Gwendolyn
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XXIII
Samedi 5 décembre, Rotterdam, 16 heures 15.
Il la regarde sans gêne, sans scrupule, avec appétit, comme toutes celles qu’il a emprisonnées reniant son rituel commémoratif des agressions nocturnes et solitaires.
Dans cette cellule hermétique dont personne ne connaît l’existence, il séquestre des femmes pour assouvir ses pulsions sexuelles.
Celles qui sont violentées dans cette cage ne se confondent pas avec le double crime qu’il commet chaque année pour exorciser sa rage. Elles ne sont que des fantaisies sexuelles, contrairement aux autres qui sont des sacrifices commis en pleine nuit, défiant le monde et sa justice ou plutôt son injustice.
Gwendolyn gémit, par soubresauts, sur le lit, telle une bête blessée qui attend l’hallali. Elle a échappé par miracle à la mort qu’il lui avait programmée, le 23 novembre au Mahzen.
En revanche, personne ne pourra s’opposer à celle prévue le 7 décembre prochain, conformément au calendrier qu’il s’impose chaque année. Depuis plus de 10 ans, il exécute sans remords, de sang-froid, deux femmes qu’il viole auparavant.
L’intervention du patron du Mahzen a contrarié ses plans et déstabilisé sa vie de criminel anonyme et invincible. Il se sait désormais traqué et presque démasqué ; il doit réagir rapidement afin de ne pas être arrêté prochainement par la police, qu’il ne craint pas. Il anticipe depuis quelques jours sa nouvelle vie. Il devra durant un temps se cacher, ailleurs, avant d’imposer sa nouvelle identité. Il a prévu cette échéance matériellement et financièrement. Sa confiance ne s’ébranle pas, bien au contraire ; le chassé-croisé avec la police l’excite, il exulte sa pleine puissance. Il va, enfin, mesurer le degré de son charisme diabolique.
Sa perversité ne l’effraie plus. Elle alimente son équilibre psychopathe. Depuis plus de dix ans, il a acquis une expertise qui le rend unique.
Il aime le privilège exorbitant de soumettre une femme à ses propres désidératas.
Derrière ses multiples écrans de surveillance, il attend patiemment que sa prisonnière éprouve le besoin de se glisser sous la douche. Il pourra la surprendre dans son intimité. Son corps se gorgera d’un flux chaud et tendu qui le conduira presque à l’orgasme. Il décèlera sous le jet tiède sa peur, celle qui la frigorifiera le jour où il la prendra malgré elle, cette frayeur qui éclairera ses yeux lorsqu’il l’étranglera et qu’elle suffoquera sans se défendre. Il captera cet effroi résigné de celle qui va mourir et qui sait que tout appel au secours demeurera vain. A ce moment précis, il entreverra l’abîme de son âme, la frontière entre Satan et Jéhovah. Cette vie qu’il prendra redonnera du souffle à la sienne.
Il ne cherche pas à justifier ces sacrifices humains autrement que par une logique personnelle qui anime et apaise sa colère. Cette vengeance guide ses pas et lui apporte l’énergie pour survivre. Son égocentrisme maladif n’accepte aucun jugement. Seul le sien compte et il est fier de ce qu’il fait, de ce qu’il accomplit, au nom des siens.
*
La geôle insonorisée, dans laquelle Gwendolyn se morfond, accentue l’angoisse du confinement. L’absence de résonance étouffe les bruits dans le silence. Les minutes, les heures, les jours passent et l’absence de repères la rend folle.
Dans ce calme assourdissant, Gwendolyn élucubre. Tétanisée, recroquevillée, terrorisée, son appétit est en berne et son esprit chavire.
Aujourd’hui, nous fêtons le soleil quand il se couche, moins souvent à l’aurore pour sa beauté, et très rarement pour son utilité. Sans lui, la terre serait un glaçon.
Nous ne vénérons plus le soleil comme nos anciens le sacralisaient. Son culte mercantile ne se dispense que durant le temps des vacances : « pourvu qu’il brille, c’est tout ce que nous lui demandons ! »
Doit-on être privé de quelque chose pour en apprécier l’existence ? Sommes-nous réactionnaires lorsque nous affirmons qu’avant nous prenions le temps d’apprécier les éléments qui nous entourent et que les cultes prodiguaient cette pédagogie ?
L’homme privé de soleil durant un moment le glorifiera le jour où il le retrouvera, mais il l’oubliera quelques jours plus tard, reprenant sa paresse mystique quotidienne sans lever les yeux, sauf lorsqu’il pleut.
« Si je sors vivante de cette prison, me mettrai-je chaque jour à genoux pour célébrer Inti comme le faisaient les Incas ? » s’interroge Gwendolyn.
L’homme devient volatil, à l’image d’une société lyophilisée où le moindre objet perd de son intérêt dès qu’on l’obtient. La frénésie d’« avoir » inhibe la quête d’ « être ».
Elle prenait conscience de cette lumière vitale, ce métronome qui rythme nos jours et nos nuits.
