Gwendolyn
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XVIII
Jeudi 3 décembre, brasserie BeyMen, 9 heures.
Gwendolyn regarde la rue peu animée. Elle commande un troisième café. Le décor kitch de la brasserie BeyMen, avec ses chaises revêtues de motifs léopard, les pieds de ses tables en fer forgé, le formica beige de ses plateaux, l’ocre de ses luminaires contemporains, son sol en faïence marron et les hautes baies vitrées offre une ambiance conviviale. Les couverts sont espacés, l’ambiance clarteuse , et l’entretien méticuleux.
Le bar se trouve à quelques pas de la station de Police de Zuidplein. Elle a choisi ce commissariat car elle connaît peu ce quartier. Gwendolyn veut éviter de rencontrer une personne à qui elle devrait justifier de son parcours durant ces dernières années. Elle a dormi à l’Art Hotel, au bord du Maashaven. La fenêtre de sa chambre lui offrait un panorama nocturne grandiose sur le bras de la nouvelle Meuse, avec en arrière-plan le quartier économique de Katendrecht. Les oscillations fluviales apaisent lorsque nous sommes face à des situations de stress ou d’angoisse ; elle a passé une partie de la nuit à fouiner dans ce décor presque industriel, en quête d’évasion, afin de se détendre et lutter contre son insomnie.
Quitter ses parents ne fut pas une mince affaire. Les larmes, bien évidemment, enveloppèrent ce départ malgré la promesse de rentrer vendredi. Son père s’engagea à venir la chercher à l’arrivée du bac. « Tu m’appelles où tu m’envoies un texto pour me dire à quelle heure tu rentres, je serai là, sans faute. » Elle espère, ô combien, ne pas manquer ce rendez-vous.
L’heure de vérité sonne et re-sonne. Gwendolyn ne veut pas l’entendre, elle la refuse, la snobe comme ces jours où elle séchait les cours d’allemand qu’elle trouvait indigestes. Après cette liberté passagère et illusoire, il fallait de nouveau retourner au collège, et plus elle attendait, plus elle reculait. Les libertés volées ne sont en fin de compte que des prisons. Il faudra les justifier et elles seront, la plupart du temps, sanctionnées.
Elle se lève enfin. Elle règle ses consommations et se dirige vers le boulevard Zuidplein qu’elle remonte en prenant à droite en sortant du café. A hauteur du centre commercial, elle traverse le boulevard en empruntant une longue passerelle qui l’amène à hauteur du commissariat. Le trafic dense et le vacarme des automobiles lui provoquent des vertiges. Elle a peur, ses muscles deviennent mous, elle est à la limite de s’évanouir mais elle continue à avancer. Elle descend les marches une à une et entrevoit le bâtiment vitré de la station de police : un bloc de quatre étages moderne que l’on devine fonctionnel. Elle entend son cœur qui gronde dans sa poitrine. Elle pousse le tourniquet de la porte d’entrée et elle se retrouve dans un vaste hall accueillant. Un agent s’approche ; avenant, il lui demande poliment l’objet de sa visite. Alors subrepticement, Gwendolyn, les larmes à l'affût, lui murmure :
« Bonjour Monsieur, je viens pour rencontrer un agent de probation. J’ai l’obligation de me présenter devant lui pour valider ma liberté conditionnelle.
— Détendez-vous mademoiselle, ce n’est pas le tribunal ici, nous
allons enregistrer votre passage et tout va bien se passer. Asseyez-vous quelques instants, je vais contacter ma collègue qui s’occupe de cela.
— Merci Monsieur, vous êtes bien aimable.
— Soyez sans crainte, tout va bien se passer. »
Gwendolyn s’assied et regarde désespérément le plafond, espérant y entrevoir son salut. Quelques minutes sont à peine passées qu’une officière se présente à elle et l’invite à la suivre.
« Bonjour Madame, je suis l’agent Jannetje Van de Wetering et je vais enregistrer votre pointage.
— Bonjour Madame !
— Veuillez me suivre, Madame !
