Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 22 sur 36

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Gwendolyn

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XXII

 

Samedi 5 décembre, Harlingen, 9 heures 18.

Sans retard, l’intercity de la Nederlandse Spoorwegen s’immobilise à la station Harlingen Haven.

Klaas quitte la station ferroviaire pour rejoindre Waddenpromenade qui se trouve à 7 minutes à pied. Sur sa gauche, un haut mur vert en pierre surplombe le quai opposé. Au sommet du parapet, de hauts mâts surgissent comme des joncs, qui se trémousseraient dans les hautes herbes des marais. Il devine, retranchée en arrière du mur-rempart, la mer en embuscade. Son niveau d’eau se trouve bien au-dessus de la voie ferrée.

Rien d’extraordinaire pour ce pays qui connaît la mer mieux que quiconque et pourtant, la moindre brèche dans cette digue engloutirait Harlingen. Comme le Bangladesh, les Pays-Bas vivent avec une épée de Damoclès sur la tête. 

Depuis le 17 siècle, le peuple néerlandais assure sa survie en s’adaptant aux aléas et caprices des fleuves et de la mer. « Dieu a créé le monde, et les Néerlandais ont créé les Pays-Bas » énonce un dicton populaire.

Grâce aux polders, les néerlandais grignotent, domestiquent et apprivoisent la mer docilement, et inlassablement ; ils augmentent ainsi la surface viable de leur territoire tout en assurant leur survie. Les digues, qui entourent ces étendues artificielles de terre, empêchent également la mer de tenir sa revanche en envahissant des terres vulnérables, à fleur d’eau. Klaas a toujours été subjugué de savoir qu’un quart de son pays se situe en dessous du niveau de la mer alors que celui-ci ne cesse de s’élever avec le réchauffement climatique. Parfois, cela provoque en lui une crise de panique qu’il ne partage pas ; il serait forcément la risée de ses compatriotes qui, chaque jour, investissent, expérimentent, innovent et redessinent les provinces pour les empêcher d’être submergées. Cette bataille, contre cet élément naturel puissant, les néerlandais ne peuvent la perdre alors ils écartent tous les scénarios de films catastrophes et pathos. Ils sont cartésiens et prévoient l’imprévisible ; ils n’ont pas d’autre choix et ils agissent avec un optimisme à toute épreuve.

Les Pays-Bas s’affirment incontestablement comme le leader pour lutter contre la montée des eaux qui menace implacablement nos continents. Ses habitants imaginent la planète de demain et Klaas peut être fier de cela. Jamais il ne devrait douter de leurs capacités et volonté à empêcher les eaux de soulever des montagnes.

Le vent léger chahute l’accastillage des bateaux qui se dandinent le long des lourds embarcadères bordant le front de mer. L’horizon clair, les mouvements des navires, l’architecture marine et le chant monocorde des goélands, survolant en escadrille le rivage en pratiquant des huit paresseux, invitent à la virée au large. Là-bas, tout apparaît paisible et si loin de tout.

L’inspecteur emprunte la passerelle de l’écluse qui protège le vieux port des assauts maritimes. Il laisse sur sa gauche le sémaphore et poursuit son itinéraire vers le ferry. Il l’aperçoit à quelques centaines de mètres.

A perte de vue, les mâts des bateaux dominent et forment une forêt dont les cimes titillent le ciel bleu. Les maisons pittoresques en briques rouges d’Amsterdam complètent ce décor où s’entremêlent les plaisanciers, les touristes, les pêcheurs et les employés de la marine marchande. L’activité dense agite Harlingen en permanence et éveille la curiosité des enfants qui épuisent leurs parents.

Klaas pénètre dans le terminal et achète un titre de transport : un aller et retour pour West-Terschelling. Il est identique à celui de Gwendolyn. Cela le conforte à poursuivre sa pérégrination. Il rejoint le ferry et présente son ticket au marin qui l’accueille à l’entrée de la passerelle. Son visage buriné lui donne un air hollywoodien, de capitaine Barbossa au long cours, vous promettant une aventure sans retour.

