Gwendolyn
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XII
Vendredi 27 novembre, Terschelling, 18 heures.
Le soleil frôle déjà les toits de Terschelling lorsque Katelijn accoude sa bicyclette à la clôture de la maison des Elvers.
Katelijn venait souvent rendre visite aux parents de Gwendolyn durant l’absence de leur fille adorée. Elle entretient avec eux une relation constante et confidentielle. Katelijn pourrait être considérée comme leur seconde fille. Sa présence supplétive, durant quatre ans, a soulagé la mélancolie profonde qui rongeait Hella et Claus Elvers. Tous les trois sont unis par l’affection qu’ils se portent.
« Goedenavond, Madame Elvers !
— Goedenavond Katelijn, je suis heureuse de te voir.
— Moi aussi Madame Elvers. Comment allez-vous ?
— Depuis le retour de Gwendo, beaucoup mieux, tu imagines ? Toi
aussi, tu dois être heureuse d’avoir retrouvé ta sœur de cœur ?
— Oh que oui, si vous saviez ! Est-elle là ?
— Oui, elle est là ! Que c’est si bon de te le dire. Entre, elle se repose
dans sa chambre ; elle est si fatiguée. »
La mère, radieuse et apaisée, tourne la tête dirigeant sa voix vers l’étage, comme jadis :
« Gwendolyn ? Kalelijn vient d’arriver. »
Une voix guillerette fuse de l’étage :
« J’arrive Mam !
— Dis-moi Katelijn, t’a-t-elle parlé ?
— Oui, elle m’a tout raconté.
— Nous sommes tellement soulagés qu’elle soit revenue. Nous devons
la soutenir et l’accompagner pour qu’elle reprenne une vie... »
Hella n’a pas le temps de poursuivre. Comme prise en flagrant délit de confidences, elle baisse la tête comme une bête de somme, s’essuie les mains dans son sempiternel torchon qui ne la quitte guère, et s’éclipse discrètement vers son ouvrage culinaire.
Face à la scène, Gwendolyn sourit et descend l’escalier. Elle sait qu’elle n’a rien à craindre de sa mère et elle devine la conversation qu’elle a eue avec son amie.
« Viens Kate, grimpons dans ma chambre cela nous rappellera nos soirées secrètes lorsque nous parlions jusqu’au petit matin. »
Durant quatre ans, la chambre de Gwendolyn était devenue un sanctuaire protégé des différentes ingérences du temps et d’un certain nombre d’usages, comme son entretien. Quand Gwendolyn la quitta, la pièce se figea.
Chaque dimanche de la semaine, alors que ses parents fréquentaient encore la paroisse, sa mère y déposait dans un vase en cristal, signé par Kjell Engman, des fleurs de saisons. Pour la chambre, ces fleurs s’affichaient comme l’unique distraction de la semaine. Ensuite, le bouquet demeurait seul et fanait sans visite en se contentant de son unique ration hebdomadaire d’eau. Quand elle procédait à la relève, quasi mortuaire, madame Elvers s’asseyait quelques instants devant le bureau de sa fille, dont l’horizon s’ouvre sur la fenêtre, et elle l’imaginait studieuse, piochant dans la rue déserte l’espoir d’une animation.
Dès que l’émotion intense étranglait sa gorge, elle se levait, quittait la chambre, qu’elle fermait à double tour, en laissant la clé sur la porte. Elle voulait surtout éviter un courant d’air qui l’aurait plongée dans quelques souvenirs poignants, les jours où sa petite fille gambadait allégrement entre l’étage et la cuisine ; le temps de l’insouciance heureuse que nous consommons frénétiquement sans nous en rendre compte et qui alimente notre profond chagrin de parents. La porte scellée pour sept jours, elle redescendait, séchait délicatement ses larmes, reprenait son torchon et invitait son mari à passer à table. Lui, ne disait rien, il connaissait le rituel mais ne l’évoquait pas, c’était celui de son épouse, il respectait cette intimité anxiolytique.
Les deux amies s’allongent sur le lit puis s’adossent au mur pour mieux échanger.
« Alors Kate, as-tu trouvé quelque chose ?
— Pas grand-chose, juste un article, mercredi, dans le Algemeen
Dagblad. Le journal parle brièvement de l’agression du gérant du bar du Mahzen et évoque la présence éventuelle de deux personnes en fuite qui sont désormais recherchées par la police. Aucun nom n’est évoqué. L’article est laconique. Rien trouvé d’autre, désolée Gwendo.
— Tu es certaine Kate, rien d’autre ?
— Oui, certaine !
— Te rends-tu compte de ce que cela veut dire ?
— Non, pas vraiment !
— Quand j’ai quitté la chambre il y avait deux corps, celui d’Harald
qui s’est suicidé et celui de l’homme qu’Harald a agressé quand il essayait de me violer. Il l’a frappé plusieurs fois avec un pied-de-biche puis cet homme s’est avachi sur moi. Son sang coulait sur ma poitrine, j’en ai encore des frissons nauséeux. Pour me dégager, je l’ai écarté et il est tombé à côté du lit. Je pensais qu’il était mort, il n’était qu’inconscient, alors ! O mijn God ! »
Katelijn, stupéfaite, prend la main de son amie dont les ongles sont rongés.
« Oui, en effet ! Écoute-moi Gwendo : il faut que tu ailles à la police leur raconter ta version, il le faut.
— Non Kate, ne me demande pas cela, je ne veux pas retourner dans
cet engrenage ; le plus tard sera le mieux. Je veux profiter de cette liberté retrouvée. Il sera toujours temps quand la police viendra me chercher, ce qui ne devrait pas tarder car, à mon avis, ils m’ont certainement identifiée avec mon ADN.