Elles pénètrent dans un menu bureau niché derrière la banque
d’accueil. La pièce est équipée basiquement d’une table ordinaire, trois chaises et un ordinateur. La policière allume l’écran et tape son code confidentiel. Ses cheveux brillants et noirs charbon sont magnifiés par un regard bleu d’azur crétois. Deux puces d’oreilles argentées garnissent ce visage jovial qui s’illumine, parfois, d’un sourire bienveillant.
« Madame, pouvez-vous me présenter votre pièce d’identité ?
— Oui bien sûr ! »
Gwendolyn ne la cherche pas : elle tient dans ses mains tous les papiers nécessaires pour accomplir, du mieux possible, cette formalité. L’agent enregistre ses coordonnées, sans même prononcer son nom, quelques secondes se passent et la policière se lève brusquement :
« Attendez-moi un instant je reviens ! »
Gwendolyn s’affole. Doit-elle s’enfuir ? Que se passe-t-il ? Elle entrevoit l’agent de probation en train d’échanger avec le policier à l’accueil. C’en est-il fini pour elle ? Elle craint le pire, s’avachit sur sa chaise et attend la sentence. Elle est sans voix, sans vie, écrasée par l’angoisse de ce qu’elle pressent.
La femme revient, trois formulaires à la main qu’elle est allée chercher dans le bac d’une imprimante centralisée. Elle pose les feuillets sur la table :
« Pouvez-vous signer chaque exemplaire s’il vous plait ? »
Gwendolyn s’exécute. Une euphorie intérieure l’envahit, une sève de joie redonne du tonus à ses muscles. Elle sait qu’elle vient de passer cette épreuve qu’elle redoutait tant. Elle signe puis reçoit le document qui lui est destiné.
« Voilà, Madame, tout est en règle. N’oubliez pas de vous présenter selon le calendrier prévu par votre ordonnance de liberté conditionnelle et tout se passera bien. Allez courage… (Elle sourit pudiquement) bonne journée Madame Elvers !
— Merci Madame, je vous souhaite aussi une agréable journée ».
Elle est heureuse, soulagée. Elle agrippe son téléphone portable et
envoie un premier message à Kate pour la rassurer : « Prépare les Janhagels, je rentre vendredi. Je t’aime ! » puis un second à son père : « Tout se passe bien Papa, je rentre vendredi comme prévu, je vous appelle en fin de journée. Je vous embrasse très très fort, votre fille qui vous aime. »
Elle reprend le chemin à l’envers et décide de retourner à la brasserie
BeyMen pour cette fois apprécier paisiblement son café.
Elle s’installe à nouveau à la même table, pose son sac à dos et savoure
délicatement sa boisson en récoltant avec sa cuillère la mousse dorée qui gît en surface. Soudain une voix l’interpelle :
« Pardon mademoiselle, mais je crois que nous nous connaissons ? »
C’est Klaas qui se présente devant elle. Pour son enquête, il avait
rendez-vous avec un collègue de la Police de Zuidplein pour identifier la fugitive. C’est tout naturellement qu’il a rejoint cette brasserie pour siroter un café. Pouvaient-ils tous les deux imaginer que leurs destins les amèneraient à se rencontrer ? Quelle en était la probabilité ? Infime, certainement ! mais pas impossible compte tenu de leurs parcours, de leurs histoires. La vraisemblance que leurs trajectoires se croisent s’avérait inéluctable, puisque Klaas la recherchait. Le hasard prenait les choses en main ; il allait surtout les contrarier et, de surcroît, mettre la vie de Gwendolyn en danger.
Avant que Gwendolyn ne puisse répondre, leurs regards se défient dans
une apesanteur et une attirance incontrôlable. Comme s’il existe entre eux, un passif amoureux qui demeure en suspens et qu’ils ignorent. Les longues secondes accentuent la gêne que procure un tel moment, seuls les mots peuvent l’interrompre. L’absence de gravité n’est pas le privilège de l’espace, elle existe sur terre.
« Oui… peut-être ! Ah, j’y suis, la fac de droit ? première ou deuxième
année. N’étions-nous pas dans le même groupe de travaux dirigés ?
— Oui c’est bien cela, comment vas-tu ?
