Gwendolyn

Bruno Vaisse · Chapitre 34 sur 36

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Gwendolyn

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XXXIV

 

Lundi 7 décembre 23 heures 30, 10 miles marins au nord de Hoek van Holland.

 

L’ancre du Betti Lazuri glisse vers le fond marin. La nuit claire inonde de ses astres brillants, l’encre épaisse et verdâtre de la mer du nord.

Le yacht de Van den Berck a fui rapidement le port de plaisance de Stichting Veerhaven en empruntant le long bras fluvial qui mène à la mer. Successivement il a englouti, NieuweMass, Scheur puis Nieuwe Waterweg. Après avoir atteint le phare de Maasmond Hoog, le plaisancier, tout à tribord, en avant toute, a mis le cap vers l’Ouest.

A 10 miles de la côte néerlandaise, lorsque l’horizon n’est plus que cette coupure franche entre les cieux et l’empire terrestre, le professeur a coupé sèchement le vrombissement des deux puissants moteurs Caterpillar de 715 chevaux. 

Le vent frais picote le visage du capitaine qui s’active à la manœuvre afin d’immobiliser le bateau. Les étoiles chutent dans l’encrier géant et leur reflet perturbe la ligne d’horizon.

L’embarcation de prestige tangue légèrement comme si la mer le berçait tendrement. Le clapotis des vagues perdues et le craquement de l’acajou luxuriant animent l’atmosphère singulier et enivrant de la haute mer. Seuls les marins connaissent cette apesanteur où l’homme disparaît et n’a même pas la place d’un confetti dans un immense champ de blé. A vrai dire, la mer ignore l’existence humaine qui pourtant demeure son pire prédateur. Bien que…

Mais la réalité se moque éperdument de cette ambiance marine idyllique. Le professeur souhaite en finir. Il doit absolument exterminer l’inspecteur et la fugitive qui connaissent son identité et pourraient le démasquer publiquement.

*

Klaas reprend connaissance. Il a la main menottée à une poignée métallique d’une luxueuse cabine décorée en marqueterie. Dans un coin opposé, Gwendolyn se tient recroquevillée, elle aussi, accrochée à un anneau à cuvette. Elle regarde Klaas soulagée, inquiète et perplexe. Elle est vêtue telle qu’elle l’était lors de leur dîner à l’Aqua Asia Club. Son visage fatigué exprime l’angoisse de ces derniers jours de séquestration.

« Klaas, Klaas comme je suis heureuse de te voir, tu ne peux t’imaginer.

— Moi aussi, Gwendolyn, je suis à ta recherche depuis que tu as quitté

mon logement vendredi matin. »

Klaas se frotte la tête, il saigne. Le coup de crosse a été violent et la

douleur s’avère aigüe. Il a besoin de toute évidence de soins.

« Comment m’as-tu retrouvée ? Pourquoi m’as-tu cherchée, nous nous

connaissons à peine ?

— Samedi dernier, je suis allé à Terschelling pour t’offrir une

surprise : ma présence. Oui je sais c’est immature, mais j’en avais envie. Grâce à un ticket de transport aller que tu avais laissé sur la table de mon salon, j’ai compris que tu habitais sur cette île. »

Elle écoute, émue. Durant tout ce temps, elle avait pensé à lui et à ce

miracle du prince charmant venant délivrer sa belle au bois dormant. Ce genre de conte qui n’existe que pour répondre aux peurs des enfants, en leur listant un canevas des épreuves qu’ils devront réaliser pour s’accomplir. La fiction devenait réalité. Mais le méchant loup détenait ses proies. Qu’allait-il advenir d’eux ?

« Alors, tu as rencontré mes parents ?

— Oui j’ai rencontré tes parents : Hella et Claus ; ainsi que Katelijn.

— Ils t’ont tout raconté ?

— Oui ils m’ont tout raconté.

— Je suis désolée, vraiment désolée.

— Pourquoi le serais-tu ? Tu n’as pas eu de chance avec Wouter. Pour

cela tu as payé cash. Et pour le Mahzen, tu aurais dû appeler la police, même si je comprends pourquoi tu ne l’as pas fait.

— Vraiment tu comprends ?

