Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 30 sur 36

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Gwendolyn

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XXX

 

Lundi 7 décembre, Burgh-Haamstede, 11 heures 50.

Il est presque midi quand Klaas arrive à Burgh-Haamstede, dans la

province de Zélande. Ici la dune et le soleil sont les maîtres du temps. La

station balnéaire enregistre le meilleur ensoleillement des Pays-Bas.

Alors que les secondes sont précieuses pour retrouver Gwendolyn, Klaas prend le temps de s’arrêter à la Brasserie Mood qu’il connaît bien pour s’y être rendu plusieurs fois durant les week-ends.

Il a besoin de réfléchir davantage. Il n’est pas convaincu par la trajectoire qu’il emprunte présentement, celle évoquée par Ten Berge lors de leur précédent entretien et qui devrait lui révéler l’indice substantiel pour dénouer l’enquête.

Il s’installe à une table près d’une grande baie vitrée et commande à la carte une Zeeuws Vispannetje, un plat composé de saumon, de poisson blanc, de crevettes et de moules fraîches, le tout frit à la poêle. Un verre de Chardonnay Blanc, De Wijnen Van Kasteel Genoels-Elderen, accompagne son repas. L’inspecteur apprécie ce vin flamand à la robe claire, très léger et délicat. Son acidité marquée par des touches de citron vert affole ses papilles surtout lorsqu’il est à jeun. Avec son père, un été, ils avaient visité les caves du domaine de Genoels-Elderen et depuis un certain temps, boire ce vin est devenu un rituel qu’il partage avec son défunt père, à la moindre occasion.

Un enfant passe à bicyclette, il le suit des yeux et lorsqu’il disparaît sa

vision devient floue, perdant la profondeur de champ. Le policier se creuse

les méninges pour associer tous les indices dont il dispose et trouver la clef salvatrice. Les propos de Van Den Berck confortent une intuition.

Bransword n’est qu’un complice de circonstance et Frederik demeure son

principal suspect. Le docteur est injoignable, son téléphone ne répond plus.

Klaas s’inquiète pour Bransword, il redoute le pire compte tenu des

antécédents de Frederik qui fera tout ce qu’il peut pour ne pas être

confondu. De toutes les manières, Klaas déduit que Bransword est déjà

mort et se préoccupe de ce qu’il va trouver dans cette maison de campagne.

Contre toute attente, Klaas poursuit son déjeuner. Un élément dans le bureau de Van Den Berck l’a perturbé et il n’arrive pas à l’identifier. Est-ce cette photo du bonheur meurtri qui le contrarie ? Il a l’impression qu’une chose lui échappe et qu’il se retrouve ici contre son gré.

Il conclut son repas en commandant une Verse Aarbeien, une meringue exquise au mascarpone et un café.

Comme convenu avec Ten Berge, il profite de cet entracte pour l’informer de ses investigations. Il règle l’addition et reprend sa voiture pour se rendre chez Bransword.

*

 

La demeure se situe au bout d’un chemin carrossable, d’une longueur

d’environ 300 mètres, perpendiculaire à Torenweg dans le quartier Nieuw-

Haamstede. Klaas gare sa voiture discrètement, devant le 57 Torenweg,

préférant poursuivre à pied.

La propriété ne semble pas protégée ; la porte du portail n’est pas

close. Un carport opulent et contemporain de couleur anthracite, équipé de

panneaux photovoltaïques, abrite la limousine noire, propre et sans

dommage de Bransword. Klaas poursuit sa progression et se présente à

l’entrée de la villa Tenaya ; ce chef-d’œuvre rarissime est l’œuvre de

l’architecte Français Yves Salier.

Il actionne le carillon qui fait office de sonnette mais personne ne

répond. Il patiente quelques instants puis entreprend de contourner le

bâtiment. Il découvre au travers des larges baies vitrées, un joyau

d’architecture moderne. Les cubes de chaque pièce s’emboîtent les uns aux

autres en perturbant les niveaux, par de judicieux décrochements, donnant à

l’ouvrage une intimité singulière. Chaque espace se partage mais il peut se

confisquer au gré des humeurs. Le soleil valse autour de la maison et

chaque pièce bénéficie du même ensoleillement tout au long de la journée.

La baie de la cuisine est entrouverte, il se glisse à l’intérieur de la maison

qu’il visite prudemment. Dans la grande pièce principale, se trouve une

cheminée toute en verre, suspendue. Derrière elle, un escalier de 6 marches sans rampe mène à une mezzanine basse qui surplombe le vaste séjour. Sur

le mur qui mène au mini-étage, des photographies de gens heureux s’étalent

comme des trophées. L’une d’elles attire l’attention de Klaas. On y

découvre Bransword et Van Den Berck en train de fêter le nouvel an chinois

à l’Aqua Asia Club. Klaas gravit les marches précautionneusement, il

devine ce qu’il va trouver. La mort diffuse déjà son odeur pétrifiante.

Bransword est allongé, un pistolet à la main. S’est-il suicidé ? Klaas recule,

adroitement, sort de la villa et appelle le commissaire.

« Écoutez Klaas, vous ne touchez à rien, j’appelle Floortje, elle

reprend les choses en main et elle va gérer cette scène de crime. Poursuivez

vos investigations. Je vous informerai des éléments probants que nous

trouverons chez Bransword. Mon flair me murmure que vous êtes sur la

bonne trajectoire, j’ai confiance en vous mais surtout tenez-moi au

courant. »

 

*

A 500 mètres de la maison de Bransword, Klaas s’arrête dans une station Total-express pour s’approvisionner en carburant. Alors qu’il s’apprête à composer le code confidentiel de sa carte bleue, et qu’il est masqué par l’appareil automatique, il entend les sirènes triomphantes de la police se rapprocher à vive allure. Il reconnaît la majorité de ses collègues dont notamment Floortje et Willem.