Jamais Klaas ne cesse d’être en mouvement et son cerveau l’entraîne, bien malgré lui, dans les coulisses de son imagination et réflexion fécondes. Il se surprend à se fatiguer lui-même. Il envisage, d’ailleurs, de pratiquer la méditation de pleine conscience pour canaliser cette anarchie cérébrale qui le disperse et l’empêche de rester concentrer sur un seul sujet.

La traversée sera courte. Klaas a pris le Ferry qui rejoint rapidement Terschelling en 50 minutes au lieu de 110 minutes avec un autre bateau. La différence ? Le prix ! Du simple au double, et le transport de véhicules qui s’avère impossible sur l’express, sauf situations d’urgences. 

L’officier voyage incognito. Il s’installe sur le pont supérieur, à l’air libre avec les touristes qui veulent immortaliser les mouvements du bateau avec leur smartphone. Cet obscur objet transitionnel témoigne d’un début du 21ème siècle tambourinant de technologies et algorithmes aliénants, qui nous privent, à notre insu, de nos libertés fondamentales.

L’important n’est plus d’être mais d’y être. Les gens balancent leur intimité familiale sans filet et sans contrôle sur les réseaux sociaux mais intentent un procès à leur voisin pour une utilisation non autorisée d’un drone qui survole leur propriété. To be or not to be est devenu not to be but to be here . Hamlet est à la ramasse. L’essentiel consiste à prouver que l’on se trouve à un endroit et qu’importe ce que l’on y vit. Les blogueurs, les influenceurs, les internautes lambda passent désormais plus de temps à mettre en scène leurs avatars et alimenter le flux de leurs activités ad-hoc et imaginaires que de profiter des instants qu’ils vivent. Ils deviennent dépendants de l’image qu’ils se créent, conditionnés par des programmes qui manipulent sans relâche leur Buyer Persona afin de les transformer en Inbound marketing . Les Prosumers n’échappent pas à la règle malgré tous leurs efforts pour préserver leur intimité. Le virtuel s’impose au réel et chacun cherche à se différencier en augmentant son capital social : le Whuffie . Toutes nos langues s’uniformisent en utilisant des anglicismes qui nous rendent communs et sans particularisme. Désormais notre propre poison est en nous et nous le laissons se développer sans nous prémunir ni nous révolter, pense-t-il, désabusé. 

Toute résistance est ringardisée, mise au pilori par des tweets et fake-news incontrôlables et incontrôlés. Les machines, et ceux qui les pilotent, prennent en main la destinée du monde. La démocratie saura-t-elle se réinventer ? Klaas en doute, il est déjà résigné. Il entend son père murmurait : « Je préférais notre futur d’avant, il était moins angoissant ! ». Depuis qu’il a compris le sens de cette phrase, seul le présent guide ses pas.

Il perçoit, au bas de l’escalier qui mène au pont inférieur, le brouhaha des autochtones, blasés de la traversée dans le vent du large. Ils préfèrent la grande salle couverte où l’on voyage confortablement, vautrés dans de larges fauteuils en simili cuir de couleur caramel. Durant la traversée, l’odeur des cafés distribués par un barman apathique parfume la grande salle lumineuse. Les insulaires s’y retrouvent et échangent, sans smartphone, à propos de leurs escapades brèves sur le continent.

Un voyage sur un ferry-boat ne se compare à aucun autre. Le temps de la traversée, les passagers s’unissent inconsciemment. Il se crée une fraternité de circonstance, pudique. Chaque épisode du voyage offre ses péripéties. L’embarquement, la traversée et le débarquement. Et lorsque l’on pose ses pieds sur la terre ferme, on se sent orphelin d’une chose que l’on a du mal à décrire. Une espèce de vide, celui d’avoir côtoyé des gens sans avoir partagé avec eux.