— Oui je comprends. »

Elle s’énerve…

« Comment peux-tu comprendre ? La police ? que connais-tu de la

police et de ses méthodes ? Je ne voulais plus revivre la contrainte de ces interrogatoires incessants ; fuir, ne plus revenir dans cet enfer. Vous autres, vous parlez de choses que vous ignorez : la police, la justice, la prison. Quelle justice ? Celle qui m’a condamnée pour une chose que je n’ai pas commise. Pour les examens, je suis d’accord, je méritais d’être sanctionnée mais pour la drogue, jamais, je n’ai rien fait. Qui m’a vraiment écoutée ? Wouter m’a accablée et je n’ai pas su me défendre. Si la police et mon avocat avaient fait leur boulot alors je n’aurais jamais fait de prison. Ne me déçois pas Klaas, oublie la police, je t’en prie.

— Ce n’est pas possible !

— Comment ce n’est pas possible ? Ce mec a essayé de me violer, il a

survécu à l’attaque d’Harald, il a pris la fuite, il m’a retrouvée avant la police et tu voudrais que je fasse confiance à la police ?

— Oui je voudrais que tu lui fasses confiance.

— Alors donne-moi une bonne raison de lui accorder ma confiance.

— Parce que je suis inspecteur de police. »

Stupéfaite, Gwendolyn ne réagit plus. Cette révélation la prive de toute

réaction. Elle a les yeux révolver, puis elle s’adoucit, Klaas devient son unique salut…

« Alors, c’est toi Klaas ou la police qui m’a retrouvée ?

— Les deux, je crois…

— Et si nous n’avions pas vécu cette soirée exquise, aurais-tu mis

autant d’ardeur à me retrouver ? »

Klaas n’a pas le temps de répondre, Van Den Berck pénètre dans la

cabine, armé d’un pistolet. Il regarde les deux amants éloignés l’un de

l’autre et leurs airs bouleversés et bouleversants. Il fustige leurs

retrouvailles grassement et cela l’amuse tant. Il s’assoit sur le coin du lit

molletonneux qui s’enfonce sous son gabarit. La posture de l’homme se

métamorphose. Le marin solide, comme du roc, efface le pédant

scientifique, hautain et suffisant. Il apparaît plus énergique, plus violent

et déterminé. 

« Alors Klaas, comment m’avez-vous démasqué ? Je suis curieux de l’apprendre. Je savais qu’un de mes indices vous conduirait tôt ou tard à moi. La photo de ma femme que j’ai volontairement laissée dans mon bureau, peut-être ? Ou est-ce la maquette de mon yacht posée intentionnellement sur l’étagère de ma villa ? »

L’inspecteur répond comme un élève interrogé par son professeur. A-t-il peur ? Adopte-t-il cette posture au vu des circonstances qui ne s’avèrent assurément guère favorables. Cherche-t-il à gagner du temps face à une situation objectivement compromise ? Qui pourrait vraiment les secourir ?

« Plusieurs éléments m’ont permis de venir jusqu’ici. Mais je ne sais pas si j’ai découvert ces indices ou si vous m’avez tout simplement manipulé ».

Van Den Berck arbore un air dubitatif qui ne cache pas pour autant sa satisfaction arrogante. Il affiche un sourire de vainqueur et une mimique volontairement naïve :

« Ah bon !

— Vous m’avez orienté vers Bransword en sachant qu’il était déjà

mort. Lorsque j’ai découvert le corps dans la mezzanine, je n’avais qu’une infime présomption vous concernant. En effet, dans le cendrier, sur votre bureau, il y avait quelques emballages des bonbons « croibleu » que nous avons retrouvés dans les toilettes du Mahzen et sur d’autres scènes de vos horribles crimes. Cette présomption s’est renforcée lorsque j’ai vu cette photo de vous et Bransword, fêtant le nouvel an chinois, à l’Asia Club. Je me suis souvenu immédiatement de cette soirée où je vous ai croisé dans le restaurant alors que j’attendais Gwendolyn qui s’était absentée pour se rafraîchir. J’ai commencé à établir un rapprochement et à vous soupçonner : qui d’autre que vous savait que je passais la soirée avec la fugitive que vous recherchiez ? Vous l’avez facilement reconnue et pour cette raison vous vous êtes rapidement éclipsé. Cela ne vous ressemblait pas, vous êtes si obséquieux, curieux et bavard. Rien ne vous empêchait de discuter avec moi en attendant son retour. Intuitivement je suis donc retourné au restaurant chinois, à la recherche d’un indice. Lorsque je suis arrivé à l’Asia Club, j’ai remarqué un ancien calendrier chinois de la dynastie mandchoue des Qing encadré et fixé au mur. Ce cadre a excité mes méninges. 

