Gwendolyn
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XVII
Lundi 30 novembre, Rotterdam, 9 heures.
Klaas étale sur son bureau les éléments de l’enquête. Il en extrait la photographie de Godelieve et la regarde avec circonspection, comme s’il cherchait à en percer le secret : « où te caches-tu ma belle ? » L’expression de cette jeune fille, aux traits anguleux, attire autant qu’elle révulse. Son regard brille d’une mélancolie pathétique, un appel au secours perpétuel. On devine la rage qui ruisselle dans les sillons de son visage racontant, déjà, une infinie histoire de souffrances. Son faciès contraste avec le visage biblique de sa mère Erna, rencontrée quelques jours auparavant.
Il se souvient de sa douce « grootmoeder » qui lui rappelait régulièrement que « pour connaître la valeur d’une pièce, il faut voir les deux côtés ». Klaas connaît la pile, il lui faut découvrir la face : qui est Godelieve ? Pour l’instant, un mystère !
Les bureaux des agents sont accessibles par un long couloir spacieux, revêtu de dalles en plastique grises. Quelques claustras ornés de dracaenas et de yuccas agrémentent le corridor. De confortables et coquettes chaises rouges, de couleur lie de vin, design scandinave en pin, complètent le décor et contribuent à rendre l’atmosphère conviviale. Les cellules de travail évoquent de gigantesques aquariums avec leurs somptueuses baies vitrées. En traversant la galerie, chaque employé peut apercevoir ses collègues à l’ouvrage et surveiller, ainsi, les entretiens qui s’y déroulent durant les rencontres informelles. Cette organisation architecturale n’est pas le fruit du hasard ; elle temporise l’ardeur des visiteurs véhéments et évite les pugilats. L’absence de communication entre les cellules préserve une certaine intimité. Cette manière d’agencer l’espace de travail est un compromis entre l’open space et les bureaux clos. Les agents qui animent ce commissariat vantent les excellentes conditions de travail dans lesquelles ils évoluent.
Willem frappe sur la vitre monumentale.
« Entre Willem ! »
La politesse et la courtoisie ne sont pas d’usage dans l’administration policière. Elles en deviendraient ridicules tellement il y a d’interactions entre les fonctionnaires durant une procédure. Hormis un « Hallo » amical lors de la première rencontre de la journée, les échanges se font dans un cadre presque militaire : concis et indifférents. Le tutoiement s’impose de lui-même, seul le commissaire bénéficie des égards liés à son rang.
« Le Professeur Van Den Berck est là pour signer sa déposition, suite à la fuite de notre suspect, veux-tu lui parler ?
— Oui ! Fais-le entrer, j’aurai plaisir à le rencontrer, je ne l’ai eu qu’au
téléphone. »
Peter Van Den Berck pénètre dans le bureau et salue Klaas chaleureusement.
« Asseyez-vous Professeur, désirez-vous un café ?
— Volontiers ! »
Klaas se lève, ouvre la porte du couloir et appelle Willem à la rescousse. Personne ne répond.
« Excusez-moi ! »
Klaas s’absente quelques instants, abandonnant Van Den Berck dans son bureau en effervescence.
Le praticien scrute le décor et se retrouve plongé, malgré lui, dans l’enquête. Il désapprouve l’attitude désinvolte de Klaas. Il devrait être plus prudent et ne pas accorder sa confiance sur l’unique fait qu’il appartienne à la classe des notables.
Le praticien observe sur le bureau une photo qui surnage à la surface de beaucoup d’autres. Au feutre noir, il déchiffre le nom, à l’envers, d’une probable suspecte, ou plutôt il le suppose : Godelieve Elvers. Il y est également ajouté en rouge le prénom « Gwendolyn », accompagné d’un point d’interrogation. D’autres clichés parsèment la surface du bureau et témoignent de la morbidité des faits qui se sont déroulés au bar du Mahzen. Le diaporama macabre s’expose devant lui ; l’horreur dans tous ses états, pense-t-il ! Ce sang n’a pas la même saveur que celui qu’il côtoie à l’hôpital. Dans son service, le corps médical chérit l’« hémoglobine », car de ce liquide biologique dépend la vie. Ici, c’est le sang de la mort, celui qui coule et ôte la vie, le sang de l’horreur qui nous effraie, presque tous, et nous vide de nous.
« Je vous prie de m’excuser, Willem s’occupe des cafés, il va nous les apporter.
— Prenez votre temps Monsieur l’Inspecteur, j’ai un peu de temps
devant moi, une fois n’est pas coutume ! »
Klaas regroupe les pièces du dossier tout en faisant preuve d’empathie.