Puis un jour, durant nos vacances, nous croisons un passager qui avait emprunté le même trajet que nous ; nous lui sourions, le saluons comme un ami. Nous comblons un peu ce vide qui nous avait envahis sans pour autant franchir le pas d’une invitation amicale qui pourrait nous entraîner ailleurs, quelque part, où nous rêvons tous d’aller. Comme un fantôme qui nous hante durant notre séjour, nos trajectoires se recroiseront à plusieurs reprises, ici et là ; puis une ultime fois, lors du trajet retour, sur le pont, renforçant cet abîme que l’homme moderne creuse inlassablement. Plus nous inventons des engins pour nous rapprocher les uns des autres et plus nous nous éloignons.

Une dizaine de minutes avant d’atteindre West-Terschelling, un homme élégant s’assied à côté de Klaas.

« En vacances ?

— Oh que non, j’aimerais bien ! juste un aller-retour à la recherche

d’une amie.

— A la recherche ?

— Oui ! à la recherche. (Klaas sourit, avenant.) Je sais qu’elle habite à

Terschelling mais je n’ai pas son adresse. Cela doit vous paraître curieux ?

— Non pas vraiment, vous êtes jeune, je devine votre audace. Je me

présente : Dork (Il lui tend la main), je suis Professeur d’Histoire à Amsterdam mais ma maison, mon cœur, ma vie se trouvent à Terschelling.

— Enchanté ! Klaas, je suis de et travaille à Rotterdam. »

Dork est vif, intelligent, instruit et instinctif. Il connaît la nature humaine, il sait la déchiffrer. Sympathique, il recherche la compagnie des hommes et affectionne de leur porter secours. Ainsi il obtient une forme de reconnaissance et d’estime de lui-même. 

« Je peux essayer de vous aider, si vous me le permettez ?

— Volontiers ! »

Klaas lui présente une photographie de Gwendolyn prise au restaurant avec l’appareil photo de son smartphone.

« C’est Gwendolyn, la fille d’Hella et Claus.

— Vous les connaissez ?

— Tout le monde se connaît à Terschelling. Hella a longtemps été la

favorite de mon cœur mais elle a préféré mon ami Claus. C’est un homme d’une bonté rare. Il a été le gardien du phare durant toute sa carrière. C’est un pilier de notre archipel, un homme avec du tempérament, une droiture exemplaire, des convictions… Un ami fidèle que j’apprécie particulièrement. Avec lui, rien n’est confus. Quant à sa femme, j’éviterai les louanges, je risquerais de contrarier mon épouse. (Son regard s’éteint un instant) Mais vous ne savez peut-être pas, Gwendolyn, leur fille a disparu depuis de nombreuses années. Hella et Claus sont meurtris. Quand avez-vous pris cette photo ? »

— Il y a quelques jours.

— Alors Gwendolyn est toujours vivante, quelle joie pour ses parents !

Écoutez, j’ai ma voiture sur le parking de l’embarcadère, je vous dépose chez eux.

— Avec plaisir ! « Hartelijk bedankt voor jouw hulp »

*

Dork gare sa voiture devant la maison des Elvers, une vieille Kadett B de 1972, couleur café au lait. L’Ancienne est impeccable et encore dans son jus, ce qui la rend remarquable.

« Voilà, c’est ici, je vais vous accompagner et je reviendrai demain prendre des nouvelles. »

En passant devant la boîte à lettres, Klaas tente de déchiffrer le nom de famille des parents de Gwendolyn mais la pluie a détrempé l’encre bleue et le rend illisible.

« Dork, quelle surprise ! Quel bon vent t’amène ?

— Bonjour Hella, heureux de te voir. Je te présente Klaas que j’ai

rencontré sur le ferry. Il recherche Gwendolyn. Je pense qu’il a de bonnes nouvelles à vous communiquer.

— Ah bon, de bonnes nouvelles, si seulement. Entrez donc Monsieur,

mon mari et moi allons vous recevoir.

