Gwendolyn
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IV
Mercredi 25 novembre, West-Terschelling, 14h00.
La comtoise sonne 14 heures. Gwendolyn se réveille, paisible. La maison silencieuse la replonge quelques années en arrière quand elle bûchait ses examens durant les vacances d’hiver et que ses parents ne faisaient aucun bruit afin de ne pas la perturber, tandis que lui parvenaient les odeurs savoureuses des pâtisseries se faisant dorer la pilule dans le four de la cuisine.
Elle enfile un jogging bleu et un sweat vert turquoise et rejoint ses parents qui lisent des revues, de toutes sortes, sous la véranda. Elle sait que si l’émotion de la veille et le doux plaisir de se retrouver lui ont épargné de justifier son absence durant quatre ans, elle ne peut plus se dérober ; et d’ailleurs, en a-t-elle envie ?
Tous les silences, quelle que soit leur durée, sont toujours brisés par les mots, contrairement aux mots que le silence ne brise pas, il les provoque. Elle leur doit la vérité. Elle n’appréhende plus cette épreuve. En prison, elle s’était inventée un mensonge rocambolesque pour se réconcilier avec ses parents mais son agression criminelle et le sacrifice d’Harald ont provoqué chez elle un électrochoc. L’âge adulte vient de s’immiscer dans sa vie.
Elle se glisse délicatement sous la verrière où il fait « bon chaud ». À cette période de l’année, le soleil de novembre peut être intense et les rayons du soleil qui rebondissent sur les parois en verre assurent un confort des plus douillets.
Sa mère la regarde, accueillante, ses yeux emplis de tendresse qui sont bien plus puissants que le soleil lui-même. Gwendolyn s’approche de sa maman et la serre très fort dans ses bras. Après un long moment, elle s’en extrait délicatement pour rejoindre son père qui attend patiemment son tour comme un enfant bien élevé. Elle s’assied à côté de lui et lui prend la main avec une infinie bonté. Elle le regarde avec admiration et souffle ces quelques mots inattendus :
« Tu es beau mon papa. »
Il reste un long moment à la regarder, espérant lire sur son visage les raisons de son absence. Gwendolyn garde son éclat de jeune fille mais les traits de son visage témoignent d’épreuves douloureuses, celles qui transforment notre expression en énigme. La souffrance qui s’y creuse l’hypnotise.
Durant ce moment intime avec son père, sa mère s’est affairée à préparer du thé. Elle revient avec un plateau garni de ce fameux service en porcelaine qui sommeille, au garde-à-vous, au fond d’un buffet de salle à manger et que l’on ne dérange que pour les grandes occasions. Gwendolyn regarde sereinement sa mère préparer le service. Il existe des rituels communs sur cette terre qui nous rassemblent plus qu’ils ne nous éloignent et les hommes, au lieu de se battre sans cesse, devraient les mettre davantage en exergue afin qu’ils puissent être, aux moments opportuns, unis par la même communion, et au diable, le bon Dieu !
La main de sa mère, dentelée par d’épaisses veines violacées, agrippe la lourde théière noire en fonte, souvenir de leur voyage de Noces au Japon en juillet 1987. Les gens des îles ont toujours été de grands voyageurs ; sur ces territoires, la promiscuité est telle qu’elle oblige les insulaires à convoiter des espaces plus vastes pour se ressourcer. Elle sert le thé vert japonais avec délicatesse et présente, en souriant affectueusement, une tasse à sa fille en tenant fermement la soucoupe. Pourtant, la petite cuillère tremble contre la tasse, provoquant une vaporeuse résonance musicale. Ensuite, par réflexe tendre, elle se lève et pose une autre tasse sur le large accoudoir du fauteuil dans lequel est assis son mari. Elle coupe avec dextérité une part de Boterkoek qu’elle a préparé durant la matinée, la pose fièrement dans une assiette à dessert aux motifs bleus des faïences de Delft et la tend à Gwendolyn. Bien sûr, Gwendolyn est touchée, ce gâteau au beurre est l’un de ses préférés.
Puis le silence se met à voltiger sous la véranda... qui va le briser ? Les fenêtres étant fermées, il n’a aucune chance de s’échapper. Quels seront les premiers mots ? Qui osera s’aventurer dans le marécage de la rancœur, du cœur ou du pardon tout simplement ? Gwendolyn pose sa tasse calmement sur le coin de la table, s’avance pour prendre son assise sur le bord du fauteuil, frotte ses mains nerveusement durant quelques secondes, comme pour s’échauffer, et se lance d’une voix claire et ferme.