En perdant la notion du temps, Gwendolyn perdait conscience de celui qui passe. Elle mesurait à quel point le temps gradue l’existence humaine et grâce à lui nous pouvons l’évoquer, la situer et la partager. Au bout de combien de temps l’esprit d’une femme privée de repères mécaniques ou visuels s’invente-t-elle une autre notion du temps pour se mouvoir dans l’espace et éviter ainsi la folie ? Lorsqu’il l’aura violée et assassinée, pourrait-elle renaître ailleurs, comme David Bowman qui se voit vieillir à la fin de l’opus de Kubrick, dans 2001, l’odyssée de l’espace, prisonnier d’une chambre de 8 mètres sur 10 ? Cette question provoque chez elle un effroi vif et électrique. Ses yeux balayent l’espace autour d’elle hâtivement avant de se fixer sur le four micro-ondes, posé sur le réfrigérateur.
Gwendolyn se lève et se dirige vers l’appareil. Elle aime cette force qui surgit en elle, celle de la combattante qui ne va pas rester impassible face à un destin dont elle ne veut pas. Son père, sans cesse, lui martelait quand elle était enfant : « Être intelligente, Gwendolyn, c’est s’adapter à son environnement et trouver des solutions pour s’extraire des situations critiques. »
Durant sa détention, elle avait appris à s’adapter pour ménager sa santé mentale. Elle avait vite trouvé un rythme grâce au temps qui passe, qu’elle avait intégré et dompté. Son cerveau avait mesuré la valeur temporelle de ces 1460 jours emprisonnés. Il existait un point temporel zéro, une balise finale et un compte à rebours qu’elle pointait chaque soir dans un cahier à petits carreaux. Elle avait évalué la parenthèse forcée que cela représentait pour sa vie. Alors, stoïque, elle s’était investie amicalement, sportivement et intellectuellement. Elle obtint avec mention son master de droit qu’elle avait repris après avoir purgé son interdiction de se présenter aux examens.
L’appareil ménager est éteint. Elle le branche, le cadran s’éclaire, affichant des pointillés clignotants. Elle tâtonne, cherche le fonctionnement. Après quelques minutes, l’horloge affiche 12h00 et un point matérialisant la seconde cligne infatigablement.
Soulagée, heureuse, conquérante, elle apprécie cet instant où elle se ressaisit. Elle fouille dans les provisions et en extrait son péché mignon. Elle grignote les carrés de chocolat savoureusement en observant longuement l’horloge du micro-ondes, tel un trophée.
Elle décide d’inspecter chaque recoin de la pièce pour se préparer à combattre un adversaire dont elle ignore le mode opératoire. Elle ne se laissera pas assujettir et le défiera.
Soudain, elle s’arrête longuement devant le miroir qu’elle fixe avec insistance et agressivité, comme si elle devinait la caméra qui l’observe.
Puis elle détaille la monumentale porte blindée lisse et sans serrure. Elle a conscience qu’aucune des questions qui traversent son esprit ne trouvera de réponse, tant que cette porte blindée restera close. Quand s’ouvrira-t-elle ? Qui sera derrière cette porte ? Il s’agira forcément de son geôlier et qu’adviendra-t-il d’elle à ce moment précis ? Sera-t-elle condamnée ? Deviendra-t-elle le jouet d’un détraqué sexuel qui n’ouvrira cette porte que lorsque son niveau hormonal dépassera la limite supportable ?
Elle s’allonge sur le lit et scrute le plafond de la pièce. Elle devine qu’elle est espionnée. Elle s’attarde sur le plafonnier qu’elle ne peut éteindre. Aucun interrupteur accessible ne le lui permet. Brusquement, elle se relève, prend une boîte de conserve, agrippe une chaise qu’elle glisse sous le hublot lumineux, grimpe sur le siège et fracasse adroitement le luminaire qui s’éteint dans un bref arc électrique.
Elle redescend, victorieuse, débranche les deux lampes sur pied avec abat-jour qui tentent d’offrir à ce lieu morbide un semblant d’humanité. Elle se retrouve dans la pénombre, se rassied sur le bord du lit et attend un long moment. Aucun bruit, le silence poursuit son supplice meurtrier.
Elle se redresse et se dirige dans l’obscurité vers la douche. Elle laisse glisser sa jolie robe. Elle se remémore le sourire séduisant de Klaas qui la complimente pour sa tenue. Elle ôte délicatement ses sous-vêtements et s’engouffre dans la cabine. L’eau chaude ruisselle abondamment sur son corps sale et blessé.
Elle penche la tête en arrière, laissant les cascades du jet masser son visage, l’emportant sur une île lointaine où le soleil brille et réchauffe le sable des plages dorées. Dans le noir, elle retrouve son intimité. Elle savoure ce premier round en imaginant son bourreau frustré derrière ses écrans de contrôle.
« Ton heure viendra, ma jolie, et la nuit ne pourra pas te protéger de ma fureur ».
*
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