Gwendolyn
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XVI
Dimanche 29 novembre, Terschelling, 14 heures.
Nous ne sommes pas jaloux des gens que nous aimons et assurément pas de ceux qui nous aiment, peut-être juste quelque peu envieux. Nous ne ressentons pas ce sentiment nauséeux, s’immisçant dans les joints qui soude une amitié sincère et durable, en les pourrissant perfidement.
Gwendolyn contemple la famille Verbeeck avec qui elle vient de partager le déjeuner. Nikolaas, le mari de Katelijn, est prévenant. Il a le geste sûr et doux, sans bavure. Ses mots se faufilent entre les phrases avec discrétion et diplomatie.
Le dessert goulûment avalé, Nikolaas s’efface comme un cervidé, emportant sur son dos l’adorable Anouk qui doit rejoindre les bras de son ami Morphée.
Gwendolyn savoure avec délectation le café parfumé, fuyant le temps d’une aspiration, les angoisses qui gangrènent depuis mardi son quotidien. Son amie la surveille avec délicatesse, épiant ses postures pour mieux la secourir. Elle est à l’affût.
« Gwendolyn, veux-tu que nous allions marcher pour discuter ?
— Oui Katelijn c’est une bonne idée ! »
Nikolaas entend les deux amies se préparer et ne se manifeste pas. Il continue à bercer sa fille en fredonnant la comptine du « vélo de notre petit Jean », qui pour la circonstance est devenue le vélo de notre petite Anouk. (De fiets van ons Jantje)
Le plafond est bas, d’un gris sauvage, peu uniforme. Il ne pleut pas mais le ciel menace. Les dernières feuilles résistent mais leurs heures sont comptées, elles le savent ; elles ne bronchent pas de peur d’être emportées pour ce dernier voyage laconique qu’elles redoutent tant, par ce vent permanent qui brosse le paysage des îles du nord et lui donne son allure rebelle face à la mer.
Bras dessous, bras dessus, les deux femmes remontent Badweg Hoorn pour entamer leur pèlerinage. Juste avant d’atteindre la bifurcation avec Duinweg Hoorn, elles croisent madame Schoonraad à qui elles adressent un signe amical. La voisine leur répond d’un sourire courtois, mais l’on devine son ébahissement : « Gwendolyn est donc bien de retour ! Monsieur Van Niftrik ne m’avait pas menti ». Ici les femmes ne sont pas mégères, elles s’intéressent tout simplement à leur environnement.
A Lobke’s Snack Place, elles poursuivent tout droit et elles s’engagent vers le sous-bois. Soudain Gwendolyn vacille et se met à trembler. Son chagrin déborde, il se transforme en crise de nerf. La rue est déserte, elle sanglote. Ses spasmes sont puissants, elle pleure, elle craque. Son amie, sa douceur, sa prévoyance ont mis à rude épreuve sa façade qui se fissure de toutes parts. Les assauts d’empathie de Kate, depuis leurs retrouvailles, la contraignent à ressentir toutes les douleurs qu’elle avait volontairement occultées pour se protéger. Ses détonateurs émotionnels implosent faisant jaillir avec puissance les frustrations de ces quatre dernières années.
Alors, Katelijn prend Gwendolyn dans ses bras et la colle contre sa poitrine : « Pleure Gwendo, pleure, pleure… »
Quelques minutes passent… La respiration de Gwendolyn se fait moins haletante et progressivement elle reprend son souffle. Elle redresse la tête, regarde avec tendresse son amie qui lui tend un mouchoir en tissu bleu et dans un ultime sanglot lui glisse : « Merci Katelijn d’être là ! »
« Être là ! », une expression courte qui traduit à elle seule la grandeur de l’amour. Avec « être » on peut tout associer mais rien n’est plus juste que lorsqu’il est uni à cet adverbe. Nous sommes là et pas ailleurs, nous sommes disponibles pour l’autre, nous nous confondons avec lui, nous le soutenons et nous l’aimons : « je suis là, pour toi ! »
Elles reprennent leur chemin, dandinant de gauche à droite, comme si elles étaient ivres, le silence et le vent les accompagnant. Puis revient le temps de la confidence, incontournable privilège des promenades en duo.
« Parle-moi Gwendo, parle-moi, en vrac, comme tu le ressens, tu en as besoin, cela te fera du bien, peut-être y verras-tu plus clair ?
