufflé, le navire n’a pas tangué, ou si peu.

Le grand couloir s’illumine. Jane et Christyntje engagent leur service et poussent leur chariot avec détermination. Elles vont, tour à tour, servir le petit déjeuner et s’assurer que tous les voyageurs sont encore présents et vivants pour poursuivre leur croisière.

Il est 6 heures, elles pénètrent dans la chambre de Frederik. Le lit est déserté. Christyntje pousse la porte des toilettes entrouverte, puis celle de la salle de bain, mais elle n’y trouve aucune âme qui vive. Calmement, les deux employées informent l’infirmière qui est en train de préparer son chariot de soins. Ensemble, elles s’agitent fouillant le long couloir, la salle de détente, le couloir de service... Après 10 minutes de recherche, le constat s’avère implacable, le patient de la chambre 301 s’est éclipsé avec toutes ses affaires. La sécurité de l’hôpital, informée, prend le relais et tente en vain de retrouver le malade évaporé. A 6h30, Frederik est porté disparu.

*

Hendrik Ten Berge a la corpulence d’un acteur de film d’aventures, ceux capables avec un simple revolver de venir à bout d’une équipe de professionnels assurant la garde du parrain dont tous les spectateurs espèrent l’expiation. A cela s’ajoute une sagesse charismatique dont manquent cruellement certains amuseurs du 7 ème art, dont particulièrement un certain Willis. Hendrik ne correspond guère à ces commissaires décrits dans les nombreuses séries télévisées qui abreuvent nos écrans et qui apparaissent, impatients, colériques et toujours animés par la crainte d’une sanction venant d’un préfet ou ministre fantomatiques qui n’apprécieraient guère que l’enquête demeure au point mort.

Hendrik connaît le terrain et ses aléas. Il ne sermonne pas. Cartésien, méthodique, il analyse les faits et recherche assidûment les dysfonctionnements qui ont grippé le bon déroulement d’une enquête. Comme il aime le répéter, « à l’impossible, nul n’est tenu, mais au possible nous y sommes tous tenus ! »

D’un ton posé et avenant, le commissaire questionne l’inspecteur sans présager de la réponse :

« Alors Klaas, que s’est-il passé ? Pourquoi votre suspect n’a-t-il pas été surveillé ? »

« Lorsque nous nous justifions, ne commençons-nous pas à avoir tort ? » Klaas se souvenait de cette phrase formulée par un de ses mentors qui ajoutait : « Un jour où l’autre, vous serez contraints de répondre de vos actes devant votre hiérarchie. Ce jour-là, si vous ne souhaitez pas vous retrouver dans la peau du petit garçon que l’on va punir parce qu’il a fait une bêtise, il conviendra toujours en amont de réfléchir avant d’agir : toutes vos actions devront être justifiées. Il vous faudra donc mesurer en même temps que vous agissez les motivations de vos interventions pour les expliquer. Dès lors que vous serez incapables de les légitimer, alors vous serez hors-la-loi et vous vous mettrez administrativement et pénalement en danger. Et même dans l’action, il vous faudra poursuivre votre réflexion : en agissant ainsi, vous serez en capacité de défendre votre méthode et vos décisions. Agir instinctivement c’est courir le risque de commettre une erreur ! »

En rejoignant le bureau du commissaire qui l’avait convoqué, Klaas n’appréhendait pas cette rencontre avec le haut fonctionnaire, il avait bien retenu la leçon de son éducateur et sa réponse fut limpide.