— Ah oui, je le vois, juste derrière le comptoir d’accueil. Savez-vous

que ce restaurant appartenait à ma femme ?

— Oui je le sais ! Ensuite il y a eu ce set sur ma table qui me proposait

de convertir ma date de naissance grégorienne en date lunaire chinoise. J’ai alors compris qu’il existait une similitude entre votre femme chinoise et ce calendrier puisque j’avais déduit que vous agissiez selon un rituel précis que je n’arrivais pas à identifier. J’ai

converti les dates de tous les crimes que nous n’avions pas élucidés, du calendrier chinois au calendrier grégorien. Toutes les dates chinoises correspondaient à deux dates : le 9 et le 23 octobre. Pour la première date, il suffisait de connaître la date de décès de votre épouse pour déchiffrer la similitude : le 9 octobre 2006. Pour la seconde, j’ai mis un peu plus de temps. Quand je suis venu chez vous, j’ai trouvé dans votre bibliothèque un album souvenir de votre fils, Guo. J’ai compris qu’il s’agissait de la date de la mort de Guo après toutes ces années où il a été maintenu dans un coma artificiel, du 09 octobre 2006 au 23 octobre 2016.

— En état végétatif, vous voulez dire. »

Gwendolyn écoute, médusée. Elle comprend la signification des objets asiatiques dans la chambre à coucher dans laquelle elle était séquestrée. Peut-être connaîtra-t-elle un jour la signification du grillon qui se trouvait dans sa cage ?

« Et je comprends aisément aujourd’hui comment vous avez joué habilement avec l’ADN de Frederik pour qu’il porte le funeste chapeau. Où est-il d’ailleurs ?

— Ah ce fameux Frederik, un vrai joker, un exécutant comme nous en

raffolons tous, un doberman, n’est-ce pas Gwendolyn ? A vous de le retrouver Klaas, c’est votre job !

— Et Bransword ? je ne saisis pas son rôle.

— Très simple Klaas, très simple. Pour contraindre une personne à

vous rendre un service, il faut détenir un secret la concernant qui, aussitôt divulgué, compromettrait sa carrière. Bransword se travestissait et se prostituait. Je connaissais son secret. Il ne le savait pas. Je gardais cette révélation sous le coude. Quand je lui ai demandé d’extraire Frederik et de me l’amener chez moi, il n’a pas pu résister. Ensuite il m’a demandé quelques jours de congé. Vous connaissez la suite ?

— Est-ce vous qui l’avez tué, maquillé sa mort en suicide ? Frederik ?

— Idem, Klaas, ce n’est pas à moi de découvrir cette vérité mais à vos

services Klaas, cela serait bien trop facile. Revenons à ce qui nous concerne. Vous et cette ravissante Gwendolyn.

— Et pour Godelieve, comment avez-vous fait pour la retrouver avant

nous ?

— Vous me décevez Klaas, voyons rien de plus simple, quand on est

médecin. Réfléchissez. »

Klaas revoit Van Den Berck le jour de leur rencontre au commissariat. Il l’avait laissé seul dans le bureau pour demander à Willem de préparer des cafés. Cette absence avait permis à Van Den Berck de relever le nom de la fugitive puisque le dossier était grand ouvert et la photo de Godelieve Elvers apparaissait avec son nom et prénom. Klaas mesure sa bévue qui a coûté la vie à deux personnes. Il est consterné et Van Den Berck enfonce le clou.

« En quelque sorte vous êtes responsable de la mort de ces deux personnes. Sans votre légèreté blâmable, ces deux personnes seraient toujours en vie. »

Van Den Berck poursuit victorieux et suffisant :

« Alors, Monsieur l’Inspecteur, comment ai-je fait pour être plus rapide que vous ? Vous ne devinez pas ?

— Oh mon dieu ! Évidemment, comment n’y ai-je pas pensé ? 

— Et oui Klaas, comment est-ce possible que vous n’ayez pas pensé à

solliciter les services médicaux pour savoir si Godelieve avait fait l’objet de soins médicaux ou d’intervention chirurgicale ? Il m’a fallu à peine une minute pour connaître son adresse et utiliser la voiture de Bransword pour me rendre à son domicile. On apprend toujours à ses dépens, n’est-ce pas ? Malheureusement pour Godelieve et son amant, elle n’était pas la personne que je recherchais. Mais ils connaissaient mon visage, aucun salut n’était possible.