« Comment allez-vous ? Vous avez eu un accident de moto m’a-t-on dit ?
— Oui effectivement ! Je vais beaucoup mieux, hormis ce bras gauche
que je suis contraint de maintenir avec une écharpe durant quelques jours ; je vous remercie pour votre mansuétude. Vous savez, en toute confidence, (il se rapproche) je pleure davantage mon Harley-FLH-1200-Police endommagée, que mon bras gauche ; là est toute ma peine ».
Le sourire de Van Den Berck est à la limite de se métamorphoser en rire convenu mais il se retient, l’attitude retenue de Klaas ne l’y invite pas. Pourtant la remarque cavalière du professeur n’est pas anodine. Il teste Klaas. Va-t-il rester concentré ou au contraire basculer dans le camp de l’échange amical ? Le professeur a l’habitude d’être le maître du jeu ; en principe, il mène la danse et pose les questions. Lorsqu’il se retrouve dans une situation où il perd la maîtrise de l’échange verbal, il cherche systématiquement à reprendre le contrôle et devient séducteur.
Ce comportement n’échappe pas à Klaas qui ne réagit pas. Il fait mine de ne pas comprendre cette antinomie provocatrice, entre échapper à la mort et pleurer sa motocyclette. En général, l’interlocuteur s’esclaffe : « quand même l’important est que vous n’ayez rien, le matériel n’a pas d’importance, ce n’était juste qu’une moto ! » ou alors : « ah bon, vous avez une Harley, le modèle de la police ? »
Klaas ne dit rien, il demeure silencieux. Van Den Berck est quelque peu déstabilisé. Fin psychologue, Klaas sait que le médecin va reprendre la parole. La plupart des gens qui se retrouvent face à un policier parlent spontanément et abondamment sans qu’on leur pose de question. D’où vient cette ardeur excessive des témoins à spéculer sur des faits qu’ils ignorent la plupart du temps, cet excès de zèle ? Comme s’ils quémandaient une confidence ou une reconnaissance que l’on ne leur accorde pas.
« Je voulais vous rencontrer pour vous présenter mes excuses pour la disparition de notre patient. Son état ne laissait aucunement présager d’une cavale possible. Le diagnostic établi par le docteur Bransword rendait cela improbable. Nous avons manqué certainement de vigilance.
— Vous n’avez rien à vous reprocher, nous avons failli en omettant de
surveiller la chambre du suspect. N’en parlons plus ! »
Klaas s’interroge : Le médecin dit-il cela pour dédouaner son service
ou est-il, tout simplement, sincère ? Essaye-t-il de le manipuler ? Et d’ailleurs pourquoi le ferait-il ? Klaas sait qu’il doit se méfier de son comportement suspicieux qui l’amènerait à manquer de discernement. Lors d’une enquête, on suppose que tous les protagonistes sont suspects et c’est une erreur. Bien souvent, ce temps perdu à accuser tout le monde nous éloigne de celui qui est bien plus habile et sait rester dans l’ombre pour ne pas être démasqué. En se louvoyant parmi une foule d’improbables coupables, on peine à identifier la personne qui, bien au contraire, souhaite nous aider à résoudre l’énigme : le « témoin-clé » comme on dit dans le jargon. Van Den Berck est forcément de ceux-là. Le médecin le rassure :
« Si nous pouvons vous aider pour votre enquête, nous le ferons
volontiers, vous pouvez compter sur notre implication et discrétion. J’espère que vous pourrez retrouver cet individu et l’interroger afin de tirer cette affaire au clair.
— Nous progressons, nous recherchons un témoin clé. Je ne peux vous
en dire davantage, le secret de l’enquête équivaut bien au secret médical, n’est-ce pas ?
— Certainement ! Tout ceci est tellement passionnant et en même
temps si…
— Glauque, docteur Van Den Berck, si glauque et monstrueux. Vous
sauvez des vies et nous également. Nos professions ne sont guère antinomiques. Elles se complètent. Nous sommes aussi des urgentistes qui intervenons sur des scènes macabres. Nous devons dresser un diagnostic rapide, pour épargner des vies. Comme vous, nous soignons chaque jour des petits et gros bobos. Parfois, nous arrivons trop tard et nous culpabilisons de ne pas être intervenus plus tôt ou mieux, comme pour certains féminicides.
