Gwendolyn
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VIII
Jeudi 26 novembre, Hôpital Erasme, 18 heures.
Le docteur Bransword s’assure, en suivant assidûment les deux policiers du regard, qu’ils se dirigent bien vers l’ascenseur qui mène à la sortie. Il se méfie de leur ténacité qui pourrait les amener à outrepasser ses recommandations et interroger, tout de même, le témoin hospitalisé.
Depuis l’absence forcée de son chef de service, accidenté en motocyclette, il dirige consciencieusement l’unité médicale de neurologie. Il s’applique à cette tâche et espère la reconnaissance du Professeur Peter Van Den Berck pour qui, il a une estime incommensurable.
Il connaît bien Peter Van Den Berck. Ils ont noué une relation professionnelle amicale. Lorsqu’il faisait ses études, Egbert Bransword avait été qualifié par le professeur d’étudiant brillant. Dès l’obtention de son bachelor, à l’université de Maastricht, il avait régulièrement effectué des stages dans l’unité neurologique du Centre hospitalier Erasme. Diplômé depuis peu, Van Den Berck lui avait rapidement proposé de devenir son bras droit.
Bransword apprécie la personnalité de Van Den Berck, bien qu’énigmatique, qui se consacre entièrement à sa matière. Auprès de lui, il apprend, s’enrichit et devient un éminent expert. Son tuteur est reconnu par toute la communauté scientifique comme un praticien éminent. Peter Van Den Berck publie régulièrement dans de nombreuses revues médicales de renom. Ses travaux concernant la radio chirurgie stéréotaxique ont une résonance internationale.
Bien que Bransword connaisse la vie professionnelle de son mentor, il ne sait que très peu de choses quant à sa vie privée. Sa secrétaire, afin d’éviter toute maladresse, l’avait informé que sa femme et son garçon étaient décédés, quinze ans auparavant, suite à un accident de voiture infâme. Depuis, il porte ce fardeau avec résignation et a résolument décidé de rester seul, comme s’il voulait se punir indéfiniment. Il refuse toute distraction qui pourrait l’éloigner de cette autoflagellation qu’il s’impose strictement. Pour assumer pleinement sa rédemption, l’hôpital est devenu son chemin de croix. Depuis mardi, l’absence de Van Den Berck pèse et déstabilise l’organisation du service. Bransword peine à coordonner toutes les équipes médicales et il appelle plusieurs fois par jour le professeur pour lui demander conseil. Il sait pertinemment que ces échanges permanents lui assureront la gratitude du « chef » qui lui renouvellera sa pleine confiance, lorsqu’il reviendra. La loyauté de Bransword est constante, fidèle, sans faille. Van Den Berck le connaît bien, ses passions, ses défauts et même certains de ses travers.
Avant de téléphoner à Van Den Berck, Bransword s’accorde quelques minutes de repos. Il regarde, indifférent, par la fenêtre les mouvements incessants des fourmis multicolores qui s’activent autour du complexe hospitalier. Le soleil disparaît, assombrissant l’atmosphère. La ville s’allume comme un sapin de Noël et il ressent soudainement l’envie de quitter l’hôpital pour rejoindre le Poolcafé Delfshaven. Il s’imagine se calfeutrant dans l’ambiance du club, en sirotant une Grolsch bien fraîche tout en défiant un de ses amis au billard. Sauf que… lorsque nous nous écartons de nos contingences, quelles qu’elles soient, pour nous accorder un moment d’évasion, il y a toujours une porte qui s’ouvre et une voix qui nous ramène à la réalité que nous essayons de fuir.
« Docteur Bransword ?
— Oui !
— Le professeur a essayé de vous joindre durant votre entretien avec
la police. Il a demandé à ce que vous le rappeliez.