— Pourquoi un tel acharnement, au nom de quoi ? De quelle

vengeance ? De quelle justice ? 

— De quelle justice ? mais voyons Klaas, je parle de la vôtre, celle

que vous représentez, celle que vous défendez, celle que vous cautionnez. Car c’est bien vous, la police qui irriguez le commerce de la justice. Une femme ivre, droguée, une serveuse, une pute des bas-fonds prend son véhicule à deux heures du matin, percute la voiture de mon épouse à plus de cent quarante kilomètres à l’heure, en rase campagne. Alors que ni ma femme, ni mon fils ne sont décédés, elle prend la fuite en les laissant agoniser sur le bas-côté. Elle quitte son

véhicule, prend le temps d’appeler un de ses amis pour s’enfuir, ne prenant même pas le temps d’appeler les secours. Quand ils arriveront, il sera trop tard. Ma femme décédera à l’hôpital faute d’avoir été transfusée et mon fils, privé d’oxygène trop longtemps sombrera dans les plus sombres ténèbres. Et votre justice, quelle sentence a-t-elle prononcée ? Deux ans d’incarcération ! Deux années pour deux meurtres, vous osez me parler de justice ? Et savez-vous finalement combien de temps cette personne est restée en prison ? »

Klaas, submergé par tant de haine, se met en apnée puisque celui qui pose la question n’attend jamais la réponse.

— Une année… une petite année ! et savez-vous pourquoi, elle est

sortie si tôt ? Pour bonne conduite. J’espère que vous appréciez l’ironie du sort. Pour bonne conduite ! »

Il ricane malicieusement mais demeure placide et réfléchi. Van Den Berck s’exprime comme s’il animait une conférence.

« Je comprends votre douleur, Monsieur Van Den Berck, mais cela justifie-t-il vos crimes odieux ? Toutes ces femmes ne sont pas responsables du meurtre de votre famille.

— En premier lieu, Klaas, comprenez que je me moque, sans retenue,

de votre compassion judéo-chrétienne. Elle ne m’intéresse pas, elle n’a plus aucun impact, me concernant. Jamais vous ne pourrez définir le sens du mot douleur en pareil cas, sauf lorsque j’aurais violé et tué votre compagne. »

Les propos acerbes de Van Den Berck transissent Klaas et Gwendolyn qui ne réagissent pas. Ils se regardent, apeurés, chacun cherchant dans le regard de l’autre un éventuel salut. Le professeur poursuit calmement.

« Vous avez peur, c’est normal. Mourir est le moment le plus universel et commun, celui qui nous rend tous égaux et pourtant c’est celui qui nous effraie le plus. Nous le redoutons et dans la plupart des civilisations, son sujet reste tabou. Avez-vous déjà vu le visage d’un mort quelques secondes après que la veuve l’a fauché ? Que ce soit au bloc, quand le malade m’échappe, ou juste après avoir assassiné toutes ces filles, il affiche une extrême douceur : la béatitude absolue, une quiétude que nous n’obtenons jamais en dormant. Durant un bref instant, tout s’arrête, le temps se fige. La mort libère l’homme de ses tourments, qui s’évaporent invisiblement. Le mot délivrance trouve alors tout son sens. Vous devriez tenter l’expérience, Klaas, vous ressentirez alors ce que j’évoque. Les gens qui peuvent parler de cela sont rares. Vous, les policiers, arrivez trop tard sur les scènes de crime pour surprendre ce moment privilégié, cette passerelle entre l’enfer terrestre et le paradis céleste. Peut-être les militaires, bien que… Nous sommes un cercle très fermé, une élite et nous ne débattons jamais à la télévision et c’est bien dommage puisque nous sommes à l’image de ce monde abject. Imaginez le buzz : Des criminels exprimant le plaisir qu’ils ont à tuer, chacun faisant une surenchère de ses exploits. Quel show ! Combien de téléspectateurs, pensez-vous, regarderaient cette émission ? Des millions ? Peut-être plus. Pensez-vous que je pourrais être l’animateur ? Quelle belle cérémonie médiatique et populaire ! De la soupe morbide pour tous les mécréants et les incultes ! Je jubile de me voir sur ce plateau de reality-show. (Il sourit, presque fou)

Assez plaisanté, revenons à notre sujet si vous le voulez bien. Qui croyez-vous que j’ai assassiné en premier ?

— La conductrice responsable de l’accident qui a causé le décès de

votre femme.