— Bien, très bien et toi ? Tu veux t’asseoir ? »
— Désolé, je ne me souviens plus de ton prénom ?
— C’est presque vexant !
Elle se laisse emporter par une certaine euphorie puisque personne ne
la prive aujourd’hui de sa liberté.
— Laisse-moi deviner ?
Les tentatives de Klaas échouent et Gwendolyn décide, pour le
moment, de conserver son secret ; cela la distrait et la réconforte, elle en a bien besoin.
— Écoute, Klaas, tu as droit à ton joker, tu essayeras plus tard.
— Tu te souviens de mon prénom ?
— Comment peut-on oublier le prénom de celui qui excellait lors de
nos cours, surtout en pénal, autant que je m’en souvienne. »
La trotteuse avale les minutes puis l’heure. Ils échangent, se
souviennent, se rapprochent à une vitesse folle. Klaas en oublie son enquête. Ils évoquent leurs souvenirs sur les bancs de l’université jusqu’en deuxième année. Ils sont comme deux adolescents partageant l’abîme de leur détresse affective en la masquant par des anecdotes de connivences exaltantes. L’euphorie de l’attirance agit comme un aimant qui les conduira à la soudure, celle qui nous donne l’illusion de devenir invincible.
Le téléphone de Klaas sonne et le ramène à la réalité. C’est Floortje, il
ne répond pas.
« Désolé, je dois y aller, peut-être pourrions-nous diner ce soir…
(Klass se lâche, sans retenue) cela me ferait vraiment plaisir ? » Elle ne réfléchit pas, trop heureuse de cette rencontre impromptue qui lui offre un bol de jouvence. Sa soif de plaire et sa frugalité de désirs l’emportent sur la raison et spontanément elle répond :
— Oui bien sûr !
— Super, on dit 20 heures. Aimes-tu la nourriture chinoise ?
— Oui, pourquoi pas ! c’est une bonne idée.
— Nous pourrions aller à l’Aqua Asia Club. Connais-tu ? C’est au
pied du pont Erasme.
— Oui je connais, c’est très chic !
— Parfait, voici mon numéro de téléphone, au cas où tu changerais
d’avis, ce que je n’espère pas, évidemment.
— Ne t’inquiète pas, je serai là. »
Klaas s’éclipse comme un courant d’air laissant son parfum « Extreme Blue » flotter dans l’air. La journée de Gwendolyn prend des allures de miracle. Cette rencontre impromptue l’entraîne sur un Carrousel sans fin. Les notes voltigeuses de l’orgue de barbarie emmitouflent ses rêves d’un tourbillon prodigieux et enivrant qui la saoule de joie. Tourner en rond n’est pas toujours un signe de stagnation. Les manèges en apportent la preuve. Interrogez donc les enfants…
*
Le père de Gwendolyn avait glissé dans son sac à dos une enveloppe
avec une coquette somme d’argent. Sur une photographie d’elle à 17 ans, où elle apparaît radieuse comme un tournesol gorgé de soleil et qui défie la lumière, il avait paraphé ces quelques mots : « Prends le temps de t’acheter quelques robes et revient nous resplendissante. Ton Papa qui t’aime fort ! »
Elle avait parcouru plusieurs centres commerciaux, se laissant aller à la
frénésie du lèche-vitrine. Beaucoup d’hommes ne comprennent pas cet engouement que les femmes ont à errer dans les galeries de la mode. Les boutiques de vêtements créent et offrent des espaces d’évasions parfumés où les couleurs et les tissus se mettent en scène sous des projecteurs savamment positionnés par de brillants visual merchandisers . La douceur des moquettes et les ambiances calfeutrées emportent les sybarites d’un après-midi ailleurs, loin de ce monde où les contraintes pèsent davantage que les plaisirs. La mode confectionne des labyrinthes multicolores, attractifs et féériques où se promènent les fashionistas. Elles s’y inventent des défilés exclusifs sans pour autant être obligées de consommer. Les cabines d’essayage se transforment en loges où les femmes sont face à elles-mêmes. Elles y béatifient leur jeunesse avant d’y découvrir, désenchantées, les premiers signes de leur vieillesse. C’est à l’intérieur de ce parallélépipède anonyme que s’éteignent pour la première fois les feux de leur rampe. Elles y perdent, seules, devant le miroir, dépitées, les atouts auxquels elles tenaient tant.
