Gwendolyn
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XXVIII
Lundi 7 décembre, Rotterdam, 7 heures.
L’horloge du micro-ondes affiche 7 heures du matin. Gwendolyn a la certitude qu’elle séjourne depuis plus de deux nuits dans cette pièce où elle est séquestrée. Elle en a même déduit qu’aujourd’hui, nous étions lundi.
Dimanche, après avoir brisé le luminaire central de sa cellule, Gwendolyn s’était allongée au plus près de la porte blindée. Elle espérait détecter un bruit, une respiration, un signe audible qui lui aurait permis d’appréhender l’environnement extérieur de sa geôle. Elle resta un long moment allongée sur le côté, son regard perdu dans l’obscurité complète.
Après quelques minutes, ses pupilles dilatées au maximum purent entrevoir un filet infime d’une lumière naturelle glissant sous la porte. Une trentaine de minutes plus tard, le faisceau s’estompa avant de disparaître complètement. Elle devina que la pièce se situait dans le sous-sol d’une maison plutôt qu’une cave qui, elle, n’aurait pas d’ouverture vers l’extérieur. L’ambiance sèche et l’absence d’humidité confirmaient cette hypothèse.
A ce moment précis, elle estima qu’il était environ 16h – 16h30, heure à laquelle le soleil se couche à cette période de l’année. Elle enregistra cet horaire dans le programme du micro-ondes en espérant vérifier son hypothèse 15 heures plus tard puisque le jour se lève entre 7h et 7h30, le matin.
Elle attendit patiemment le retour du filet de lumière car si effectivement ce flux lumineux correspondait bien à la lumière du jour, il apparaîtrait dans la ½ heure qui suit. L’horloge digitale affichait 07 : 05. Les deux points clignotaient et matérialisaient la seconde. Gwendolyn se concentra dans le noir, ses yeux certainement trop dilatés picotaient. Elle cligna régulièrement des paupières pour tester leur bon fonctionnement. Elle se dit que cela était absurde tout autant que la situation dramatique dans laquelle elle se trouvait.
A 07 : 22, ses veines se gonflèrent d’adrénaline et elle savoura sa victoire ; il lui sembla que le filet de lumière, tel un laser, lui brûlait la joue. Elle l’entrevit, le vit, son intensité était plus forte que la veille au soir. Elle devina que le soleil brillait incontestablement sur Rotterdam et cette vision la stimula, elle allait se battre et surtout ne pas se laisser violenter. Elle avait appris en prison à se défendre ; l’instinct de survie nous rend animal face à un danger qui menace notre intégrité.
Assise sur le bord du lit, elle regarde fièrement le micro-ondes qui affiche désormais l’heure presque exacte : 7 h 30. Elle peut dorénavant mesurer le temps qui s’écoule et éviter une certaine forme de folie.
Depuis qu’elle a ce repère temporel, Gwendolyn s’organise de manière hygiénique et rationnelle. La journée, elle n’éclaire qu’une lampe de chevet qu’elle a recouvert d’un voile pour diminuer l’intensité rendant ainsi sa surveillance plus compliquée. Durant ses moments intimes, elle éteint le luminaire. Sinon, elle reste habillée en permanence. La nuit elle se couvre de vêtements qu’elle a trouvés dans une armoire et la journée elle se recouvre de sa jolie robe qu’elle entretient avec beaucoup de soin, comme si elle espérait sortir rapidement de cette tanière. Au moment de sa libération, elle voudrait être coquette pour remercier ces héros qui viendraient la secourir, avec honneur.
Quelle drôle d’idée, pense-t-elle ? Elle se souvient d’un article lu dans un magazine people qui retraçait le calvaire de Natascha Kampusch, séquestrée pendant huit ans par un déséquilibré qui se suicida le jour même de son arrestation. Cette pensée provoque un vent de frayeur, elle se lève, tourne en rond, croque un morceau de chocolat et s’arrête net devant la porte blindée.
« Quand mon tortionnaire viendra, il entrera forcément par cette porte. Cette porte et l’obscurité sont ses points faibles. Un effet de surprise peut le déstabiliser et me permettre de fuir comme Natasha. Je ne peux m’enfuir que par cette porte. Je dois donc le maîtriser un temps pour m’assurer un avantage et m’enfuir. C’est mon seul salut. Mais comment anticiper cette venue et gérer mon sommeil ? Quand viendra-t-il ? Une trop longue attente compromettra certainement ma résistance et m’épuisera nerveusement. »
Depuis plus de deux heures, elle regarde la porte. Des dizaines et dizaines de scénarios se tricotent dans sa tête. Aucun ne la satisfait. Soudain, elle se lève, fouille la pièce, ouvre les portes des placards, les tiroirs et les cartons empilés dans un coin de la pièce. Que cherche-t-elle ? Une idée, peut-être ? Dans un des cartons, elle trouve du matériel de pêche et une photographie où l’on voit son agresseur avec un enfant arborant fièrement un brochet de presque un mètre. En arrière-plan, on aperçoit la quiétude d’un polder et une péniche amarrée sur le quai. L’image raconte le bonheur intense et unique que l’on ne partage qu’avec ses proches, les gens que l’on aime plus que tout, à qui nous devons presque tout. Elle revoit son père et sa mère dans le jardin, lui souriant affectueusement, l’invitant à une partie de balançoire dont elle se souvient.
Elle fouille le carton et examine un objet qu’elle n’extrait pas ; puis elle fait mine de poursuivre ses recherches dans d’autres cartons. Elle reviendra plus tard collecter ce qui devrait lui permettre d’exécuter son plan avec brio, lorsqu’elle aura plongé la pièce dans l’obscurité.
Elle se dirige maintenant vers les provisions, manipule plusieurs bouteilles et se rassied satisfaite. Elle dispose des moyens pour surprendre son adversaire, il ne reste plus qu’à mettre en œuvre son stratagème en espérant que, bien qu’élémentaire, il fonctionne. A ce stade, elle est certaine que c’est le seul approprié. Elle connaît la force de son agresseur et elle devine que lorsqu’il entrera dans la pièce, il sera armé et disposera forcément d’une lampe torche. Il interviendra assurément de nuit quand il supposera qu’elle est endormie. La question la plus angoissante est simple : quand ?
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