— La conductrice meurtrière, plus justement. Vous avez le sens de la

litote mon cher Klaas. Exactement ! Dès qu’elle est sortie de prison, j’ai fomenté mon crime. Et qui était cette femme ?

— Allez Klaas, un petit effort ; vous ne devinez pas ?

— …

— Non ? Et vous Gwendolyn, avez-vous une idée ? Allez, un petit

effort, c’est tellement évident. »

Gwendolyn résiste, ne souhaite pas participer à ce jeu vicieux. Van Den Berck lui appuie le pistolet sur la tempe.

« Alors Gwendolyn, sinon…

— La femme d’Harald ?

— Exactement, sa Gwendolyn à lui, pas la vôtre, Klaas ! Quelle

coïncidence, je vous l’avoue. Mon erreur a été de retourner au Mahzen en pistant votre Gwendolyn à sa sortie de prison. Je n’ai pas reconnu Harald et donc je ne me suis pas méfié de lui. Ce pauvre

Harald, condamné pour un crime qu’effectivement, il n’avait pas commis, mais, moi seul le savait. En revanche, il m’avait identifié et il s’est tapi pour me surprendre. Car vous avez bien compris que c’est lui qui est venu secourir sa compagne en laissant ma femme et mon fils mourir.

— Harald ?

— Oui Harald, le soi-disant gentil Harald que tout le monde adulait

durant son procès et qui se justifiait pour tenter de prouver son innocence. Bénéficiant, le salaud, de circonstances atténuantes, il n’a pris que quinze ans. Avouez qu’il méritait bien davantage s’il avait vraiment tué sa femme. Votre dieu voulait-il me punir en me jetant dans la gueule du loup et offrir ainsi à Harald son expiation. C’est sans compter sur les forces qui habitent les individus de mon espèce. Satan nous protège. D’une part Harald croit me tuer et m’épargne sans s’en rendre compte et d’autre part il se suicide. En me tuant, pensait-il obtenir son pardon de ne pas avoir secouru sa femme ? Pensait-il à ma femme et à mon fils qu’il avait lâchement abandonnés ? Espérait-il faire d’une pierre deux coups ? Quel crétin, franchement. Quelle réparation pouvait-il implorer ? Vous me trouvez cynique, n’est-ce pas ?

— Vous êtes fou, complètement fou. »

Van Den Berck sourit. Il attendait cette remarque banale. 

« Pourquoi avoir décidé de poursuivre vos crimes si votre femme était vengée ?

— Oui pourquoi ? Vous les policiers, vous êtes obsédés par l’aveu et le

mobile, vous cherchez obsessionnellement le pourquoi de chaque délit ou crime. Parfois, il n’y a pas de pourquoi, c’est ainsi.

— Vous ne trouvez pas votre réponse un peu simplette ?

— Ne faites pas le malin Klaas, vous n’êtes pas en position de force.

Voyez-vous, il existe deux sortes de folie. (Il prend un ton académique) L’une vous rend dépendante des autres et l’autre vous permet d’exister, sans assistance. Il suffit de la maitriser, de la canaliser. Manipuler et dominer est jouissif ; lorsque vous décryptez ces mécanismes, la vie terne devient passionnante. Certes, posséder un bien matériel procure des satisfactions, mais posséder une personne, la rendre esclave procure une sensation de puissance bien plus jubilatoire. Être un bourreau n’est pas une chose difficile à

assumer quand on accepte de l’être. Pour preuve, chez les nazis, cette acceptation était assumée, bien que collective et déresponsabilisée puisque leur devoir, obéissance et fanatisme annihilaient tous remords, alors que chez moi elle est individuelle et assumée. Je suis une ordure intelligente et cela me plaît. La mort tragique de ma femme a provoqué chez moi une sorte de trouble de dépersonnalisation qui se traduit par un sentiment de détachement dichotomique de mon propre fonctionnement mental, une frontière franche entre le bien et le mal. Mais contrairement à d’autres malades, mes deux personnalités s’entendent à merveille. Elles cohabitent intelligemment et elles sont spectatrices l’une de l’autre, chaque personnalité s’admirant mutuellement. L’accord parfait, l’idylle absolue entre le mal et le bien. Le jugement des autres, votre jugement, n’a aucune importance Klaas, aucune. Pour juger il faudrait comprendre. Mais dans notre société on juge sans comprendre, on juge par rapport à des normes et ces normes, elles sont écrites par les puissants et uniquement pour défendre leurs propres intérêts. Elles sont gravées dans le marbre par des gens instruits, dominants et influents. Pensez-vous que si les pauvres écrivaient le code civil, il serait le même ? La charia est-elle une pure fiction ? L’inquisition également ? J’aime transgresser la norme et croiser le regard de ma victime. Cela ne me ronge pas, bien au contraire, elle alimente mes pulsions. Je n’ai pas honte de mes transgressions, je ne crains pas leurs conséquences, je me fiche éperdument de ne plus être en adéquation avec mes valeurs morales