En réalité, les femmes reviennent plus souvent avec un « petit truc »
qu’elles ont chiné durant toute la journée qu’avec de gros cabas bourrés de vêtements. Elles n’ont pas toutes, et heureusement, la fièvre acheteuse. Ce monde parallèle du chic et du moins chic apaise, et seules les passionnées, entre elles, peuvent appréhender l’intérêt des nombreux divertissements que la mode propose et suggère. L’agencement de certaines boutiques provoque de l’émotion comme le ferait le décor d’une scène d’opéra.
La plupart des hommes sont insensibles à cela, et lorsqu’ils
accompagnent leur gazelle dans la jungle féérique du prêt-à-porter, ils préfèrent attendre sur un banc, devant la boutique, en manipulant leur smartphone pour voyager, eux aussi, à leur tour dans les méandres de leur passion. Ne pas avoir de passion, c’est accepter de vivre sans raison. Grâce à la passion nous échappons à la réalité d’une vie qui apparaît, au final, n’être qu’une succession de deuils. En prison, elle avait compris le sens de ce mot et durant ces années de purgatoire, la privation de passions pesait beaucoup plus que la privation de liberté. Dans les alvéoles des ruches pénitentiaires, la passion ne se vit que par procuration et à la condition vitale d’être imaginatif. Sans imagination, on ne ressort pas intact de cet internement.
Au centre commercial de Koopgoot, Gwendolyn s’était acheté
quelques « petits trucs » pour préparer sa rencontre avec Klaas. Elle avait traîné, de longues heures durant, dans les galeries marchandes, goûtant son plaisir avec délectation, agrémenté d’une pause dans un salon de thé, où elle s’était goinfrée d’une gaufre bruxelloise au chocolat et à la chantilly.
A 19h15, elle avait rejoint la station de Métro Beurs . Après deux
arrêts, elle était descendue à la station Wilhelminaplein pour rejoindre le restaurant se situant à quelques minutes à pied.
*
Gwendolyn est en avance. Il est 19H40 quand elle atteint le pont
Erasme. Elle préfère attendre à l’extérieur du restaurant. Elle se rapproche de la berge et contemple le magnifique ouvrage routier qui lui rappelle le pont de l’Alamillo à Séville qu’elle découvrit lors d’un voyage scolaire avec son amie Katelijn.
Elle porte un duffle coat camel. La capuche, les boutonnières originales
et la coupe féminine qui lui cintre la taille, la rendent attirante. Elle a choisi une robe rétro de couleur mauve avec quelques motifs dentelés plus foncés et elle porte des bottines à talons. La jeune femme retrouve les élans des langoureuses sensations qui hibernaient en elle. Son sac à dos de voyage et son cabas d’emplettes trahissent son élégance de circonstances mais elle n’y accorde aucune importance. Elle les stockera dans un coin, Klaas n’y attachera aucune attention, il ne regardera, c’est certain, qu’elle.
Les pattes de velours du chat se rapprochent délicatement d’elle.
L’animal s’arrête à quelques pas et attend que sa proie se retourne pour jaillir languissamment.
« Ah ! tu es là ! Je ne t’ai pas entendu venir.
— Bonsoir. Ce pont est majestueux, n’est-ce pas ?
— Oui il l’est, comme la journée d’aujourd’hui. Cela me fait un bien
fou. »
Elle vient de se dévoiler. Elle offre à son prédateur sa fragilité. Va-t-il
en profiter ou cherche-t-elle tout naturellement à le provoquer ? Klaas apprécie imprudemment cette remarque, et pense que leur rencontre nourrit ce bien fou alors qu’elle n’en est qu’un des ingrédients.