« Papa, maman il est grand temps que je vous raconte ce qu’il m’est arrivé, j’espère que vous pourrez comprendre et me pardonner. Sachez que je n’ai jamais cessé de penser à vous et vous m’avez tellement manqué que j’ai le cœur meurtri pour la vie. Je sais ô combien vous avez fait de sacrifices pour payer mes études de droit à Amsterdam, et je vous en suis pleinement reconnaissante. Au commencement de mes cours à la faculté, je ne me suis pas vraiment rendu compte de votre engagement, mais durant l’été qui précéda ma deuxième année, je vous ai entendus évoquer vos difficultés financières. Je compris que le salaire de papa, comme ouvrier de maintenance au phare de Brandaris, était insuffisant pour assumer mes frais de scolarité et d’hébergement dans la capitale. J’ai culpabilisé et j’avais de plus en plus de difficultés à me concentrer sur mes études. Votre sacrifice financier vous appauvrissait et vous ne parveniez plus à assumer vos propres dépenses. Les travaux de dentelles que réalisait Maman ne fournissaient pas le complément nécessaire pour joindre les deux bouts, comme vous l’exprimiez si justement.
Durant cette année, pour vous soulager, j’ai travaillé le soir et les week-ends dans un restaurant près de l'église de Westerkerk et je travaillais également quelques heures au secrétariat de l’université.
Cela devenait compliqué de concilier mes études avec ces deux jobs. J’étais dispersée, affaiblie, et j’ai perdu progressivement la rigueur indispensable pour réussir mes études. Je me démotivais chaque jour inlassablement.
À cette époque, je fréquentais Wouter, un garçon séduisant qui était énergiquement engagé au sein d’une mouvance libertaire très active, notamment lors des manifestations qui ont secoué notre pays en 2015. Je me suis laissée emporter par cette violence et j’ai été plusieurs fois interpellée pour des voies de faits, ces dérapages que nous commettons lorsque nous sommes en bande et que nous nous croyons invincibles, certains que rien ne pourra nous arrêter. C’était le temps vénéneux des certitudes et de l’insolence citoyenne. Cette période où l’adolescent se construit en détruisant les autres, surtout ceux qui l’ont aidé à grandir. La fin de mon adolescence a été d’une ingratitude involontaire, je suis tellement navrée ».
Ses parents l’écoutent, figés, sans grimace, sans jugement, sans rictus. Ils découvrent silencieusement une partie de la vie de leur fille, eux qui la croyaient disparue, morte. Elle est là devant eux, enfin, et cette présence procure un tel soulagement qu’elle agit comme un psychotrope. Ils sont engourdis par ses révélations.
Ces gens-là sont d’une telle bonté que quoi que leur fille ait fait, elle sera inconditionnellement pardonnée. Elle est leur unique enfant et elle compte tant. Son retour est une délivrance.
Gwendolyn a la gorge nouée, elle cherche ses mots. Sa mère lui recouvre chaleureusement la main de la sienne pour l’encourager à continuer et lui ressert, appliquée, une tasse de thé.
« Un samedi d’avril, alors que je travaillais seule au secrétariat de l’université, et que je saisissais des informations concernant les convocations aux épreuves de fin d’année, j’ai eu accès, je ne me souviens pas par quel hasard, aux sujets d’examens. Je les ai enregistrés sur une clef USB, sans vraiment réfléchir. A cette période, j’étais totalement éreintée et je n’arrivais plus à faire face à mes responsabilités. J’ai entrevu que cette opportunité qui s’offrait à moi m’aiderait à réussir mon année. Je voulais que vous soyez fiers de moi, je suis tellement désolée papa si tu savais, tellement désolée. »
Elle pleure à chaudes larmes, sa mère lui tend son mouchoir, elle reprend sa respiration, se ressaisit et poursuit sa narration de la même voix claire, celle de la vérité.
« Lorsque j’ai retrouvé Wouter en fin de journée, dans un bar où la mouvance anarchiste a ses quartiers, je lui en ai parlé. Je voulais juste partager mon secret, avoir son approbation pour valider mon larcin. J’avais besoin d’une caution pour me persuader que mon comportement n’était pas si grave. Au lieu de cela, il a eu cette très mauvaise idée : celle de vendre les sujets à d’autres étudiants. Sous influence depuis plusieurs semaines déjà, je me suis laissée convaincre et mon cauchemar a commencé.
Au départ, il m’a juré que nous ne vendrions les sujets qu’à quelques étudiants que nous aurions préalablement identifiés. Mais l’information s’est propagée rapidement et nous avons été submergés par les demandes. Plus Wouter devenait euphorique, et plus je m’engouffrais dans l’angoisse. Pour avoir les sujets, chaque étudiant devait nous verser 1000 euros. En échange, il ne les obtiendrait que la veille de l’examen selon une procédure parfaitement huilée, ceci pour éviter la divulgation gratuite des sujets et ne pas compromettre, ainsi, notre business crapuleux.
C’est à partir de ce moment-là que j’ai espacé mes séjours à Terschelling. J’étais rongée par le remords mais Wouter me rassurait et m’encourageait à poursuivre, j’étais sous son emprise, je ne pouvais lui résister.
Rapidement, nous nous sommes retrouvés avec une coquette somme d’argent que nous dépensions allégrement. Nous buvions, nous fumions et parfois même nous nous droguions.