de jadis quand ma 莉 娜 (Li Na) était là. Mes valeurs sont différentes, elles ont basculé dans le royaume de l’horreur et c’est passionnant car nous vivons tous les jours dans un monde horrible mais tout le monde s’en accommode.

— Ce que vous dites est monstrueux. C’est caricatural, excessif,

abominable.

— Monstrueux. (il sourit presque affectivement). Avez-vous vu le film

« C’était demain » avec ce formidable acteur, Keith Mac Connell, qui nous faisait vomir dans « Orange mécanique ».

— Non !

— Ni l’un, ni l’autre ?

— Non !

— Quel dommage ! Avez-vous lu H.G Wells, « La machine à remonter

le temps » ?

— Oui !

— Ouf ! J’ai eu peur que vous soyez ignare. Dans ce film, pour

échapper à Scotland Yard qui est sur le point de l’arrêter, le Docteur Stevenson s’enfuit en 1889 dans une machine à remonter le temps que H.G Wells a inventée. Il se retrouve projeté dans les années 1980. Son inventeur part à sa recherche puisqu’il imagine le futur vertueux et il serait préjudiciable que Jack l’envenime par son comportement monstrueux. L’inventeur le rattrape et lui dit qu’il est un monstre. Et savez-vous ce que Jack répond ?

— Non !

— Jack l’éventreur allume la télévision et contraint Wells à la

regarder. Il prend la télécommande et lui montre le monde en zappant. Apparaît une multitude de scènes de violence : la guerre, des crimes, des viols, des braquages, des populations affamées… Il interpelle Wells : Vous dites que je suis un monstre parce que j’ai tué quelques prostituées, mais Wells, ici je suis un enfant de chœur, regardez ce monde bourré de monstres. Le voici votre futur idéal, un futur monstrueux, le futur est monstrueux. »

Gwendolyn et Klaas écoutent sans broncher ce développement tautologique, une théorie résumant le monde dont la finalité ne serait que l’apologie de la monstruosité et justifierait le comportement diabolique de Van Den Berck.

« Alors les tourtereaux, qui est le monstre ? »

Van Den Berck s’interrompt et s’immobilise. Il cherche ses mots. Son regard devient furieux. La folie s’empare de lui, comme une lumière qui imploserait de l’intérieur, au-delà des yeux, et engloutirait toute raison par son éclat.

« Vous pensez que je suis un monstre paranoïaque ? Je m’en moque orgueilleusement. Un jugement n’a de valeur que pour celui qui le porte mais certainement pas pour celui qui le reçoit. Je vis et je m’adapte à mon environnement comme tout être vivant. Pour moi la morale qui compte est celle du vainqueur. Tant que je gagne c’est ma morale qui s’impose. Vous pensez que je suis mégalomane. Évidemment que je le suis et je ne m’en cache guère. Je suis fier de ce que je suis et pour survivre dans ce monde, je le cache bien évidemment. La mort n’a pas d’importance, comme une partie de flipper, je sais qu’il y aura un game over ; mais pour le moment c’est moi qui gagne et qui ai les billes gratuites. Quand vous voyez une personne mourir sur la table d’opération vous comprenez que la vie prend fin en un micron de seconde et que le mort ne se plaint jamais. Alors, le jour où viendra mon tour, je n’aurai pas peur, de quoi voudriez-vous que je me plaigne ? Je jouerai jusqu’au bout. Grâce à ce jeu je me maintiens en vie.

— Vous avez une conception manichéenne du monde. Votre douleur a

fait de vous un psychopathe, un tueur en série.