— Je passe demain matin, Hella, vers 11 heures, cela te convient ?

— Oui, parfait Dork, à demain. Viens avec Leentje.

— Excellente idée, à demain Hella. Salue amicalement Claus.

— Bien sûr, je n’y manquerai pas ! »

Il existe, entre ces deux-là, une connivence qui va bien au-delà d’un

simple secret ou ragot des îles. Des regrets, peut-être ?

« Entrez Monsieur, installez-vous dans le salon. Mon mari arrive dans quelques minutes, il s’est absenté pour acheter quelques provisions chez Sligro. Il ne va pas tarder, c’est à 10 minutes à vélo. D’ailleurs, je crois qu’il arrive, je l’entends ranger sa bicyclette dans la remise. »

Hella se sent mal à l’aise. Qui est cet homme qui prétend connaître Gwendolyn et apporter de bonnes nouvelles alors que leur fille ne leur a pas donné signe de vie depuis plus de vingt quatre heures ? Elle préfère attendre que Claus soit là pour engager formellement la conversation. Elle trouve un subterfuge.

« En attendant que mon mari nous rejoigne, souhaiteriez-vous un rafraîchissement ou une boisson chaude ?

— Oui, volontiers ! Un café ? Cela est-il possible ?

— Bien sûr, mettez-vous à l’aise, je reviens dans quelques instants. »

Klaas se retrouve seul dans la salle à manger, cette pièce qui avait été quelques jours auparavant le théâtre des retrouvailles de Gwendolyn et ses parents.

L’œil de Klaas inspecte un à un les éléments qui décorent l’espace chaleureux, en quête d’un objet qui lui rappellerait le doux souvenir de cette languissante soirée et nuit. Soudain, une vieille photo de mariage attire particulièrement son attention. Un couple pose devant une chapelle, l’air pleinement heureux, arborant ce sourire béat du bonheur infaillible, cette expression insolente de certitudes que les époux affichent le jour de leur union et qui immortalise l’accord parfait avant de devenir, la plupart du temps, chimérique. 

Sur la photo, une date est annotée : Hetty – Pierre, 10 janvier 1949. L’algorithme de Klaas sort de sa léthargie. Cette date correspond à celle retrouvée sur la bague au bar du Mahzen. Ce n’est pas possible ! Klaas tombe des nues ! Quelle coïncidence ! Godelieve, Gwendolyn… son secret, quel secret ?

Klaas se lève vivement, prend la photo dans ses mains à la recherche d’un indice supplémentaire, puis se dirige vigoureusement vers la cuisine où Hella prépare le café. D’une voix empressée, Klaas interroge la femme, quelque peu apeurée par cette intrusion brutale.

« Madame, quel est votre nom de Famille ?

— Eh bien, Elvers, pourquoi ? 

— Hella, je suis rentré.

— Claus approche, nous avons de la visite, c’est un ami de

Gwendolyn qui a de bonnes nouvelles concernant notre fille. »

L’homme se rapproche et tend amicalement sa main ferme à Klaas. « Bonjour Monsieur, de bonnes nouvelles ? Nous aimerions bien en

avoir, cela serait un tel soulagement et un nouveau miracle, si je puis m’exprimer ainsi. »

Quel sens donner à ces allusions ? Que se cache-t-il derrière les propos

du bon père de famille ? Le cerveau de Klaas bouillonne, les remarques de son hôte le déstabilisent et il feint de maîtriser la situation, mais... son teint devient blême et le trahit.

« Vous sentez-vous bien Monsieur, vous êtes tout pâle ?

— Oui, je vais bien, ne vous inquiétez pas Madame, je vous remercie,

juste un peu de fatigue. Je n’ai pas beaucoup dormi ces derniers temps. Asseyons-nous si vous le voulez bien. Il faut que je vous pose quelques questions, si vous me le permettez. »

Klaas ne sait plus. Doit-il annoncer son statut d’enquêteur ou son lien affectif avec Gwendolyn ? Et s’il se trompe ? Cette suspicion, qui naît en lui, risque de compromettre la bonne entente qu’il espère engager avec les parents de Gwendolyn.

