Gwendolyn
text00027
XV
Samedi 28 novembre, commissariat 91 Zaagmolenstraat, 14 heures.
La plus grande salle du commissariat a été réquisitionnée pour préparer ce briefing qui doit mobiliser de nombreux agents afin de retrouver Frederik, tueur en série, dont le palmarès trouvera certainement une place de choix dans les annales de la police judiciaire néerlandaise ou, qui sait, l’incontournable Wikipedia.
Le procureur du roi, Simon Enquist, s’est invité à la messe pour être au plus près de l’enquête et rédiger, si nécessaire, les ordonnances afin d’agir rapidement et légalement. Le commissaire est assis à côté de lui. Ils se connaissent depuis longtemps, se respectent et s’apprécient. Leur connivence pudique ne fait l’ombre d’aucun doute.
Plusieurs commissariats de districts sont également à la fête, connectés en vidéo conférence ; l’affaire concerne désormais le territoire national voire international et compte tenu du contexte, la riposte doit être coordonnée et efficiente. Un agent d’Interpol participe également à la réunion en tant qu’observateur.
« Klaas, commençons ! » souffle le commissaire.
Le brouhaha des échanges toniques s’estompe comme un « fade out » que l’on ajoute à la fin d’un morceau que l’on enregistre et que l’on ne sait pas vraiment comment terminer. Klaas entend désormais un léger murmure, un chuchotement, puis l’imperceptible d’où naît le silence.
Des dizaines de regards se concentrent sur le jeune inspecteur, qui se tient debout, les paumes des mains posées sur une table, le corps tendu et légèrement incliné. Devant lui, des notes qu’il feuillette une dernière fois avant de prendre la parole afin d’exposer sa stratégie. Floortje est à sa droite, à quelques mètres, elle lui sourit amicalement comme pour lui donner le go.
Klaas expose un à un les éléments dont il dispose. L’auditoire ne bronche pas, il écoute. L’exposé factuel est rigoureux et ne nécessite aucune question. Klaas explique les investigations qu’il va falloir mener pour retrouver le présumé coupable. L’ambiance studieuse stimule Klaas.
« Concernant le suspect, nous ne connaissons ni son patronyme, ni son adresse. Hospitalisé dans un état critique, nous n’avons pas de photo. Cet homme a prétendu avoir été agressé aux alentours du Park de Heerlijkheid par deux personnes qui en voulaient à son argent et ses papiers. Nous allons donc explorer cette piste : rechercher ces deux supposés individus, fouiller le périmètre autour de l’endroit où Frederik a été secouru pour éventuellement retrouver un indice ; il nous faut interroger le voisinage, les commerçants, les préposés des services publics, afin d’identifier le nom de notre coupable. C’est un préalable, sans cela, il nous sera difficile de retrouver sa trace. Nous avons établi un portrait-robot avec le personnel médical qui s’est occupé de lui à Erasme. Compte tenu des ecchymoses dont souffrait le suspect, ce portrait-robot n’est guère pertinent. Nous savons que tout ceci est maigre, mais pour le moment, c’est tout ce dont nous disposons.
Parallèlement, nous avons la quasi-certitude que cet homme a agressé Godelieve Elvers au bar du Mahzen avec la ferme intention de la violer, puis de l’assassiner, si nous nous en référons à ses précédentes agressions dont je vous ai communiqué un compte rendu circonstancié.
Nous avons de bonnes raisons de penser qu’elle lui a échappé et qu’il fera tout pour la retrouver puisqu’elle est la seule, à ce jour, à pouvoir l’identifier. Retrouver Godelieve Elvers est notre priorité. Dans le dossier que je vous ai transmis, vous avez sa photo et son pédigrée. Ce n’est pas une enfant de chœur et nous ne savons pas où elle se trouve actuellement. La dernière adresse connue est celle de sa mère qui ne l’a pas revue depuis sa sortie de prison. Nous voulons intervenir discrètement, dans un premier temps, pour ne pas emballer la machine médiatique en diffusant un avis de recherche et en donnant des indices au suspect.
Depuis la fin de son incarcération, il y a six mois, Godelieve Elvers n’a sollicité aucune assistance sociale, n’a déclaré aucun revenu. Elle n’a pas, non plus, cherché à voir ses deux enfants. Nous devons orienter nos prospections dans les quartiers sensibles de nos cités où elle pourrait avoir trouvé refuge. Avec sa photographie nous devrions parvenir à la localiser. Je vous ai fourni les noms et adresses de ses codétenues lorsqu’elle était emprisonnée. Peut-être a-t-elle trouvé refuge chez l’une d’entre elles ? Nous n’avons pas répertorié de lignes téléphoniques à son nom. Selon sa collègue, Ute, qui travaillait avec elle au Mahzen, Godelieve Elvers ne possédait pas de téléphone. Dernière précision : sachez qu’elle se fait appeler Gwendolyn.