Gwendolyn sait déjà que l’homme ramène trop souvent et
opportunément les circonstances flatteuses à sa propre personne ; cette attitude démasque sa nature égocentrée et égocentrique. Il cherche rarement à connaître les origines des désirs et plaisirs féminins, convaincu qu’il en connaît les mécanismes et que son instinct suffit à les satisfaire. L’homme anticipe rarement les besoins d’une femme. Pour preuve, les femmes aguerries suggèrent à leur partenaire, à dose infinitésimale, le cadeau qu’elles aimeraient bien recevoir, afin d’éviter tout désenchantement. En suggérant à l’homme ses désirs et ses plaisirs, la femme le rend beaucoup moins puissant mais également moins vulnérable. Sans cette stratégie, il commettrait davantage de bavures sentimentales. Cette subtile tactique jouissive d’obtenir ce que l’on souhaite procure un sentiment d’autosatisfaction que certaines femmes partagent entre elles et rares sont les hommes qui décèlent cette manipulation. Sans la force physique, que serait vraiment un homme ?
Sans être insidieuse, Gwendolyn anticipe les comportements masculins
pour ne pas se laisser surprendre. Elle peut désormais se défendre face à des hommes sans scrupules dont l’objectif s’avère la plupart du temps lubrique. Son expérience avec Wouter, si elle l’a profondément marquée, l’a également endurcie.
Mais que cherche-t-elle vraiment ce soir ? Elle ressent soudainement
une pulsion qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne souhaite pas maîtriser. Une folie étrange et agréable circule dans ses veines, un désir masculin, pense-t-elle ? Elle ne souhaite pas jouer à cache-cache avec le temps ; d’ailleurs, elle n’en a guère. Tout au long de la journée, elle s’est languie de cette rencontre et elle ne la veut pas ordinaire, banale à pleurer. L’exceptionnel exige de l’audace et oblige à déconventionner ces codes communs, faits de compromis, qui ne créent que des situations répétitives engendrant inéluctablement la routine. Demain, il lui faudra sauter dans le premier train, elle a promis de rentrer et ses parents comptent plus que tout. Elle ne les décevra pas. Ce soir, elle prendra l’initiative, elle sera audacieuse, elle obtiendra ce qu’elle veut, ce qu’elle désire, la braise ne pouvant plus patienter.
Lorsque l’on se souvient d’un amour perdu, quelles sont les saynètes
qui nous reviennent précisément ? Les heures du quotidien où nous étions pourtant si bien réunis, ou ces heures où nous nous perdions dans nous-mêmes ? Pourquoi temporiser avant de s’acheter une friandise, quand nous avons la possibilité de nous l’offrir, en salivant devant la vitrine, alors qu’il suffit d’entrer dans la boutique et de la commander ? Le désir est-il un prélude au plaisir ? Plaisir, sans désir, n’est-ce pas jouer ?
Gwendolyn ôte son manteau et entre en scène. Klaas, évidemment,
sans pudeur, la regarde en se noyant. Le félin ne la quitte plus des yeux. Elle attend la phrase conventionnelle. Entrera-t-il ou sortira-il du sentier battu ? Elle ne se fait pas attendre :
« Tu es resplendissante ! »
Elle sourit, le regarde, brûlante d’attirance, puis d’une voix douce,
audacieuse, lui répond :
« Je suis heureuse d’être là, assise en face de toi et du pont Erasme qui
m’éblouit et me réjouit. Ne nous mentons pas et ne cherchons pas à nous séduire maladroitement. L’exercice est périlleux et il ne m’intéresse pas. »
Elle voit Klaas se glacer. Elle comprend qu’il soit touché dans sa chair
de mâle et qu’il craint que ce repas ne se transforme en simple dîner des anciens combattants de l’université de Rotterdam. Mais déjà il interprète sans savoir quel est son propos. Un bref instant, elle profite de sa déconfiture, malicieuse, elle le regarde s’avachir sur son siège mais elle doit, surtout, ne pas briser son élan amoureux, ce quitte ou double peut se retourner contre elle. Elle poursuit :
« Quand nous sortirons de ce restaurant, tu me prendras la main et nous