Il choisit, dans un premier temps, une approche cordiale et stratégique. Il explique aux parents sa motivation initiale : surprendre leur fille dans son cadre familier et créer une magie romantique grâce à sa venue impromptue. Les plus belles histoires se nourrissent de l’inattendu, n’est-ce pas ? Il raconte avec franchise sa rencontre avec Gwendo et son envie irrésistible de la revoir.

Le père écoute avec circonspection ce jeune homme expansif dans un pays où l’on apprend à contrôler et distiller ses sentiments. Est-ce les origines maternelles de Klaas qui l’emportent sur celles du nord ? Afin de freiner tant d’exubérance peu commune, il informe le jeune homme que sa fille n’est pas rentrée comme elle l’avait annoncé. Dépité, Claus se met à pleurer spontanément et tente de justifier cette absence de maîtrise. Il murmure à qui veut bien l’entendre :

« L’âge endurci ou rend émotif lorsque les absences sont douloureuses. C’est la seule alternative qui s’offre à nous.

— Pourquoi êtes-vous si inquiet Monsieur Elvers ?

— Pourquoi ? Notre fille a été absente durant quatre ans, elle est

rentrée il n’y a une dizaine de jours. Nous étions si heureux de la retrouver. Elle se volatilise à nouveau, alors que rien ne le laissait présager, bien au contraire. Elle devait arriver au dernier ferry, hier soir, je l’ai attendue, désespérément comme nous l’avons attendue durant quatre ans. Elle n’était pas là. Je suis certain qu’il lui est arrivé quelque chose.

— Pourquoi ne pas avoir prévenu la police, si vous êtes certain de

cela ?

— Je ne peux pas, Gwendolyn ne voulait pas que je prévienne la

police de quoi que ce soit. »

Klaas pressent le pire, il anticipe la réponse à la question qu’il va poser. Il devine l’identité de sa fugitive, il constate la mauvaise piste empruntée, il évalue son erreur, il revoit le visage de Godelieve et sa torpeur. La douceur de Gwendolyn lui revient et il décèle désormais l’ombre qui voilait son regard, comme celui d’une personne condamnée et qui bouffe la vie à s’en étouffer. Alors, habile, il bluffe pour obtenir la pleine confiance de Claus dont les traits se sont creusés, arides par tant de chagrin.

« Rassurez-vous, Gwendolyn s’est confiée, je connais son passé.

— Vraiment ?

— Oui je connais son passé,

— La prison ? sa condamnation ?

— Oui je sais, dites-moi ce qu’elle vous a raconté quand elle est

rentrée ? »

Klaas se concentre. Claus et Hella racontent mot pour mot ce que leur fille leur a révélé. Raconter les soulage. Mais rien sur le Mahzen, aucun mot. Pourquoi ? Peut-être qu’elle ne voulait pas leur provoquer une peine supplémentaire ? Si elle était fugitive et qu’elle voulait se cacher chez ses parents, pourquoi leur annoncer qu’elle devait retourner à Rotterdam pour se présenter devant un agent de probation ? Si elle est la serveuse du Mahzen, pour quelles raisons se jeter dans la gueule du loup en se présentant à cet agent ? Klaas veut se rassurer. Il veut s’extraire de ce début de cauchemar en arguant que l’ADN retrouvé au bar ne correspond pas à celui de Gwendolyn. Mais immédiatement son cerveau écarte cette échappatoire qui lui serait bien trop confortable. Godelieve Elvers, Gwendolyn Elvers, toutes les deux ont été emprisonnées. Une erreur de saisine pourrait-elle être à l’origine d’une erreur manifeste ?

« Qui pourrait bien en vouloir à notre fille ? Qu’a-t-elle fait que nous ignorons ? J’espère que rien ne lui est arrivé. 

