Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 26 sur 36

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Gwendolyn

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XXVI

 

Dimanche 6 décembre, commissariat 91 Zaagmolenstraat 17 heures 00.

La lumière grise de décembre vacille sous les assauts des nuages qui épaississent le ciel de Rotterdam.

Klaas éclaire la salle de réunion. Floortje a acheté quelques Stroopwafel pour agrémenter la réunion et accompagner le café préparé par le brave Willem. Klaas rencontre le commissaire dans 45 minutes pour un point de situation. Les dernières évolutions de l’enquête mettent le commissariat en ébullition. Le procureur du Roi exige des réponses :

« Nous avons un fou lâché en pleine nature et nous ne parvenons pas à arrêter sa croisade infernale. Il faut vous remuer, Klaas, et mobiliser le maximum de services pour stopper l’hémorragie. Si dans moins de 48 heures je n’ai pas d’avancées significatives, je transfère le dossier à une personne plus chevronnée que vous ! »

Klaas, préoccupé nerveusement, n’affiche pas sa désinvolture habituelle. Une ride du lion discrète creuse un sillon sur son front. 

« Nous savons désormais qu’une erreur de saisie a été commise dans notre fichier central. L’enregistrement des profils ADN de Godelieve et de Gwendolyn a été fait le même jour et à la même heure, par un agent stagiaire. Cette inversion inadmissible a conduit à l’assassinat de Godelieve et de son compagnon. Bien sûr, à l’issue de cette enquête, il faudra tirer toutes les conclusions nécessaires sur ce dysfonctionnement inacceptable. Je m’y attacherai.

L’ADN de Godelieve confirme cette inversion. Celui retrouvé au Mahzen confirme bien l’identité de Gwendolyn Elvers. Donc notre fugitive du Mahzen se prénomme bien Gwendolyn, comme Ute nous l’avait indiqué.

Madame Elvers a été condamnée en 2016 pour trafic de drogues et fraude aux examens. Dès sa sortie de prison, elle travaille au Mahzen pour gagner un peu d’argent et tenter de rentrer dignement chez ses parents qui habitent à Terschelling.

Après s’être présentée devant son agent de probation jeudi dernier, elle aurait dû retourner à Terschelling mais depuis vendredi matin, nous n’avons plus aucune nouvelle. Les échanges téléphoniques et textuels entre Gwendolyn et ses parents, la veille de sa disparition, confirment que notre fugitive avait la ferme intention de rejoindre l’île du Nord.

Godelieve et son compagnon ont été assassinés le 30 novembre ou 1 er décembre selon le légiste. L’assassin constate qu’elle n’est pas la personne qu’il recherche : nous pouvons émettre l’idée qu’il est en mesure de la reconnaître puisqu’il a tenté de la violer. Constatant son erreur, il poursuit sa quête et retrouve la trace de Gwendolyn qu’il kidnappe, apparemment vendredi matin. A ce stade de l’enquête, nous supposons qu’elle est toujours vivante.

Nous savons également que la voiture garée devant la maison de Godelieve est bien celle de Bransword. Harry est retourné voir la voisine et lui a montré l’image du modèle de la voiture qu’elle a parfaitement identifiée. En revanche, elle n’a pas reconnu Bransword lorsqu’il lui a présenté sa photographie. Il a donc un lien certain entre Bransword et ces deux homicides. A nous de découvrir lequel…

Plusieurs questions : comment notre assassin a-t-il pu retrouver la trace de Godelieve avant nous et rebondir immédiatement en enlevant Gwendolyn ? Une fuite de nos services apparait improbable mais il ne faut pas écarter cette éventualité.

Nous avons relevé des empreintes digitales sur un des verres mais pas sur le second. Soit la personne portait des gants, soit elle les a effacées. Nous avons une tache de sang qui devrait, espérons-le, nous révéler son secret. Nous devrions avoir un retour du labo, rapidement, au plus tard demain matin. 

— Comment savons-nous qu’elle a été enlevée le vendredi, puisque

les dernières nouvelles datent de jeudi ? remarque Floortje.

— Parce que Gwendolyn a quitté mon appartement le vendredi matin

à 6 heures et depuis, nous n’avons plus de nouvelles. »

Cette révélation assomme les deux collègues. Une chape de plomb recouvre l’atmosphère qui s’alourdit et devient irrespirable, chacun mesurant les conséquences de cette information.

Les muscles de Floortje se ramollissent et ne la soutiennent plus. Seul son orgueil maintient son apparence. Elle avait bien ressenti ce venin obscur qui envahissait et perturbait son équilibre intérieur. Elle peut désormais presque l’identifier : est-ce l’intuition jalouse de la femme blessée qui revendique un droit qu’elle n’a pas, ou tout simplement la peine, celle qui anéantit l’espoir et le mortifie ? L’espoir fait mourir parfois, chante Rose et elle comprend le sens de cette chanson française qu’elle aime. Floortje affectionne l’hexagone ; elle parle le français couramment et elle relève, bien souvent, que les français possèdent ce don inné de la formule métaphysique qui manque tant aux hommes du nord.

Elle regarde Klaas, mais ne l’entend plus. Elle espère un réconfort de Willem, mais, tel un bon élève, il attend les explications de son professeur. Pourquoi ne parle-t-il pas ? Cela lui donnerait un peu d’air. Floortje, passablement, se ressaisit. Son histoire familiale et sociale lui a appris à rebondir instinctivement, sa survie intellectuelle en dépendait. Alors elle sort ses griffes, aiguisées et meurtrières.