irons chez toi et nous dormirons l’un contre l’autre. C’est acquis, j’en ai besoin, tu en as besoin, nous en avons besoin. Alors ne passons pas ce repas à nous séduire vainement et niaisement. Nous nous plaisons, j’en ai la certitude sinon pourquoi serions-nous là ? Pourquoi m’aurais-tu invitée à dîner sans délai, pourquoi aurais-je accepté ? Partageons ce repas en toute quiétude, détendons-nous, profitons de ce moment sans stratégie affective. Regardons-nous en sachant que nous terminerons cette soirée en partageant le plus intime de nous-mêmes. »
Klaas n’est pas abasourdi. La détermination de cette jeune fille délurée
provoque chez lui une euphorie inconnue, un fluide bouillant. Pourquoi serait-il déstabilisé ? Elle a raison, pourquoi tourner autour du pot ? La juge-t-il légère ? Non, bien au contraire, il apprécie cette franchise et redoute ses conséquences. Il va tomber amoureux et elle risque de se volatiliser laissant son mystère le hanter. Cette femme respire l’air pur jusqu’à s’en asphyxier. Il la regarde et perçoit l’époustouflante liberté qui déborde de ses mots, de son corps, de son regard et de ses mains. Que cache-t-elle pour être frénétiquement si franche ? Est-elle condamnée ? Combien de temps lui reste-t-il à vivre ? Il sait qu’il ne peut lui poser de questions, tout interrogatoire demeurerait vain. Alors, il lui prend la main chaleureusement. Elle est douce et chaude.
« Prenons ce temps effectivement, apprenons à nous connaître sans
fioritures et ensuite, c’est promis, nous irons chez moi, je t’y amènerai en te prenant la main…
— Gwendolyn, mon prénom est Gwendolyn.
— Gwendolyn, j’aime ce prénom.
Elle sourit. Décidément ! pense-t-il secrètement, Gwendolyn,
Godelieve me poursuivent. La vie crée de drôles de similitudes.
Le repas les rapproche davantage. Leurs échanges construisent un
puzzle où chaque mot, chaque geste s’épousent parfaitement, laissant apparaître le décor concupiscent de leur attirance. Il n’y a pas de fausses notes, tout se joue en majeur, la vérité n’a pas d’artifice, elle s’expose loyale et sans bavure. Klaas demande l’addition et Gwendolyn s’absente quelques instants pour se regarder une dernière fois en face quelque part, là-bas, dans cette pièce au fond de la salle de restaurant où les intimités sont, encore, sexuées.
« Bonsoir Inspecteur ! »
Klaas lève les yeux. C’est Van Den Berck !
« Quelle surprise !
— Oui effectivement. Vous allez bien ?
— Oui très bien,
— Je vois que vous êtes en parfaite compagnie, je ne m’attarderai pas,
je vous laisse profiter de votre soirée.
— Je vous remercie. Bonsoir Professeur, bonne soirée également. »
Van Den Berck quitte le restaurant. Klaas le suit à travers la vitre. Il se volatilise comme par enchantement dans une légère brume qui s’échappe de l’eau que l’on pourrait supposer bouillante. Gwendolyn rejoint Klaas ; il l’aide à enfiler son manteau. Il prend son sac à dos, pour ne pas brouiller son élégance, et ils se dirigent vers la sortie.
« Tout va bien Klaas ? Tu as l’air troublé, quelque chose te contrarie ?
— Non, non absolument rien. Je viens juste de croiser quelqu’un avec
qui je suis en contact ces derniers temps pour le travail et, je te l’avoue, je n’ai vraiment pas envie d’y penser. Je veux rester sur mon nuage et profiter de ce qui nous arrive. »
Étrangement ou tout simplement parce que Gwendolyn ne veut pas aborder ce sujet, ni elle, ni lui n’ont posé cette question coutumière lors des premières rencontres : « que fais-tu dans la vie ? » préférant cette autre question plus audacieuse et plus inquisitrice : « qui es-tu dans la vie ? »
*
Le premier désir n’a pas de modèle, d’histoire, il est unique et il
transcende tous les autres. C’est lui qui brise la frontière et unit. Il nous fait perdre notre identité et rancarde la séduction à un rang inférieur, il la rend ridicule. Cette première fois prépare les suivantes ou les élimine in facto. Le compromis n’est pas permis. Elle révèle le corps et sa nudité, elle nourrit les fantasmes, ajuste les errances de notre imagination amoureuse. La première relation corporelle donne du sens aux mots, à l’esprit ou alors elle démasque l’imposture, celui de la banalité des relations sexuelles, ce faux chemin à deux où l’un des deux partenaires se perd la plupart du temps.