Wouter a loué un appartement confortable dans le quartier de Leidseplein et progressivement nous avons changé de rythme de vie. Je n’allais plus en cours puisque j’avais les sujets d’examens. Je m’assurais juste d’apprendre ce qui serait nécessaire pour les différentes épreuves. Plus je m’enfonçais dans la débauche et plus je m’éloignais de vous.
Pour me défendre, pour ne pas vous décevoir, je ne vous ai plus donné de nouvelles, je me suis engagée dans une impasse qui, je le pressentais, me mènerait à ma perte. Je ne voulais pas, je vous l’assure, vous entraîner dans ce fiasco, d’où mes silences, mon absence.
Chaque jour, nous buvions davantage, abusions de drogues diverses et dépensions beaucoup d’argent. Je ne comprenais pas d’où venait tout cet argent puisque nous avions gaspillé ce que nous avions obtenu en vendant les sujets d’examens.
Wouter invitait ses amis à tire-larigot. Je me dépravais et me négligeais. Je sais que durant cette période vous avez cherché à me joindre, que papa est venu plusieurs fois à Amsterdam, en vain. Je devenais, pour vous, un fantôme. Je sais que lorsque papa est allé se renseigner au secrétariat de la faculté ; en dernier recours, on lui a répondu que j’étais absente depuis plusieurs semaines et que j’avais rompu mon contrat de travail. Ensuite, très inquiets vous vous êtes rendus à la police pour déclarer ma disparition.
Après une brève enquête, le brigadier vous a répondu que j’étais adulte, vivante, mais que je n’avais aucune obligation à venir vous voir si je le décidais.
Je vivais virtuellement, je ne m’appartenais plus. Wouter avait de plus en plus d’influence sur moi. Il me dégradait, m’humiliait. C’est bien plus tard que j’ai compris que j’étais sous l’emprise d’un pervers narcissique. Je comprends aujourd’hui pour quelle raison il m’a empêchée de vous voir et qu’il ne voulait pas vous rencontrer : vous l’auriez démasqué, surtout toi Maman ! »
Elle sanglote… ses parents sont livides, le récit de leur fille les glace, ils pressentent le dénouement tragique, le refusent, ils ne bronchent pas et encouragent Gwendolyn à poursuivre.
« Un matin de juillet, à 6 heures, la police a débarqué avec fracas dans l’appartement pour une perquisition motivée par deux chefs d’inculpation : bien sûr, la fraude aux examens mais surtout la vente de stupéfiants que j’ignorais totalement. Wouter dealait et je ne m’en étais pas rendu compte. Sauf qu’à l’instruction et au procès il m’a accablée, faisant de moi sa complice. Nous avons été jugés rapidement et avons été condamnés. Le verdict a été sans appel : 12 ans pour Wouter et 6 ans pour moi. J’ai été relâchée il y a 3 semaines pour bonne conduite. Voilà ! »
A la fin d’un tel récit, nous savons si ceux qui prétendent nous aimer, nous aiment vraiment ou si nous ne sommes en fin de compte qu’une fraction de leur égocentrisme qui n’accepte aucune dérogation à leur morale et surtout à leur réputation. Sommes-nous alors, à leurs yeux, un adulte à part entière avec son libre arbitre qui doit pleinement assumer ses actes ? Un trophée que l’on ne montrera plus à ses amis en arguant l’idée que nous avions une vie formidable et que nous étions un enfant exemplaire, ou bien restons-nous à jamais cet enfant qui sera soutenu par ses parents malgré les exactions ou crimes qu’il a commis ?
« Approche-toi, ma Gwendo, approche-toi ! »
Gwendolyn se lève, les yeux rouges et gonflés, elle se dirige vers sa mère qui lui tend les bras. Elle s’y engouffre comme une sainte cherchant l’absolution puis elle pose sa tête sur les cuisses de sa douce mère qui se met à lui caresser les cheveux d’un geste auguste et indulgent. Son père se rapproche et lui prend la main.
Lorsqu’on révèle un lourd secret qui s’avère être la clef d’une énigme, d’une incompréhension manifeste, la légèreté qui s’ensuit nous offre une sensation d’apesanteur et d’une autre dimension.
Ils naviguent tous les trois sur une mer où la brume se dissipe et ils vont, enfin, reprendre leur voyage même si chacun sait que la mer houleuse leur réserve de nouvelles révélations.
Il faut réapprendre à vivre ensemble, disséquer les moindres détails pour réinitialiser une confiance qui, malgré tout, s’est volatilisée.
La comtoise sonne fièrement ses 16 heures. Le temps paresseux décale ses habitudes. Ils passent à table, sans prière : ses parents ont abandonné depuis quelques mois déjà, cette servitude. Il règne autour de la table une joie pudique pleine d’espoirs de réconciliation. Dehors, le jaseur boréal chante encore.
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