— Monsieur, Madame Elvers, Gwendolyn ne vous a rien dit d’autre ?

Réfléchissez bien, cela peut être important. »

Claus regarde avec discernement Klaas. A-t-il deviné qu’il appartient au corps de la police ? Klaas interrompt cette supposition en détournant la réflexion du sexagénaire par un élément factuel et rassurant.

« Regardez, elle m’a laissé un message. Elle m’informe qu’elle m’appellera aujourd’hui. Soyons patients, elle a eu un contretemps, cela va s’arranger, elle va me téléphoner. »

L’ancien gardien de phare le regarde fermement. Il n’est pas né de la

dernière pluie et a démasqué son visiteur. Il connaît le langage du corps et ses cabrioles pour ne pas révéler la vérité. Klaas louvoie mais Claus choisit de ne pas l’interroger sur sa profession. Il a conscience de la situation dramatique et décide d’accorder sa confiance à cet homme. Il pense à sa femme et si l’enthousiasme amical de Klaas peut la rassurer, il ne s’opposera pas à cela. Il garde le silence, évite d’aborder ce sujet polémique, et laisse Klaas poursuivre son interrogatoire. Il discerne chez Klaas un moral de battant. Cet homme tranquillise, il pose les bonnes questions, celles qui empêchent de demeurer indolent et d’agir pour changer le cours du destin. Qu’importe qui il est, l’essentiel consiste à retrouver Gwendolyn et il doit l’encourager dans cette démarche. Pragmatique, mobilisé et volontaire, le père évoque Katelijn.

« Peut-être que sa meilleure amie sait davantage de choses. Elles sont

très proches et elles ont passé de longs moments ensemble la semaine dernière. Si Gwendo avait un poids sur la conscience, nul doute qu’elle s’est confiée à Katelijn. Je suggère que nous allions la rencontrer. »

*

Katelijn accueillent les deux hommes avec amabilité et franchise. Elle

comprend la gravité de la situation. Klaas lui est déjà familier puisque Gwendolyn lui avait envoyé une photo d’elle en sa compagnie, lorsqu’ils se trouvaient face au pont Erasme.

Katelijn raconte tout ce qu’elle sait sur les faits qui se sont déroulés au

Mahzen. Elle explique le comportement de son amie et justifie sa fuite en avant.

Pour la première fois de sa carrière, Klaas comprend ce que l’on

appelle communément le conflit d’intérêt. En tant qu’amant, il approuve cette fuite compte tenu du passé pénitentiaire de Gwendolyn, mais en tant que policier, il ne saurait l’accepter. En fuyant, elle se met dans de vilains draps et devient une suspecte potentielle qui devra désormais contester les preuves qui se sont amassées, pour se disculper.

Mais ces preuves seront-elles pertinentes puisqu’elle a pris la fuite et a

disparu ? A-t-elle vraiment disparu ? Est-elle vraiment en fuite ? A-t-elle été kidnappée, est-elle morte ?

Pour l’inspecteur, les évènements apparaissent plus concrets et

rationnels : l’assassin ne veut pas de témoins gênants, qui seraient susceptibles de l’identifier. Il poursuit Godelieve puis la tue avec son compagnon. Il se rend compte de son erreur et il se met en chasse pour retrouver Gwendolyn. Mais comment retrouve-t-il aussi vite sa trace ? Faut-il craindre le pire ?