— Mais Gwendo, cela veut dire que tu pourrais être en danger. Cet
homme sait que tu peux l’identifier. La police te protégera.
— Non Kate, je t’en prie n’insiste pas, je vais profiter de toi, de mes
parents, et quand ils viendront me chercher, je leur raconterai peut-être la vérité. »
Son regard est vague, ailleurs. Se construit-elle une parade pour
échapper à cette réalité qui la rattrapera indubitablement ?
« Tu sais Kate, rien ne prouve que j’étais dans cette chambre ce soir-
là. À part cet homme, qui m’a vue ?
— Mais Gwendolyn, si tu n’étais pas dans ta chambre, où étais-tu ? Il
te faudra un alibi, tu n’es pas sérieuse ?
— Oui je sais, il faut que j’y réfléchisse. Je ne veux pas retourner en
prison. »
Le regard de Gwendolyn devient avide, effrayant. Il traduit une grande détresse traumatique. Alors son amie, prévenante, la réconforte :
« Veux-tu venir manger à la maison demain à midi ? »
Elle lui répond enthousiaste, son visage sortant de sa torpeur :
« Oui avec grand plaisir. Pour le reste, bouche cousue de tout cela avec qui que ce soit et même ton mari ; d’accord Kate ? »
Elles se regardent. Leurs deux avant-bras se collent verticalement, leurs mains s’entrelacent et elles se regardent franchement et d’une seule voix s’esclaffent « bouche cousue = promesse tenue ! »
Combien de fois avaient-elles passé ce pacte qui les liait secrètement ? Elles ne s’en souviennent guère mais ce geste d’amitié est leur signe de ralliement qu’elles se sont inventées enfants, lorsque naissent les premiers secrets auxquels on donne.... une importance essentielle. Ce qui est certain, c’est que ni l’une ni l’autre n’en avait trahi aucun.
Même le jour où Kate s’était enfuie de sa maison pour se cacher, suite à une dispute avec son père, et que les habitants de l’île s’étaient rassemblés pour la retrouver. Son poney blessé devait être anesthésié et son père le lui avait annoncé. Elle le rendait responsable en le soupçonnant à tort, de ne pas avoir fermé correctement l’enclos. Percuté par une voiture, l’animal avait les jambes arrières fracturées et le vétérinaire ne pouvait le sauver. Alors elle a voulu fuir ce monde et sa méchanceté pour soigner son chagrin et elle s’était cachée, là-haut, dans le clocher de l’église, avec une poupée et quelques friandises. Malgré l’insistance des adultes, qui la questionnaient assidûment, Gwendolyn n’avait rien avoué, jusqu’à mettre en danger la vie de son amie. Kate avait été retrouvée, juste à temps, déshydratée, par l’agent de maintenance de l’horloge qui procédait à la visite annuelle d’entretien de son mécanisme.
Kate quitte la maison, l’encre nocturne enveloppe la piste cyclable. Le vent glace l’air du large qui s’engouffre dans le couloir de la maison ouverte et lumineuse. Elles s’embrassent affectueusement. La porte se referme, privant la nuit de lumière, ce qui ne perturbe pas le jaseur boréal qui chante impassiblement.
Gwendolyn se sert une tasse de thé à la bergamote, et rejoint la baie du salon. La lumière extérieure éclaire le jardin. Son père répare la porte du cabanon en bois qui sert de remise aux outils d’extérieur. Ses gestes sont lents, laborieux. Elle devine les douleurs dorsales qui lui empoisonnent l’existence depuis trop longtemps. Sa silhouette qui se meut dans la presque pénombre et disparaît parfois derrière la cabane lui évoque le temps furtif et énigmatique qui un jour l’emportera sans sommation. En regardant ce jeu d’ombres chinoises, elle sait qu’elle doit profiter de sa présence et ne jamais oublier qu’il a illuminé son existence. A la méfiance des jours de louanges, ceux où l’on adule le défunt, Gwendolyn préfère depuis son retour les jours du présent, qui eux ne mentent pas. Elle suit avec attachement les gestes ralentis de son père, et ses va-et-vient lui évoquent une procession funèbre dans l’obscurité, qu’elle réfute, luttant énergiquement contre la noirceur de son subconscient. Son père ressent son regard, il se retourne. Le soleil de son sourire met fin à ces pensées macabres et son expression joviale la soulage immédiatement.
Elle porte à ses lèvres la tasse chaude et sirote, goulue, le thé parfumé. Que doit-elle faire ? La seule certitude qu’elle a est son obligation de se présenter dans un commissariat chaque mois pour valider sa libération anticipée et conditionnelle. Elle sait qu’elle ne le fera pas à Terschelling pour ne pas mettre l’île en émoi. Peut-être retournera-t-elle à Rotterdam, si de bonheur personne ne venait l’appréhender au domicile de ses parents. Lorsque nous sommes devant une échéance coercitive, nous espérons toujours un miracle. Pourquoi n’en bénéficierais-je pas, s’interroge-t-elle ? J’ai aussi le droit à ma part de chance.
Elle pose sa tasse dans l’évier, embrasse sa mère qui lui demande si tout va bien. Elle la rassure par une accolade affectueuse puis, nonchalamment, elle se dirige vers la salle de bain.
Elle pose délicatement ses affaires sur un tabouret en bambou, actionne le mitigeur de la douche puis se glisse sous le jet brûlant. Le visage en arrière, elle laisse la cascade chaude et relaxante l’emporter vers des rivages où l’on passe ses journées à traînasser et à rêver. Depuis quatre ans son désir contenu lui rappelle qu’elle est une femme et il aimerait qu’elle s’en souvienne.
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