Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 3 sur 36

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Gwendolyn

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III

 

Mardi 24 novembre, West-Terschelling, 21h00.

Lorsque Gwendolyn descend du bac, elle jette un regard fugace sur l’extrémité de la passerelle où jadis son père l’attendait, presque mécaniquement, chaque vendredi. Elle longe les quais, la nuit n’a pas encore imposé pleinement sa chape d’encre et de mystères. Elle frôle et découvre au fur et à mesure de son trajet les grandes baies vitrées, dorénavant luxuriantes, qui maquillent les vieilles demeures rénovées où tout paraît paisible, sans tracas. Elle ne se souvient plus d’avoir parcouru ce chemin pour rentrer chez elle, son père si prévenant anticipait toujours ses déplacements et l’accompagnait coûte que coûte. Il lui volait ainsi une part de son intimité en échange d’une complicité paternelle presque imposée. Jamais elle ne s’en était plainte, elle raffolait tout de même de ces doux instants.

Elle reste un long moment flanquée devant la porte d’entrée qui n’a pas changé. La même couleur, les mêmes varices, une peinture épaisse gaufrée de couches s’entassant chaque année et le sempiternel clou sur lequel on accroche à Noël, plein d’enthousiasme, la couronne de l’amitié. Le jardin toujours entretenu réconforte, il vernit cette maison d’une tonalité bucolique. Cette maison de poupées rassemble tous ses secrets, elle est son grenier.

Elle frappe à la porte discrètement, si discrètement qu’elle n’est même plus certaine d’avoir toqué. Alors elle recommence avec la même délicatesse, la même appréhension, la même angoisse. Que va-t-elle trouver ou retrouver derrière ce palier maintes fois traversé ?

Successivement, les lumières s’allument : la cuisine, le couloir, et la lampe tulipe qui orne la porte d’entrée, pendue sous une marquise. Les pas des pantoufles glissantes s’approchent, suivis d’un tour de clef précis et rapide puis la porte d’entrée s’ouvre. Son père se dresse, enfin, face à elle.

Le silence, l’éternité. L’émotion et avec elle toutes les fréquences explosives de l’intensité rédemptrice ! Le poids de l’attente durant toutes ces années, l’inquiétude, les faux espoirs d’une lettre singulière, une porte qui claque et qui vous ramène à un passé presque révolu, un cri de joie d’enfant courant derrière un chat furtif… une myriade de confusions tendres et amères, d'espérances et de colères qui nous obligent à penser que jamais nous ne pardonnerons.

Nos bras sont alors ballants et nous fondons sur ce temps perdu que jamais nous ne rattraperons. Notre corps se noue et nous tremblons d'émois. Nos yeux se gorgent d’eau, les transformant en une discrète cascade translucide qui laisse passer les rayons de nos cœurs, cette cascade que l’on essuie d’un revers de manche par réflexe pour demeurer dignes, tandis que nous luttons pour rester droits et ne pas sombrer.

Au fond du couloir, de biais, sa mère apparaît, en s’essuyant les mains, laissant penser qu’elle vient d’abandonner un ouvrage important. Nos mères ont-elles plus de contenance lorsqu’elles sont dans l’action ? Suspicieuse, elle observe la scène pathétique qui se révèle devant elle… déconfite, elle se fige, son corps n’a plus d’ossature. Elle réalise le presque miracle qui se déroule sur le seuil de la maison. Tout en s’approchant, elle se met à sangloter délicatement, abandonnant nonchalamment son torchon sur le radiateur du couloir du hall d’entrée. Elle court.

 Les mots perdent leur place, l’effondrement total. Gwendolyn pose son grand sac en plastique, faisant office de valise, sur le carrelage en damier et s’avance vers ses parents meurtris en leur tendant pudiquement ses bras. Ils pleurent tous les trois. Tel le dernier tableau d’un ballet dramatique, ils se collent l’un à l’autre, en grappe, les visages soudés. Proches de la crise de nerf, gémissant et haletant hystériquement, ils s’étreignent durant de très longues minutes, ces minutes rares où nous ne sommes plus que des étoffes vides libérées des souffrances infligées et insupportables, ces moments où nous semblons plus légers que l’air.

Alors son père enveloppe de son bras sûr les épaules de sa fille retrouvée, sa mère ceinture la taille de sa petiote revenue et ils se dirigent, cahotant d’allégresse, tous les trois au-delà du couloir, là où naissent l’intimité et les secrets de familles pardonnés.

Tour à tour, la tulipe puis l’éclairage du couloir et de la cuisine s’éteignent, et la lampe du salon s’allume. Dehors, un jaseur boréal chantonne.

*

 

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