Le désir ? ce sentiment vertigineux qui rend nos pensées
interdépendantes et inhibe notre libre arbitre, nous rendant parfois, malheureusement, esclave et soumis. Nous ne redevenons maître de nous-même que lorsqu’il est assouvi.
Notre corps est notre ultime rempart : l’offrir en manquant de
discernement conduit au dégoût ou à la résignation. Les hommes devraient réfléchir davantage à leurs pulsions qu’ils confondent avec le désir, qui lui est le corridor qui mène à l’amour. Combien de viols sont ainsi perpétrés sans qu’ils soient qualifiés ?
Le désir accompagne la fusion des âmes par le corps. C’est un
préalable qui demande du temps. Celui qui prétend le contraire est un prétentieux ou un performeur qui n’est animé que par ses trophées.
Klaas désirait-il vraiment Gwendolyn ? Gwendolyn désirait-elle
vraiment Klaas ? Leurs pulsions, leurs solitudes expriment-elles vraiment leur désir ? Peut-on soudainement désirer une personne et l’aimer pour un temps, le fabuleux temps où l’on apprend mutuellement ? Le coup de foudre est-il le désir absolu, celui de la certitude amoureuse que l’on ignore ? Ce temps où nous sommes maître et esclave en même temps et réciproquement ?
La violence du premier acte nous donne des indices sur l’avenir d’une
relation. La douceur de cet acte ne la compromet que très rarement, sauf dans le cas d’un usurpateur qui a fait de la manipulation sa perversion.
Gwendolyn se sent irrésistiblement attirée par Klaas. Elle a besoin
d’amour, de sexe. Le sait-elle ? Elle prend l’initiative et déstabilise Klaas qui n’a pas l’habitude que l’on décide à sa place. Elle l’embrasse profondément, cherche goulûment sa langue, elle s’agrippe à lui. Klaas est calme, doux, canalise cette ardeur en lui caressant les cheveux délicatement. L’élan de Gwendolyn devient plus langoureux, les corps se rapprochent comme deux arbres jumeaux élevés l’un contre l’autre. Klaas prend la main de Gwendolyn et l’entraîne vers la chambre. Il enlève sa chemise, elle déboutonne sa robe et un ballet érotique se déroule devant leurs yeux, chacun étant le spectateur de l’autre.
Plus rien ne presse, ils prennent le temps de dompter leur désir, de se
regarder, d’apprécier cet instant qui nous marque à jamais et que nous regretterons quand le temps aura fait ses ravages, que la vieillesse nous renverra les plus belles images de notre existence.
Les gestes sont hésitants, maladroits mais le premier désir les ignore.
Gwendolyn s’évapore dans ce labyrinthe sensuel qui redonne à son corps son éclat et ressuscite la frénésie des sens. Klaas s’approprie, le temps de cet échange unique, les contrées bucoliques de sa partenaire dont le parfum stimule la passion. Et lorsque son corps, trop empressé, se vide de lui-même, Gwendolyn prend sa main pour poursuivre leur union. Elle le guide sur un autre chemin, offrant une issue à sa virilité mal-en-point ; s’ils n’ont pas atteint l’orgasme communément, ils s’en sont approchés et cela compte. Ils ne se sont pas perdus dans une séance d’onanisme périlleux où chacun en ressort frustré et dépourvu.
Leur désir latent demeure intact, la nuit leur offrira un autre rendez-
vous, une seconde chance, qu’ils ne manqueront pas puisqu’ils commencent à s’apprivoiser.
Le temps suspend les tourments de Gwendolyn qui s’endort apaisée.
Elle sait qu’elle est encore vivante. Son désir ostracisé par son incarcération sort de son hibernation. Son visage détendu exprime une certaine quiétude charnelle, enfin, retrouvée.
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