Entre son échange avec le commissaire et maintenant, le délai est bien trop court pour que Floortje, avertie du drame, soit déjà à Nieuw-Haamstede. Il faut presque deux heures pour venir de Rotterdam, voire plus compte tenu des travaux entre Botlek et Rozemburg ; de toute évidence, sa collègue suit la même piste que lui, avec un léger temps de retard. A-t-elle rencontré Van Den Berck ? Dans tous les cas, il apprécie sa compétence. Mais en doutait-il vraiment ?

*

L’inspecteur rejoint son véhicule et se laisse emporter par le doux plaisir du souvenir de cette nuit-là, précisément lorsque la chaleur du corps de Gwendolyn réchauffait ses bleus à l’âme. Depuis la mort de sa mère, il n’avait jamais plus ressenti cette quiétude et promesse de l’autre. La virilité de son père et son regard aimant l’aidaient à grandir et à prendre confiance mais ils ne lui apportaient pas la tendresse d’une mère amoureuse de son enfant. Cet amour maternel lui manquait tant.

Durant cette soirée et cette nuit si particulière, il avait apprécié les trois facettes de Gwendolyn. Il avait vu l’amante au restaurant, sûre d’elle, de ce qu’elle désirait, la femme quand elle s’offrit à lui avec passion et volupté et la mère quand le calme enveloppe le désir échu de son drap blanc. Ce dernier moment lui rappela son enfance. La douleur fait resurgir le passé, contrairement au bonheur qui fait naître le futur.

La félicité éphémère de cette si courte nuit suscita chez lui une gourmandise passionnelle qu’il ignorait. A contrario, il se découvrit, finalement, une grande fragilité émotionnelle qu’il refoulait. Jusqu’alors il se considérait comme invincible et capable d’aimer rationnellement, « à la néerlandaise ».

Le système éducatif néerlandais privilégie, depuis 1970, une presque égalité entre les deux sexes. Mais depuis un certain temps, Klaas a observé que cette éducation subit l’assaut de nouvelles cultures qui remettent en cause les droits acquis. Certains leaders néerlandais affirment que l’apparition d’identités culturelles, ethniques et religieuses menace l’identité nationale et affaiblit les démocraties européennes, tandis que d’autres ténors politiques, plus nuancés, rétorquent que la diversité culturelle n’est pas une nouveauté ; elle a toujours existé et ce brassage impose une transition démocratique qui impose la rédaction d’un nouveau contrat social. Chaque jour, l’inspecteur constate que la société néerlandaise, jusqu’alors culturellement homogène, se transforme en une société multiculturelle marquée par une éclosion d’identités culturelles plus ou moins belliqueuses. Au-delà de la surenchère médiatique, les faits, chaque jour, en apportent l’affligeante démonstration. L’esprit civique est à l’agonie.

D’ailleurs il relève que paradoxalement à cet équilibre désormais fragile entre les genres, les Pays-Bas affichent le 3 ème taux de violence physique et sexuelle d’Europe à l’égard des femmes derrière le Danemark qui culmine sur la première marche du podium, suivi de la Finlande en seconde position puis la Suède qui remporte la médaille en chocolat. Excepté la Norvège, ce palmarès heurte de plein fouet l’image paisible et civilisée des européens du nord. De nombreuses notes de services circulent à ce sujet au commissariat. Klaas les lit avec intérêt. Elles sont riches d’enseignements.

Depuis qu’il a été nommé inspecteur, Klaas passe la plus grande partie de son temps à gérer des dossiers criminels liés directement et indirectement à ce fléau.

Pour autant, cette égalité empêcherait-elle la passion, les jeux de séduction et de galanterie ringards et machistes ? Ce comportement bien français et italien qui fait sourire par son excès, est béatifié, voire caricaturé par le 7 ème art. Ne dit-on pas de nous, les néerlandais, que nous sommes en même temps idéaux et ennuyeux ? Il avait tellement apprécié l’audace de Gwendolyn : ne pas attendre que le désir soit partagé pour passer au moment fatidique, comme le font la très grande majorité des néerlandais. Gwendolyn avait brisé les codes en étant séduisante, lubrique et raffinée. Elle avait éveillé, chez lui, ses origines maternelles latines.

Klaas est déstabilisé, mais il apprécie de ressentir cette ardeur brûlant en lui, cette pulsion intense qui stimule ses sens et ses algorithmes pour retrouver cette fille qu’il espère étreindre à nouveau. Il garde tout de même assez de lucidité pour déduire qu’un coup de foudre sans paratonnerre peut conduire en enfer. Il doit se reconcentrer pour puiser en lui la force, l’esprit et l’intelligence pour l’en empêcher. Lucifer devra attendre…

L’épée de Damoclès qui pointe la tête de Gwendolyn lui revient à l’esprit et rappelle l’échéance. Il prend soudainement du recul. Les sentiments excessifs qui perturbent sa réflexion se dissipent peu à peu et ses capacités d’analyse ressurgissent. Son flair jusqu’alors anesthésié se réanime. Il sort de sa léthargie. Il devine que son meilleur allié, son algorithme personnel, travaille pour lui en sous-main. Il patiente, il attend que l’information se concrétise et lui suggère de retourner manger à l’Aqua Asia Club où il s’était senti si bien. Parfois il suffit de reprendre le chemin brumeux à l’envers, les angles nouveaux nous dévoilent une perspective jusqu’alors inconnue : regarder le chemin différemment ; forcément un détail lui a échappé entre ce moment exquis passé avec Gwendolyn et son départ au petit matin. Sans elle, sans sa présence époustouflante, il devrait être plus lucide.

*

 

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