« Lorsque nous nous sommes rendus à l’hôpital, vendredi, pour interroger le suspect, ce dernier était en soins intensifs. Le professeur Van Den Berck, responsable du service, m’a informé que nous ne pourrions le rencontrer qu’à compter de lundi. Pour le moment les investigations concernant cette personne sont diligentées par Hartmann de la fluviale avec qui je suis en contact. Aucun élément probant ne valide le fait que cet homme se trouvait au bar du Mahzen dans la nuit de lundi, bien que cela semble crédible à la suite de nos premières constatations. Avec Hartmann, nous avions convenu d’une surveillance dès ce matin 8 heures, rien ne nous laissait objectivement penser que l’homme se réveillerait et s’enfuirait. J’ai été prévenu à 7h que l’homme avait quitté sa chambre, emportant avec lui ses effets vestimentaires. Je me suis rendu sur les lieux pour dresser le procès-verbal. L’homme a emprunté l’ascenseur technique, réservé au personnel de l’hôpital, pour s’échapper. Cet itinéraire ne fait l’objet d’aucune surveillance vidéo. Nous supposons que Frederik, que nous désignons pour l’instant par son prénom puisque nous ne connaissons pas son nom, connaissait le fonctionnement de l’hôpital et le trajet pour ne pas être repéré. Il est également envisageable qu’il ait été aidé dans sa cavale par un complice qui avait une parfaite connaissance des lieux. Willem et moi avons visionné les images des caméras de surveillance qui enregistrent les sorties des véhicules, mais hormis des véhicules techniques ou ambulances, nous n’avons identifié aucun véhicule suspect. Nous attendons les résultats d’une analyse ADN de cet individu afin de vérifier si ses empreintes génétiques correspondent à celles retrouvées au bar du Mahzen. Willem est toujours à l’hôpital, il poursuit les investigations. »

Le commissaire écoute attentivement et ne dramatise pas la situation.

— « Bien, Klaas, poursuivez votre enquête et informez-moi dès que

vous aurez les résultats du test ADN ! Vous avez ma confiance. »

Klaas se lève, jette un furtif regard vers un coin de ciel bleu qui laisse entrevoir un soleil paresseux. Ses faibles rayons illuminent ce grand bureau acajou où s’amoncellent des dossiers qui prennent plaisir à traînasser. Puis il se dirige vers la double porte en bois foncé.

Juste avant de quitter la grande pièce cossue, d’un air presque malicieux, Hendrik prodigue à Klaas un conseil précieux : 

« Klaas ?

— Oui !

— Ayez toujours un temps d’avance sur l’inimaginable, il vous évitera

de vous justifier. Dès que vous pensez qu’une personne est suspecte, et à défaut du contraire, ne la lâchez jamais d’une semelle, surveillez-la, et ce, dès votre première intuition ! »

Le conseil sonne alors comme une admonestation ou un rappel à l’ordre. Klaas quitte le bureau, certes décontenancé mais certainement plus combattif que jamais. Le commissaire n’avait pas tort. Le jeune inspecteur avait été tout de même défaillant. La fuite de Frederik aurait pu être anticipée. Elle appartenait au domaine du possible et à cela, Klaas était tenu.

*

Samedi 28 novembre, café de Toekomst, 17 heures.

Certaines journées de nos existences comptent davantage que d’autres. Elles sont plus denses et plus accomplies. Elles commencent tôt et se terminent tard. Nous les pressentons mais nous sommes impuissants face à leur déroulement et dénouement. Lorsque celles-ci sont trop intenses, nous devrions lâcher prise et attendre que la tourmente se calme, car « quoi qu’il arrive, demain arrivera ! » La grand-mère paternelle de Klaas répétait souvent cette phrase lorsqu’elle se retrouvait face à un problème qu’elle n’arrivait pas à résoudre.

Durant ces vacances passées chez ses grands-parents agriculteurs, Klaas goûtait à la philosophie de cette femme qui la distillait comme une eau-de-vie, la dispensant à ceux qui avaient l’oreille attentive. Klaas était son disciple ; avec elle, il apprenait les vicissitudes de la vie et de ses contraintes, quand les choses s’acharnent sans raison et qu’elles vous contraignent à courber l’échine.