— Merci Ingrid, je vais le rappeler. »
Dans le silence, une porte claque. L’événement pourrait être anodin mais ce fait est rare dans un hôpital. Bransword sursaute, se retourne instinctivement puis regarde, à nouveau, par la fenêtre. La nuit emporte maintenant le jour dans son panier sans fin. Ces deux-là, depuis belle lurette, jouent à cache-cache sans jamais totalement se confondre et rythment nos vies inlassablement. Lorsque l’obscurité apparaît, les couloirs du dragon hospitalier cessent de rugir, le silence pose sa chape de plomb sur la vie ou la mort en suspens, comme la nuit et le jour. Dans ses entrailles numérotées, le calme nocturne ne sera brisé que par la plainte railleuse d’un malade espérant le secours affectueux de la femme en blanc ou par celle d’une agitation mortuaire. Ici, dans ce lieu rassurant, ultra-technique et hygiénique, les personnes s’éteignent perfusées à un écran plat. Un hôpital la nuit ressemble à un cimetière lumineux à l’agonie, pense-t-il. Chaque mouvement traduit toujours une action de souffrance, de détresse ou d’urgence.
Les monitorings, les respirateurs, les différents appareils d’assistance médicale diffusent une ambiance sonore intrigante, ponctuée par les métronomes des pulsations cardiaques qui rappellent la fragilité des vies suspendues à la technologie. L’hôpital, avec sa lumière artificielle, se métamorphose en train fantôme qui slalome dans les ténèbres en évitant les âmes perdues qui viennent cueillir les prochaines. Le matin, le corps médical comptabilise ses défaites face à la veuve et il s’accroche aux espoirs qui naîtront lorsque, en équipe, il visitera les malades dont l’état se sera amélioré durant la nuit. Dans un hôpital, l’obscurité nocturne peut être aussi bien salvatrice que fatale. Le jour ne récolte que ce que la nuit a bien voulu, généreusement, lui laisser.
Bransword poursuit son introspection : nous pouvons sauver cent vies, celle perdue nous hante et nous sommes les seuls à le savoir. Les familles nous qualifient la plupart du temps d’insensibles. Lors des formations universitaires, ce sujet reste tabou : l’approche et le soutien psychologique des praticiens sont rarement abordés, comme si nous étions, tous, atteints du « syndrome de John Wayne ». Même si la profession se féminise, les séries télévisées présentent toujours les médecins comme virils et invincibles. Pourtant chaque perte humaine est un purgatoire.
A chaque astreinte, Bransword psalmodie le même refrain, les mêmes angoisses. La nuit dans un hôpital, il n’y a que des urgences. Il se prépare à la combattre, un nœud à l’estomac, comme un boxeur, au moment où il passe sous les cordes et que la ferveur de la foule lui interdit de faire demi-tour.
Mais Bransword ne perd jamais le cap ni la foi. Ses doutes le rendent humain et cela le rassure. Il sait que pour sauver cent vies il faut nécessairement avoir envie de défier la mort. Avoir une approche trop rationnelle, indifférente ou démagogique l’éloignerait du serment qu’il a fait, celui de soigner suivant ses forces et sa capacité. Lorsqu’il annonce le décès d’un patient à ses proches, il reconnaît son impuissance ou son échec, et comme un boxeur, la défaite a raison de sa bienveillance : il est knock-out et n’a plus de ressources pour affronter ce nouveau combat, avec empathie. Sa froideur masque sa détresse et sa pudeur son humanité. Il se protège fatalement. Après de longues nuits insomnieuses et angoissantes, suite aux décès de certains de ses patients qui le ramenaient à sa propre mort, Bransword adopta définitivement un rôle de comédien pour se prémunir. Cette riposte solutionna ainsi son dilemme cornélien. Il avait donc choisi de se retrancher derrière son savoir, quitte à être accusé d’être insensible, plutôt que de laisser son empathie prendre le dessus. Il savait que cette seconde option atteindrait vite les limites du supportable ; il n’était ni formé, ni armé psychologiquement pour cela. Les gens ignorent que dans certains services, comme la réanimation, 25% des admis décèdent et que de nombreux médecins se suicident, incapables de faire front, face à l’insupportable.
Klaas l’avait jugé, à tort, d’homme froid et insubmersible, et réciproquement, Egbert avait qualifié Klaas d’homme incapable de comprendre cette réalité où l’on côtoie la mort quotidiennement et inlassablement.
Nous pensons tous être loin les uns des autres, la victime et l’accusé, le prisonnier et le geôlier, le juge et l’assassin, le policier et le médecin alors que nous avons tous des similitudes : quel rôle pour certains, quelles morts à annoncer pour les autres ? Si nous cherchions vraiment à nous rapprocher, nous trouverions tous le plus petit dénominateur commun qui servirait de socle à nos citoyennetés voire nos fraternités.