Concernant notre suspect ? deux hypothèses : compte tenu de son état physique, nous sommes convaincus qu’il lui était impossible de quitter l’hôpital sans une complicité externe. Nous en déduisons qu’il doit se trouver dans un endroit où il est soigné. Dès qu’il aura récupéré, il deviendra potentiellement dangereux et agira selon sa méthode en toute impunité, se croyant quasi invincible. Il voudra certainement nous prouver sa pleine puissance ; n’oublions pas que nous avons face à nous un authentique psychopathe. La deuxième hypothèse, la moins probable, est qu’il se soit échappé seul. Nous avons visionné toutes les caméras disponibles mais aucune trace d’un homme titubant ou s’enfuyant dans les environs de l’hôpital. Aucun vol de véhicules, quels qu’ils soient, aucun taxi, rien de concret. Au regard des éléments que nous avons analysés, nous écartons cette hypothèse sauf si nous découvrons un indice pour l’étayer. Deux agents poursuivent leurs investigations sur cette piste. Bien évidemment, vous serez tenus au courant si nous la privilégions. Vous avez dans votre dossier l’adresse confidentielle et codée pour que nous puissions communiquer sur les avancées de l’enquête et mon numéro de portable. Aucune intervention sans mon accord. Je rappelle, comme le veut la procédure, que je suis l’interlocuteur direct et le référent unique entre vous, le procureur et le commissaire qui supervise l’enquête. Nous remercions Hartmann pour le travail préliminaire accompli. La fluviale est déchargée de ce dossier pour le bon fonctionnement de l’enquête. Avez-vous des questions ? »
Les participants demeurent immobiles, en apnée, comme si le temps
se figeait. Quelques secondes passent, Klaas perçoit les froissements de feuilles et les murmures à peine audibles qui s’amplifient progressivement, en « fade in » cette fois. Il observe le vacillement des corps qui se dénouent après être demeurés raides par concentration ; aucune question, ni suggestion ne surgissent parmi tous ces policiers aguerris et expérimentés, comme l’était son père qu’il imagine en face de lui, l’écoutant fièrement.
L’exposé de Klaas est clair, précis et chacun sait exactement ce qu’il
doit faire. La machine policière se met en branle comme une moissonneuse-batteuse qui avancera inexorablement en battant et en moissonnant. Le rabatteur à griffes explorera les pistes, la barre à coupe interrogera les témoins, les informations seront triées, disséquées, les mauvaises écartées, et celles qui auront été tamisées seront récoltées pour faire progresser l’enquête. La machine avancera de son pas sûr et lent mais jamais elle ne cessera de progresser. Nuit et jour durant, elle fauchera jusqu’au dernier grain et elle ne baissera la garde que si elle se retrouve dans une impasse. Lorsqu’elle finira sa moisson, elle transmettra sa récolte à une autre machine qui transformera les grains comme bon lui semblera, leur donnant un goût et un parfum différents en fonction des acteurs divergents qui entreront en scène, et surtout des accusés dont le niveau social sera déterminant.
« Merci Klaas, c’est parfait ! Vous savez tous ce que vous devez faire. Au boulot et bon courage à vous tous. »
Hendrik Ten Berge vient de conclure la réunion. Klaas regroupe ses papiers.
« Pas mal, Monsieur l’inspecteur pour cette première, tu viens de réussir ton grand oral !
— Merci Floortje, j’apprécie. Mais c’est maintenant qu’il va falloir
être à la hauteur, et tu sais que je compte sur toi et Willem. » Elle sourit… la pièce s’illumine.
Le pouvoir transcende, Klaas en prend conscience. Quelques heures auparavant, il n’aurait jamais pensé être capable de diriger une telle réunion.
Subitement, des compétences nouvelles émergent et lui donnent des ailes. Une énergie ambitieuse et mégalomaniaque brûle en lui, il la ressent comme un vertige. Il veut la partager. Cette enquête peu ordinaire qu’il espérait tant s’offre à lui. Il en prend conscience et a la certitude qu’il possède les capacités pour la mener rondement ; il sait qu’il peut compter sur le professionnalisme et l’amitié de ses deux adjoints dévoués et constants. Ces deux-là sont incontestablement ses meilleurs atouts.
*
Vers 17 heures, Klaas sort du commissariat et rejoint par la gauche la rue Zwaanshals. Il la remonte sur 100 mètres, s’engouffre dans Hartenruststraat, longe la Rotte en empruntant Zwaanshalskade. Il traverse le cours d’eau en empruntant la passerelle et rejoint Crooswijksebocht par la gauche. Il affectionne particulièrement ce parcours champêtre. Les veines des cours d’eau et les pistes cyclables de Rotterdam contrarient une architecture citadine cubique qui lasserait sans elles. Cette harmonie entre les rues longilignes, les méandres de l’eau, les péniches glissantes, le batifolement des vélos donnent à ce pays cette singularité paisible que le sud de l’Europe ignore.
Il parcourt quelques mètres et se glisse sous une des portes d’entrée picturale du cimetière de Crooswijk. Il marche une dizaine de minutes et se dresse devant la stèle de son père.
Comme un cierge fade mais digne, il partage avec celui qui était son phare, sa boussole, la satisfaction d’une promotion professionnelle. Il l’implore délicatement pour ne pas troubler sa quiétude céleste. « Papa, j’aimerais tant que tu sois là ; aujourd’hui j’aurais tant besoin de ta force et de ta sagesse pour m’accompagner sur le chemin de la réussite ». Les yeux de Klaas frétillent comme les ailes d’un papillon. L’enquête palpitante s’avère complexe et il ressent le besoin de partager ses émotions et états d’âme avec celui qui lui a révélé sa vocation. Devant cette tombe silencieuse et apaisante, il mesure sa solitude et le poids de la mort qui emporte, avec elle, les habitudes de l’ordinaire et du quotidien dont nous avons, force est de le constater, le plus besoin. Sans eux notre vie serait trop fantastique pour durer, nous mourrions jeunes et épuisés.
Il reste de très longues minutes, immobile, ému, se consumant comme le cierge qu’il est devenu. Le crachin soudain ne le perturbe pas. Brusquement, comme s’il recevait un électrochoc, Klaas s’en retourne et rejoint le commissariat où sa besogne l’attend.
*
OceanofPDF.com