Au fond de lui, il sait que Gwendolyn dit la vérité et que son rôle

désormais est de la sauver puisqu’il a la certitude qu’elle a été kidnappée et qu’elle est encore vivante. Il refuse d’admettre le pire. Soudainement, son corps sécrète un excès d’acidité. Elle lui brûle l’estomac, remonte dans l’œsophage puis glisse dans ses membres inférieurs qu’elle paralyse. Il redécouvre cette sensation morbide que nous ressentons lorsque nous craignons de perdre quelqu’un que l’on aime. Cette peur exprime ce sentiment d’abandon qui nous anéantit et nous traumatise la plupart du temps. Il revoit le visage de sa mère, Andréia, éclairé par son infinie tendresse, qui le prend dans ses bras ce soir d’été, sur la plage au pied de Vuurtoren Texel ; elle le serra si fort qu’il sentit l’expression de sa détresse face à la mort qui n’a aucun état d’âme. L’âme est la réverbération du vivant, pas de l’enfer. La mort prend et ne laisse que du chagrin sans espoir, elle n’éclaire rien, elle ne reflète rien, elle éteint tout. Cette amertume lui noue la gorge et Klaas demande un verre d’eau pour calmer sa lourde peine. L’eau claire réveille sa raison. Il pense à Gwendolyn vivante, appelant au secours. Cette vision incantatoire provoque un électrochoc, il se ressaisit instantanément.

« Écoutez-moi attentivement. Ce que je vais vous confier doit

absolument rester entre nous et n’être divulgué sous aucun prétexte, à personne, vous m’entendez, personne ! Vous devez m’accorder votre confiance. Gwendolyn ne sait pas que je suis inspecteur de police, ce que vous avez deviné, Monsieur Elvers. Lorsque je suis venu chez vous, mon but était simplement de la voir, rien de plus. Je vous l’assure, je n’avais aucune arrière-pensée. Je ne connaissais même pas le nom de votre fille, juste son prénom et mon seul indice pour venir la rencontrer se résumait à un ticket de ferry périmé qu’elle a laissé sur la table de mon salon. Je voulais simplement revoir Gwendolyn. Des circonstances que je ne peux vous dévoiler m’amènent malheureusement à penser que Gwendolyn est en danger et je ferai tout pour la sauver. Effectivement, il est probable, comme vous l’a évoqué Katelijn, que Gwendolyn ait juste été témoin d’un crime monstrueux et qu’elle ait fui pour ne pas se retrouver dans l’engrenage de la justice. Je commence à comprendre, ce qui s’est passé cette nuit-là, au Mahzen. Gwendolyn peut identifier une personne très dangereuse que nous recherchons activement et qui l’a probablement enlevée. Le temps presse et je dois agir vite, très vite, si nous voulons sauver votre fille et amie. Je vais reprendre le prochain ferry et train pour Rotterdam. Laissez-moi vos coordonnées Monsieur Elvers, je vous tiendrai au courant. Voici mon numéro de téléphone le cas échéant.

*

Monsieur Elvers dépose Klaas devant la passerelle du ferry de 16h25. « Tenez, prenez ceci, ma femme a pensé que vous apprécieriez ce

pique-nique durant votre retour à Rotterdam ; ce n’est pas grand-chose mais elle a supposé que vous n’aviez rien mangé depuis hier soir. »

Klaas prend le sachet poliment. Il reste coi. Dork ne mentait pas quand

il disait que ces deux-là étaient la bonté incarnée. Le visage de Klaas affiche un rictus tout à la fois de gêne et de remerciement. Les deux hommes se serrent cordialement la main. Klaas descend de la voiture, s’éloigne, puis revient sur ses pas. Claus baisse la vitre de la voiture et Klaas, familièrement, s’accoude à la portière. Il regarde Claus avec détermination.

« Je retrouverai votre fille, je m’y engage, vous pouvez compter sur

moi, Monsieur Elvers, je la retrouverai. »

Klass donne une légère claque sur le capot de l’automobile, regarde

intensément Claus, dubitatif, et s’en retourne.

L’embrun soudain engloutit la silhouette de l’inspecteur. Le compte à rebours se déclenche. Claus regarde une dernière fois la passerelle. Il voit sa fille arriver, sautillante et ravie de le retrouver. Il attend, impatient, quelques minutes. La porte ne s’ouvre pas. Il ne la voit plus. Abattu, il démarre le véhicule. Il sanglote éperdument.

 

*

 

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