Comme Klaas, Egbert était aussi un idéaliste, comme lui, il le savait, et comme lui, il avait un jour décidé d’œuvrer noblement pour les autres, malgré ses travers qui le hantaient, ses ambitions et parfois même son égocentrisme. S’il fallait trouver un terme pour nommer la relation entre les hommes, nous pourrions affirmer sans risque qu’elle n’est qu’une luciférienne interprétation qui les éloigne plus qu’elle ne les rapproche. L’homme a une fâcheuse propension à déceler, avec malice, les défauts de ses interlocuteurs plutôt qu’à identifier, avec sagesse, ses qualités. Nous jugeons, la plupart du temps nos semblables, négativement. Contrecarrer ce penchant pervers, par une attitude antonymique, changerait-il la face du monde ? Certainement ! sauf que dans la jungle humaine, l’homme cherche toujours à se protéger de ce qui le menace puisque, à contrario, la mansuétude n’est jamais cruelle et demande beaucoup moins de vigilance : il n’est pas nécessaire de l’identifier puisque la bienveillance ne menace personne.
Comme par réflexe, quand Bransword s’égare beaucoup trop dans les labyrinthes métaphysiques, comme Klaas d’ailleurs, sa raison chasse efficacement toutes ses pensées à l’emporte-pièce et le ramène illico presto à ses conjonctures professionnelles. Le docteur se ressaisit et rejoint son bureau. Il s’installe confortablement et compose le numéro de Van Den Berck.
« Bonsoir Egbert !
— Bonsoir Peter ! Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? Allez-
vous mieux ?
— Beaucoup mieux, vos soins m’ont remis sur pied rapidement, je
pense revenir vendredi.
— Je me réjouis de cette très bonne nouvelle, ici vous nous manquez.
J’ai eu la visite de la Police aujourd’hui concernant un patient que nous n’avons pas pu identifier. Il n’avait pas de papiers sur lui. Il serait, semble-t-il, mêlé à un homicide qui a eu lieu dans un bar du port.
— Ah, oui, en effet, sinistre affaire !
— Pour le moment j’ai refusé l’interrogatoire, le patient n’est pas en
état de le supporter. Ils m’ont demandé des échantillons sanguins pour procéder à une comparaison d’ADN ; ils vont formaliser leur demande.
— Oui, c’est normal en pareilles circonstances. Attendons la demande
du procureur, nous leur fournirons les échantillons demandés. Pas avant, afin d’éviter que nous soyons éventuellement poursuivis par un tiers pour ne pas avoir respecté la procédure. Nous verrons cela ensemble demain. Ne faites rien sans m’en informer au préalable.
— Bien sûr !
— Ont-ils mis en place un dispositif particulier de surveillance du
patient.
— Non, pas pour le moment !
— Curieux… en général, ils procèdent ainsi lorsqu’ils ont un suspect.
Sinon, quelles sont les autres nouvelles ?
— Nous avons sorti madame Hachemi du coma artificiel dans lequel
nous l’avions plongée.
— Parfait ! sinon Egbert, j’ai un petit service personnel à vous
demander. J’ai du monde à la maison, je vous rappellerai sur votre portable dans la soirée ; sinon je vous en parlerai demain lorsque je serai de retour à l’hôpital.
— Bien sûr, avec plaisir, à tout à l’heure ou demain. Très bonne soirée
avec vos amis. »
Bransword raccroche satisfait de son échange avec Peter. Il rejoint la salle de repos où un plateau repas l’attend.
Nous bénéficions bien souvent d’attentions qui nous facilitent l’existence sans pour autant avoir l’obligeance de remercier celle ou celui qui veille sur nous dans l’ombre. Combien de gestes d’amour se perdent ainsi dans l’océan de l’ingratitude ? Egbert n’appartenait pas à cette catégorie, il saurait remercier Ingrid de ne pas avoir oublié de commander son dîner. Il feuillette sa tablette, s’informe des dernières indications concernant l’évolution des malades du service et se prépare mentalement pour son marathon nocturne. Dehors, dans le froid presque hivernal, les formicidés ne sont plus que des ombres rejoignant leur tanière.
*
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