— J’apprécie votre analyse, votre analogie et j’y adhère, je n’avais
jamais appréhendé les choses sous cet angle. Cela paraît plutôt intéressant ! Effectivement, en réfléchissant de la sorte, nombreuses sont les professions complémentaires. Nous cloisonnons à foison les
différents corps sociaux en oubliant bien trop souvent les interactions systémiques au sein de notre société. Nous dressons à tort les gens les uns contre les autres et, je vous l’accorde, nous devrions admettre le contraire ; peut-être aurions-nous de plus belles et meilleures harmonies entre nous. Que sais-je ? Avec tout le respect que je vous dois, je trouve que pour votre jeune âge, vous avez une perception réaliste et précoce de la nature humaine. »
Willem entre calmement et pose le plateau sur le bureau. Il évite ainsi à Klaas de répondre à ce compliment qu’il ne peut qualifier. Van Den Berck serait-il obséquieux ? N’est-ce pas, là, l’empreinte génétique des chefs ? Flatter la multitude pour mieux la dominer ? Cette démagogie de dominants qui depuis des siècles asphyxie les manants et les travailleurs.
Willem tend une tasse au Professeur et une seconde à Klaas. Cet entracte recentre la conversation sur les desideratas de l’enquête.
« Dîtes Professeur, pourriez-vous interroger les membres de votre service pour savoir si une personne suspecte n’aurait pas tenté de rendre visite à Frederik ? Une personne à l’air hagard, errant dans le couloir et faisant mine de chercher un patient imaginaire ou prétextant se tromper d’étage ? Un agent de l’hôpital étranger à votre service, avec une fausse blouse blanche comme au cinéma ?
— Bien sûr, je poserai la question lors de notre prochain briefing
matinal ! Le docteur Bransword est en repos quelques jours, après plusieurs gardes consécutives, je l’appellerai pour l’interroger. Il m’a chargé de vous informer qu’il se tenait à votre entière disposition.
— Je pense que sa déposition de samedi devait suffire. En revanche, si
vous, ou un membre de votre équipe, pensez au moindre détail, même celui qui vous semble anodin, n’hésitez pas à le partager avec moi ; bien souvent la résolution d’une enquête dépend d’un tel élément.
— Vous pouvez compter sur mon implication, inspecteur. »
Van Den Berck parvient à ses fins. L’échange se banalise autour de sa passion : la mer et ses bateaux flamboyants.
« Je possède un yacht en bois qui appartenait à mon père, un Betti Lazuri de 1964, amarré à la Stichting Veerhaven, et si vous le souhaitez, c’est avec plaisir que je vous propose une virée en mer avec vos amis, bien évidemment en toute amitié, si le cœur vous en dit.
— Pourquoi pas ! après l’enquête ? Monter à bord d’un tel bateau est
certainement une expérience formidable. Merci professeur pour votre collaboration. Je vous souhaite une bonne journée.
— Merci, inspecteur, pareillement ! »
Les gens ignorent le nombre d’invitations que les inspecteurs de police reçoivent. Chaque citoyen veut à tout prix se prémunir d’un quelconque dommage futur et cherche opportunément à enrichir son carnet d’adresses, surtout chez les personnes aisées. Le spectre de la compromission voire de la corruption se cache derrière ces invitations alléchantes qu’il faut décliner, sans ambiguïté, durant une enquête. Klaas a intégré quotidiennement ce réflexe de méfiance mais il redoute qu’il finisse par déteindre, à un moment adéquat, sur sa vie privée ; il craint que cet état d’esprit frôle un jour les confins de la paranoïa. N’a-t-il pas profité de son statut privilégié pour vérifier la probité d’une petite amie rencontrée lors d’un festival de musique ? Depuis, il s’est promis de ne plus engager ce genre d’investigations dès lors qu’aucun lien n’existe entre une personne et une enquête. D’ailleurs quelque temps après, alors qu’il fêtait sa promotion d’inspecteur avec des copains, l’un deux lui rappela indirectement son engagement en lui balançant cette boutade : « Je ne voudrais pas t’avoir comme voisin de palier, j’aurais l’impression de vivre avec un œil de Judas braqué en permanence sur mes moindres faits et gestes ».
Son ami avait-il vraiment tort ? Force est de constater, et personne ne le révèle, que le premier réseau d’indicateurs de la police est la police elle-même.
Klaas se resserre une tasse de café et poursuit ses investigations à partir de la base documentaire qui s’agglutine devant lui. Le temps presse, il se rappelle la menace que représente Frederik et il a l’obligation de l’empêcher de repasser à l’acte. Pour Klaas, il s’agit davantage d’une obligation de résultats que de moyens. Il s’impose le devoir de se surpasser.
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