Un week-end d’août, successivement, il avait assisté à l’incendie d’une grange, un accident de tracteur, le décès de deux vaches qui vêlaient et l’inondation d’une partie de la maison. Alors, lors du dernier événement, sa grand-mère avait posé son seau après avoir épongé la partie submergée et avait prononcé ce dicton arabe : « Il est urgent d’attendre ! » puis elle avait poursuivi : « Allons-nous coucher avant que le ciel ne nous tombe sur la tête, demain tout rentrera dans l’ordre, et alors, nous aviserons. Sortir du jeu, c’est empêcher ce dernier de se dérouler. »

Comme par enchantement, le lendemain, ainsi que les semaines suivantes, furent extrêmement calmes ; à défaut d’acteurs, le diable avait quitté les lieux, plus personne ne lui opposait de résistance. En s’extrayant des choses, nous les sevrons et elles ne peuvent nous imposer leur diktat pensait-elle. Elles se fanent, faute d’être alimentées. Son aïeule était mystique, Klaas l’aimait.

En cette fin de journée, plusieurs informations substantielles venaient de parvenir à l’inspecteur et leur enchaînement obligeait à la patience d’un autre oxymore : « hâte-toi lentement ! »

Cette journée d’été lui revient comme un avertissement et, au lieu d’appeler le commissaire et ses collaborateurs, Klaas prend le temps d’aller siroter une mousse au café de Toekomst. S’isolant dans un coin de la brasserie, il réfléchit calmement.

L’ADN de Frederik est bien celui relevé au bar du Mahzen. Il correspond à celui d’un meurtrier agissant depuis plus de 10 ans, ayant à son actif 13 viols et assassinats. 8 se sont déroulés au Pays Bas, 3 en Belgique, 1 au Luxembourg et un dans les Flandres françaises. Aucun mode opératoire, le tueur agit à l’instinct. Il ne se soucie aucunement de laisser ses empreintes génétiques, à l’inverse de ses empreintes digitales, qui n’ont jamais été relevées. Jusqu’alors la totalité de ses crimes sont commis au mois de novembre, hormis un, perpétré au mois de décembre 2017. Depuis quatre ans, ce sont désormais deux meurtres par an qui s’échelonnent sur ces deux derniers mois de l’année. Frederik est donc un homme ordinaire, sans casier, qui évolue impunément au vu et au su de tous. Le seul lien qui relie ces crimes est celui de choisir ses victimes parmi des femmes seules, sans attache, travaillant toutes comme serveuses dans des tripots de nuit. Les agressions ont toujours lieu le matin, lorsqu’elles rentrent chez elles, après leur service. Sinon, aucun témoin, si ce n’est cette serveuse du Mahzen, à condition qu’elle soit toujours en vie. Frederik aurait-il cherché à la violenter ? son patron serait-il intervenu ? Frederik aurait-il alors tué Harald et contraint la serveuse à partir avec lui ? Cette hypothèse est mise à mal par le fait que l’on a retrouvé Frederik agonisant au Park de Heerlijkheid. La serveuse se serait-elle enfuie ? Serait-elle en danger puisqu’elle a vu Frederik ?

Klaas commande une nouvelle bière. Son cerveau s’excite, bat la chamade. Comme un chercheur qui entrevoit la solution apparaître dans son tube à essai, Klaas la voit se dessiner dans les bulles d’air qui remontent dans le verre avec la promesse de retrouver la liberté de l’atmosphère.

Son plan d’action se construit, il sait qu’il peut désormais réunir son équipe, contacter le commissaire pour l’informer. La nouvelle va provoquer un cataclysme au sein des institutions judiciaires et politiques. Il va falloir gérer une équipe élargie, mener des investigations rapides, et tenir à distance les loups médiatiques dès qu’ils prendront connaissance de l’extravagante nouvelle par un canal anonyme rarement sanctionné. Les quidams et la presse people allaient se goinfrer.

Klaas sait qu’il vient assurément d’entrer en scène. Il jette un regard satisfait vers la rue au travers d’un joli rideau blanc brodé de fleurs et de moulins à vent. Le soleil toujours paresseux se cache derrière le plafond gris d’un samedi d’automne, presque d’hiver, ici au nord de l’Europe.

*

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