— Un psychopathe ? Mais comme nous tous, Klaas ! Voyons cela de

plus près : Je suis assoiffé de pouvoir, manipulateur, prétentieux et égoïste, charmeur, obséquieux, impliqué dans ma vie sociale et professionnelle. Ce sont les traits du tueur en série, non ? Vous imaginez le nombre de tueurs en série qui sommeillent autour de nous ? Peut-être vous Klaas, qui sait ? Il suffit d’un événement traumatisant pour vous métamorphoser en serial killer. Quand j’aurai violé et tué Gwendolyn sous vos yeux, alors vous deviendrez un criminel potentiel. Serez-vous enclin à me pardonner, me trouverez-vous des circonstances atténuantes ? Me condamnerez-vous à mort ? Ceci étant, la plupart des gens sont pour la peine de mort alors qu’au fond une perpétuité est une bien meilleure punition. La mort délivre contrairement à l’emprisonnement. Le public pense se soulager en condamnant à mort mais au final, il soulage l’assassin. La pire des punitions est l’emprisonnement.

— Imaginez que le monde ne soit constitué que de monstres comme

vous, ce serait la fin.

— Mais Klaas, ma démonstration n’a-t-elle pas été assez claire. Êtes-

vous idiot ou faites-vous semblant ? Depuis que l’homme est sur terre, il n’a engendré que des monstres. Avec nos connaissances et notre intelligence, Dieu ne devrait plus exister et nous devrions être dans un paradis. Pourquoi occupe-t-il autant l’avant-scène ? Regardez le monde tel qu’il est. En quoi suis-je différent ? Parce que j’agis en mon nom ? Le monstre n’est-il pas cette femme qui prend sa voiture droguée ou alcoolisée, celui qui roule comme un fou, celui qui vend de la cocaïne et qui va engendrer la douleur et la mort, ceux qui acceptent des génocides et ne seront pas complices mais juste responsables à demi-mot, celui qui largue Little Boy ou Fat man , au nom d’un patriotisme illusoire qui masque la réalité des enjeux

meurtriers des pouvoirs économiques ? Depuis quand les petits garçons tuent des centaines de milliers de personnes ? Comment peut-on accepter que l’on donne le nom de sa mère à un avion qui va tuer autant de gens ? Comment peut-on croire qu’un homme ne soit pas hanté par ce crime contre l’humanité et puisse mourir tranquillement dans son lit à 92 ans ? La morale du vainqueur vous fait vivre vieux, Klaas. Savez-vous ce que Tim disait pour se donner bonne conscience ? 

— Non !

— « Je savais dès mon assignation que cela allait être plein

d'émotion. Nous avions des sentiments mais nous avons dû les mettre en retrait. Nous savions que nous allions tuer de nombreuses personnes. Ma motivation était cependant de faire de mon mieux pour mettre un terme au massacre le plus rapidement possible ». Seriez-vous capable de piloter Enola Gay ?

— Votre question n’a pas de sens, le contexte n’est pas le même…

— Bah voyons ! Nous les néerlandais qui vivons avec le cul serré,

nous sommes-nous excusés pour les atrocités dont nous nous sommes rendus responsables dans les Caraïbes, au Brésil, en Asie ou en Afrique du Sud ?

— Vous mélangez tout, en décontextualisant les évènements, vous leur

faites perdre leur sens.

— Vous trouvez ? Pour vous l’apartheid n’est plus contextuel ? Le

Moyen-Orient, Israël et la Palestine, c’est de l’histoire ancienne ? le Rwanda, la RDC ? Les cartels en Amérique du sud, les mafias en Europe, la responsabilité des USA quant à la montée du djihadisme, l’attentisme chronique des Européens, la Chine au Tibet, l'immobilisme des pays musulmans face aux crimes contre l'humanité perpétrés par Pékin à l'encontre des Ouïghours, dans la province du Xinjian… Le monde est monstrueux, l’humanité est monstrueuse, les dieux sont plus monstrueux que le diable car ils se cachent derrière le soi-disant libre arbitre qu’ils ont accordé aux hommes. Nous sommes faits à l’image de Dieu, mais quelle horrible image ! Je ne suis pas différent de tous ces monstres hormis le fait que j’évolue selon mes propres règles et non selon celles qui légitimeraient ma monstruosité. Je m’accepte et j’assume. Voulez-vous que je poursuive ? La liste est si longue…

— Non ce n’est pas la peine. Personne ne peut vous contredire

tellement vous êtes convaincu de votre propre morbidité.

— Et vous Gwendolyn, qu’en pensez-vous ?