— Tout s’embrouille dans ma tête, je suis là depuis mardi et j’aurais
dû être interpellée. Chaque portière qui claque m’effraie, me plonge dans la torpeur. Je ne dors pas, j’attends la bourrasque, je les vois me passer les menottes aux poignets, ils m’emportent, mes parents pleurant sur le palier, désœuvrés, ne comprenant pas ce qui se passe, eux qui pensaient se réconcilier avec ma vérité. Leur regard désabusé me hante, je suis paralysée, dois-je leur confier cette autre vérité ?
— Je comprends Gwendo, il va falloir avancer, si tu es innocente, il
faut que tu te manifestes, plus tu attendras et plus cela jouera contre toi.
— Oui c’est vrai, mais je ne peux pas, j’ai besoin de ce temps de
liberté pour m’apaiser, retrouver mes forces pour m’engager dans ce combat. Le précédent m’a tellement esquinté. Me présenter aujourd’hui devant les autorités, sans énergie, ferait de moi une coupable idéale. Mon historique judiciaire m’accablerait. Et puis il y a cette échéance qui m’obsède, je dois me présenter jeudi devant un agent de probation ou un officier habilité pour renouveler ma liberté conditionnelle. Si je ne le fais pas, je serai incarcérée d’office et je devrai purger ma peine. Je ne veux pas pointer ici à Terschelling, je ne souhaite pas que les gens le sachent, je veux vous préserver.
— J’ai poursuivi mes recherches sur le net et je n’ai trouvé aucun
article sur ton affaire. Peut-être que tu… non c’est stupide !
— Qu’est-ce qui est stupide ?
— Mon idée !
— Quelle idée ?
— Une mauvaise idée, n’y pensons plus.
— Dis-la quand même, on verra bien.
— Bon d’accord ! Je pense qu’il faut que tu avances et que tu prennes
l’initiative. Il faut que tu en aies le cœur net. Te recherchent-ils vraiment ? Si c’était le cas, tu devrais déjà être arrêtée, ou du moins, tes parents auraient dû être alertés. Va à Rotterdam, présente-toi dans un commissariat pour valider ta liberté conditionnelle et alors tu sauras. S’ils t’arrêtent alors tu te défendras, tu leur raconteras la vérité et je témoignerai. Nous prendrons un avocat et nous nous défendrons bec et ongles, tu n’es plus seule maintenant.
— Et mes parents ?
— Sois-tu rentres vendredi prochain et il sera toujours temps de leur
expliquer, soit tu es écrouée mercredi et alors je les informerai. Il faut avancer Gwendo, sinon tu vas devenir folle. Ainsi, tu te laisses une chance.
— Tu as peut-être raison, ce n’est pas une mauvaise idée.
— Je pourrais t’accompagner si tu veux ?
— Oh que c’est gentil, Kate, tu es adorable mais je pense que je peux
y arriver seule. Si cela tourne à mon désavantage, alors oui je voudrais bien que tu viennes me voir pour me soutenir. Pourquoi ai-je paniqué ? Pourquoi n’ai-je pas appelé la police immédiatement ? Pourquoi me suis-je enfuie ? La prison fait naître en toi une culpabilité dont tu n’arrives plus à t’extraire. Tu te rends responsable de ce qui te touche mais ne te concerne pas.
— Quand tout cela sera terminé, il faudra que tu rencontres un
médecin pour entreprendre une thérapie, tu as droit au bonheur mon ange et nous allons œuvrer pour cela.
— Je me sens vide de tout, absente. Mon corps réclame de l’amour,
mon cœur implore de la tendresse, mon âme quémande de la beauté, je me sens usée, fanée, desséchée, je crie à l’intérieur. J’ai été condamnée lourdement alors que j’ignorais les activités illicites de Wouter, je le hais ! Comment ai-je pu me passer de toi, de nous ? Je vais me battre, il le faut, je veux retrouver ma dignité, ma joie de vivre et me reconstruire pour être présente pour toi, mes parents, ta famille. Je veux être capable de redonner, d’aller vers les autres, je ne veux plus être l’ombre de moi-même.
— Oui, tu vas y arriver, je te connais, je sais que tu vas y arriver et je
t’aiderai, ensemble nous y parviendrons. »
Le vent se calme, le jour se noircit peu à peu, il pleut. Lorsqu’elles poussent la porte de la maison, Nikolaas les attend, heureux. Il a préparé du thé et patientait. Il ne pose pas de questions. Sa présence réconforte, il diffuse son esprit sain qui ne s’embarrasse pas de perceptions trop métaphysiques, c’est un terrien pragmatique. La poésie ne se lit pas, elle se regarde, les émotions ne s’écrivent pas, elles se ressentent, l’amour ne se dit pas, il se vit. Telle est sa devise !
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