« Et ben, qu’attendais-tu pour nous en parler ? Tu avais toute la nuit pour évoquer le sujet et nous expliquer comment tu avais obtenu tous ces renseignements déterminants. Tu imagines bien que tu ne peux plus diriger cette enquête.

— Oui je le sais, c’est pour cette raison que je vois le boss dans

quelques minutes. »

Klaas affiche alors une détresse et une fragilité inhabituelle. Willem ne peut la concevoir, sa personnalité rationnelle n’a pas de frontière avec ce monde de la passion qui peut anéantir toute une vie de raison.

Willem et Floortje écoutent les explications de leur collègue qui sont capitales pour l’enquête. Floortje comprend le désarroi de Klaas mais elle ne peut l’intégrer émotionnellement. Lui apporter son soutien exigerait d’elle beaucoup trop d’efforts. Elle n’a pas les aptitudes pour cette sublimation. Elle a envie de pleurer, elle se lève calmement, s’excuse poliment, et s’enfuit discrètement vers les toilettes.

Elle se regarde dans le miroir et se parle : « dis-moi, papa, comment dois-je réagir ? Comment puis-je retrouver mon aplomb et me comporter professionnellement ? Comment accepter cette situation qui me touche mais sur laquelle je n’ai aucune prise et revendication légitimes ? »

Elle entend son père la réconforter sagement. Elle se souvient, alors, de ces phrases à l’emporte-pièce qu’il lui martelait souvent, des conseils prémonitoires comme s’il souhaitait la prémunir de toute désillusion :

« On ne peut être amoureux d’une personne qui ne vous aime pas puisque l’amour est une chose qui se partage. Si tu aimes une personne qui ne t’aime pas, c’est tout simplement parce que tu ne t’aimes pas assez. Offrir à une personne une chose qu’elle n’est pas prête à recevoir, c’est s’humilier et s’engager dans une relation toxique… »

Elle écoute cette voix qui l’interpelle. Elle sait qu’elle agira comme un antalgique, calmant sa douleur quelques heures et elle pourra ainsi retourner dans la salle de réunion, dignement. Elle devine que Klaas va être dessaisi de l’enquête et qu’elle sera logiquement désignée pour poursuivre les investigations en attendant la nomination d’un inspecteur plus aguerri.

Complice, elle regarde une dernière fois son reflet dans le miroir. Elle lui sourit. Elle retrouve son aplomb vital. Elle est déterminée à ne pas baisser les bras et à poursuivre avec ténacité cette enquête pour arrêter cette ignominie qui galope sauvagement dans la nature néerlandaise.

Ce dont elle sera la plus fière est certainement sa capacité à se reconcentrer sur le sujet pour être efficiente. Même si au fond d’elle, elle considère Gwendolyn comme une rivale, sa conscience l’oblige à la retrouver vivante. Toute autre pensée ne pourrait que la perturber davantage. Durant notre parcours, nous sommes tous confrontés à des épreuves que nous subissons et traversons : elles nous révèlent fidèlement ce que nous sommes. Face à nous-même et à nos comportements, nous apprenons à nous aimer ou à nous détester. Elle entend encore la voix suave de son père lui susurrer :

« Plus nous nous aimons, plus nous sommes heureux, plus nous aiderons et aimerons les autres. Quand nous détestons ce que nous sommes, nous devenons dangereux pour nous-même et tous ceux que nous aimons. »

Floortje revient dans la salle, s’excuse de son absence soudaine et regarde avec méfiance Klaas pour connaître tous les éléments de ses investigations. Sa détermination glace Klaas qui ne comprend pas ce changement radical de comportement. Jusqu’alors n’étaient-ils pas les meilleurs amis du monde ?

Klaas expose précisément les détails prépondérants de sa rencontre avec Gwendolyn, sa visite impromptue à Terschelling et les concordances inattendues avec l’enquête.

Willem conclut l’exposé de Klaas par une phrase pleine de bon sens :

« Ta relation avec Gwendolyn n’est pas une faute en soi puisque grâce à elle l’enquête évolue concrètement, on pourrait presque considérer que c’est une infiltration, (il sourit), ta faute, Klaas, est de ne pas nous en avoir parlé dès que tu avais connaissance de cette situation, c’est-à-dire, samedi soir. Voyons ce que décidera Ten Berge en ce qui concerne la direction de l’enquête. Dans l’immédiat, il y a urgence à retrouver Bransword afin d’empêcher Frederik d’agir et nous pourrons, je l’espère, retrouver Gwendolyn vivante.

Klaas quitte la pièce et se dirige vers le bureau du commissaire qui patiente.

Willem et Floortje se regardent, désabusés. Ils n’échangent pas. Ils se contentent juste de partager un café en attendant les consignes pour poursuivre l’enquête.

Quinze minutes se sont écoulées depuis que Klaas a quitté les lieux. Il a laissé ses affaires sur une des tables. Son téléphone sonne. Le numéro du laboratoire s’affiche. Floortje prend le smartphone et répond. Elle échange quelques instants avec son interlocuteur et raccroche. Elle se tourne vers Willem qui l’interroge :

« Alors ?

— Le sang retrouvé chez Bransword est celui de Frederik, et les

empreintes sur le verre celles de Bransword, comparées à celle retrouvées dans sa maison et notamment sur des objets personnels. »

*

 

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