— Quelle importance, puisque vous allez nous tuer. Vous justifiez vos

pulsions et vos crimes crapuleux au nom d’un monde monstrueux. Pourtant il était déjà monstrueux ce monde avant que votre famille ne disparaisse et vous ne l’ignoriez pas. Qu’avez-vous fait pour le changer ? Qu’avez-vous fait pour empêcher une femme de se droguer et conduire à 140 km / heure ? Ce monde de monstres vous convenait. Vous faisiez partie de ces puissants qui édifient des lois dans leurs propres intérêts. Avez-vous partagé vos richesses avec cette conductrice afin qu’elle puisse avoir une vie décente ? Vous aimiez votre confort et votre arrogance et jamais vous ne vous êtes soucié des enfants qui mouraient de faim. Seul votre fils vous obnubilait. Votre souffrance vous aveugle. Oui le monde est moche mais il n’est pas que cela. Regardez-moi, j’ai fait 4 ans de prison injustement. Croyez-vous que j’en veuille à la terre entière ? Aux monstres d’Amérique, d’Asie ou d’ailleurs que sais-je ? Non, je veux vivre car le monde change et chaque jour qui passe, il est moins pire. Vous êtes mal renseigné. Depuis 1990, des centaines de conflits ont pris fin, les violations graves des droits de l’homme sont en recul. Nombreuses sont les guerres qui s’achèvent et nous ne pouvons que regretter que ce sujet ne fasse pas la une des médias qui préfèrent mettre en exergue les évènements sanglants. Les démocraties apportent la paix et cette paix est fragile. Soit nous nous résignons, soit nous poursuivons notre quête d’idéal en acceptant nos douleurs, sans perdre la foi. » 

Van Den Berck se lève et applaudit. Il se dirige vers Gwendolyn, l’air

vicieux. Durant un instant chacun aurait presque oublié la dramaturgie de la situation mais Van Den Berck remet les pendules à l’heure. Il s’approche d’elle et frotte le canon du pistolet sur sa jambe. Il l’appuie fortement sur son mollet et le remonte vers ses cuisses. Elle tente de se débattre. Il lui assigne une manchette violente. Elle s’évanouit presque. Il continue sa progression et le canon se glisse sous sa robe pour atteindre son vagin.

« Alors, on fait moins la maligne, maintenant. Nous avons trop parlé, il

est temps d’en finir. »

Klaas essaye de se libérer sachant que son effort demeurera vain. Une

rage impuissante l’envahit. Le scénario qui se prépare devant lui l’effraie. Van Den Berck ne renoncera pas à son épopée furieuse. Van Den Berck remonte langoureusement la robe de Gwendolyn… 

« Savez-vous Klaas, qu’après avoir abusé de la belle Gwendolyn, je

vais la tuer avec votre arme ? Que cette arme je la mettrai à côté de vous, vous laissant ensuite vous dépêtrer avec votre hiérarchie pour prouver votre innocence. Je suis convaincu que vous y parviendrez. Vous avez perturbé ma vie et mon équilibre, alors je veux que vous payez pour cela. Je vais vous laisser la vie sauve. Ainsi vous aurez envie de venger votre compagne et cela vous rongera. Vous me chercherez et durant ce temps je poursuivrai ma croisade. Bien sûr, je vais renoncer à mon confort mais me pensez-vous assez fou pour ne pas avoir imaginé un tel dénouement sans avoir préparé ma cavale ? J’ai essayé de vous diriger vers la piste de Frederik et de mon adjoint mais vous avez été plus audacieux que je ne le pensais. Vous êtes un adversaire qui aura comme challenge celui de m’arrêter pour m’empêcher de proférer d’autres crimes, que je voudrai encore plus monstrueux, plus glauques. Chaque nouveau meurtre sera pour vous un échec. Néanmoins, il faudra que vous soyez persuasif pour obtenir auprès de votre hiérarchie, la responsabilité de me retrouver et de me coffrer définitivement. Je vous fais confiance, vous êtes un séducteur, n’est-ce pas Gwendolyn ? »

Gwendolyn reprend connaissance. Elle sent le métal froid sur son sexe.

Dans un sursaut ultime, elle décroche un uppercut inattendu et puissant à l’encontre de Van Den Berck, qui surpris tombe à la renverse. Sa tête se retrouve à hauteur des pieds de Klaas qui lui assène alors de grands coups de talon. Van Den Berck se dégage, assomme à nouveau Klaas dont le nez coule abondamment.

Le professeur regarde Gwendolyn qui baisse les armes et ferme les

yeux, elle devine son heure venue.

*

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