Gwendolyn
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XXI
Vendredi 4 décembre, Rotterdam, 23 heures.
Gwendolyn fouille, sans grande conviction, dans une malle à la recherche d’un outil qui lui permettrait de tenter d’ouvrir la porte blindée de la pièce dans laquelle elle est prisonnière. Elle y trouve des jouets parfaitement disposés, certains encore dans leur emballage d’origine. Ce sont des jeux de garçon, de petit garçon.
La cave, où elle est séquestrée, a été aménagée avec le mobilier d’une chambre d’enfant. Un trompe l’œil représentant une fenêtre qui s’ouvre sur un jardin asiatique est dessiné sur les pierres sèches. L’endroit est sain, on ne détecte aucune humidité. Un lavabo, une douche et un cabinet de toilette se nichent dans un coin, derrière un mur en carreaux de verre.
Dans une armoire en hêtre clair, les affaires d’un garçonnet sont rangées convenablement, pliées et repassées.
Les affaires de Gwendolyn sont posés sur un joli bureau d’écolier en chêne foncé. Dans les tiroirs on y trouve la parfaite panoplie de l’élève studieux.
Le lit est encadré, pour partie, par un cosy où sont exposés une vingtaine de voitures et camions militaires miniatures. Des soldats de plomb remplissent une boîte en métal et quelques bandes dessinées sont alignées dans un des casiers du meuble.
Une lampe de chevet, avec un abat-jour en bambou bleu pastel assortie au mobilier de la pièce, repose fièrement sur une table de nuit, Des figurines chinoises, nombreuses, encerclent la lampe de nuit.
Un tapis de couleur bleue, moucheté d’étoiles jaunes, cache et feutre les dalles en grès gris. Différents objets célestes phosphorescents collés au plafond éclairent l’espace, lorsque l’on éteint la lumière.
Une cage à grillon, avec son occupant vivant, et posée sur une colonne en marbre blanc, occupe le centre de la pièce.
Du linge de toilette, des produits cosmétiques et des provisions, en quantité suffisante pour tenir plusieurs jours, sont entreposés sur une étagère en roseau tressé.
Contrairement à sa cellule de prison, ici, elle n’entend aucun bruit, aucun cri, aucune plainte, aucune porte qui claque, aucune clef qui grince, rien que le silence assourdissant, celui qui rend fou.
Au début de son séjour en prison, ces fonds sonores la rendaient furieuses. Ensuite lorsqu’elle avait cartographié les couloirs, les cellules, les lieux de promenades, ces bruits devenaient familiers et elle devinait grâce à eux la vie de la prison, comme dans une maison de famille. Les sons variés rythmaient les journées et les rendaient moins monotones et plus supportables.
Quant aux bruits de la nuit, au bout de quelques semaines, elle avait compris qu’elle devait les ignorer pour éviter de sombrer vers la neurasthénie. Pour dormir profondément, elle se bouchait les oreilles avec du papier toilette qu’elle trempait dans de la cire épilatoire, qu’elle se procurait à la boutique de la prison.
Depuis combien de temps est-elle enfermée dans cette pièce ? Son téléphone et sa montre lui ont été confisqués. Ses chaussures sont parfaitement alignées au pied d’un mannequin de vitrine que l’on a revêtu du manteau qu’elle portait le jour de son enlèvement.
Elle n’a subi aucune violence. Elle est réveillée depuis plusieurs heures mais elle ne sait pas quel jour nous sommes : Encore vendredi ? Samedi ? Dimanche ?
Gwendolyn ne s’affole pas et ne s’angoisse pas. Elle fait preuve d’un sang-froid qu’elle ne se soupçonnait pas. Elle comprend la situation et elle doit réfléchir pour trouver une issue à l’impasse dans laquelle elle se trouve.
Elle pensait son agresseur du Mahzen mort et le voilà qui resurgit, la kidnappe au petit matin. Pour quelles raisons ? Elle comprend aisément qu’elle pourrait l’identifier et le compromettre. Que va-t-elle devenir ? Pourquoi n’est-elle pas morte ? Quelle est la signification de ce décor de théâtre enfantin ? Désormais prisonnière, va-t-elle devenir l’esclave sexuelle de ce prédateur ? Là, maintenant, elle prend peur. Son corps se glace et elle transpire en même temps. Elle s’asphyxie en respirant trop rapidement ; elle suffoque et ses larmes frigorifiées de peur d’affronter la réalité restent prisonnières de son désarroi. Elles se nichent dans la chaleur de son corps refusant de vivre à l’extérieur. Son imagination la terrifie. Elle envisage raisonnablement le pire. Elle se cloue sur le bord du lit et se fige ainsi de longues minutes, tel un cierge de glace.
Qui pourrait la soutenir ? La secourir ? Elle se rassure comme elle peut mais toutes les solutions qu’elle espère sont sans issue.
Va-t-elle se résigner pour autant ? Elle pense à toutes ces femmes qui disparaissent chaque année et que l’on ne retrouve jamais. Elle s’allonge sur le lit, se recroqueville pour adopter une position fœtale qui la réconforte. Elle sanglote dans le silence persistant, espérant entendre les lourdes clefs s’enfiler dans la lourde porte blindée, sauvée par un miracle qu’elle n’est pas capable d'invoquer.
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