Joyeux noël
En guise d’amuse-bouche
Avant de m’élancer dans le toboggan de ce roman qui va couvrir sept années de rebonds, laissez-moi vous présenter ses protagonistes. Sans rien dissimuler de l’étrange liberté de leurs mœurs. Par souci d’honnêteté, j’écaillerai peu à peu leur vernis de cohérence au fil des chapitres. Les personnages ne sont plausibles qu’au cinéma, pour être acceptables aux yeux du public – rarement dans leur vie de famille, cette forme normale du délire.
Libre à vous de sauter cet apéritif et de commencer au chapitre suivant (ou page 45 si vous êtes de ces amants gloutons qui ont horreur des préliminaires) ; mais il me semble préférable de savoir avec qui l’on dîne avant de passer à table. Surtout lorsqu’on s’apprête à trinquer avec les équipes de l’improbable, du culot et du dérèglement.
Par ordre d’apparition, les membres de la tribu Diskredapl sont :
L’ÎLE
Carrefour des tempêtes abusives et des coups de colère océaniques.
Au bout du roc de la Bretagne, l’improbable est normal. Autour de cette
île, la lame est rarement tranquille, jamais une alliée. Là-bas, aux
confins de l’Europe pondérée, le vent tord l’horizon de septembre à mai
et les légendes tiennent lieu de réalité. Une absence de tout y règne : de
chlorophylle, de paix, de dunes. Nulle colline granitique, nul relief pour
contredire les éléments. Partout la bourrasque use l’herbe rase. Peu de
civilisation. Je m’y suis rendu en hiver : aucun point du globe n’est plus
féroce. Sur ce rocher infime et plat, la peine de mort semble avoir été
rétablie par le climat. En janvier, certaines marées s’engouffrent dans
les rues à pleines vagues. Les liaisons maritimes avec le continent sont
souvent coupées. L’incommensurable est la mesure de ce récif. Je m’y
sens donc à mon aise. J’en tairai le nom car je ne veux pas que l’île des
Diskredapl devienne, après la publication de ce roman, un lieu victime
de sa notoriété. Mon récit sera souvent infidèle à la réalité. Et si vous
devinez de quelle île il s’agit, ayez la correction de tenir votre langue –
ou mon éditeur vous giflera publiquement.
NÉPOMUCÈNE
Fondateur mythique du clan Diskredapl, suicidé en 1875 le jour de
Noël. Une merveille d’ivrogne, l’ami des risque-tout. Un ingénieur
volontaire doublé d’un excentrique qui donna à sa filiation le goût des
déguisements ; et la passion de brasser des chimères. Lui-même vécut
accoutré en personnage de Shakespeare, en se moquant du qu’en-dira-t-
on. Dès 1860, Népomucène Diskredapl fut dépêché sur l’île par la
Commission des Phares. C’est lui qui inaugura la tradition de marcher
pieds nus dans l’île d’avril à octobre. Pour dominer le climat et le nier
aussi. Fanatique d’imprudences – et, paraît-il, de sodomie –,
Népomucène a bâti le plus extraordinaire phare jamais osé par la
France : celui d’Ar-Gwall, édifié sur la houle atlantique, surgi des
vagues. Treize ans durant, cet acte de foi fut maçonné par sa
détermination. Il est l’homme qui désira l’érection de ce phare en haute
mer sur une roche étroite accostable aux basses eaux, quelques minutes
par jour lors des grandes marées d’été. Un roc qui affleurait à l’ouvert
de la Chaussée-de-Locmaria, l’un des plus sinistres coupe-gorge de
l’océan. Situé à l’occident de l’île, ce guet-apens est un dédale de récifs
où se ruent sans répit des lames accourues des extrémités du globe.
L’insurrection des flots bretons y est chez elle. Dans les bars de l’île, on
avait surnommé l’ingénieur Diskredapl l’Impensable. En faisant
également référence à sa descente olympique. A force de chercher
dispute à la tempête et de respirer le même air salé que ses marins-
bâtisseurs, Népomucène s’était épris de l’île et – niant son
homosexualité – d’une Bretonne, une fille drue aux yeux rieurs ; assez
pour fonder ce clan tape-à-l’œil qui allait devenir le roman de l’île.
L’Impensable a laissé à ses héritiers un journal intime. De 1863 à
1875, il y a tenu chronique en partie double. Les pages de gauche
rapportent sans pudeur ce qu’il a chaque jour convoité, éprouvé, bu cul
sec, sucé et fulminé dans un siècle de plomb. Celles de droite font état
du rôle un brin amidonné qu’il s’est cru obligé de jouer en société.
FÉLICIEN
Feu le grand-père de la tribu. Félicien forniqua peu mais toujours
debout pour ménager ses vertèbres. Ce bricoleur fantasque inventa
nombre d’appareils destinés à faciliter la vie domestique, en parvenant à
compliquer celle des siens : une machine à sécher le linge dont la pièce
maîtresse est une hélice d’avion fixée dans le grenier familial qui
soulève des tsunamis de poussière ; une poire à lavement dotée d’un
antique compresseur (susceptible de vous déchirer le côlon) ; un
détecteur de mensonges utilisant un perroquet caractériel réputé
infaillible ; des toilettes de bateau fonctionnant sur le principe de la
ventouse qui vous siphonnent en une fraction de seconde (à placer dans
le gosier, en cas de mal de mer), etc. Protégé d’humour et d’esquives,
Félicien fut un concentré de fantaisie entreprenante, d’illusions
amusantes et d’honorabilité. Fortuné, sans que l’on sache dans l’île
jusqu’à quel point, ce banquier d’affaires semblait avoir conclu un pacte
avec la chance. Atteint de scoliose morale, Félicien fut de la race des
crapules dotées d’un talent particulier pour ravager leur arbre
généalogique. Redoutable et cultivé, frotté de bonne éducation, cet
individu a connu l’ignoble dans sa jeunesse. Félicien a rendu tout
rapport apaisé avec le réel strictement impossible chez les siens.
HIPPOLYTE
L’immoralité radieuse. Souvent cet imprévoyant se masturbe et
s’essuie dans ce qu’il trouve : un billet de banque, un chaton, une
mésange inattentive, une chaussette, un sucrier. Ce dératé très spécial a
toujours confondu la brûlure du plaisir et le bonheur, ce qui est une
mauvaise idée. Crêté d’orgueil, ivre de poésie (Ah Byron !), Hippolyte
dépasse le genre humain en toute chose, comme s’il voulait défier les
mollesses de ses contemporains et humilier quiconque a l’effronterie
d’être sage. Infatigable querelleur, provocateur bouffon, d’une mauvaise
foi abyssale, prévaricateur tonique, dresseur d’otaries, lanceur de
javelot, empoigneur de culs (de bouteilles et autres), né pour vivre au
soleil de la drôlerie et au bras de la chance, adorant foncer dans les
buissons d’épines, resquiller dans les bordels d’Amsterdam et gifler
dans les tripots corses, l’escogriffe possède une inaptitude notoire à la
tempérance. Chaque minute le voit se contredire dix fois. Poutre
maîtresse du clan Diskredapl, Hippolyte a succédé à Félicien à la
direction de leur compagnie familiale : une banque d’affaires établie à
Genève, spécialisée dans le financement des projets aventureux. Chez
lui, en Suisse, les fenêtres sont encadrées de dorures, comme des
tableaux de maîtres. Hippolyte prétend que ce qu’il y a de plus beau
dans les musées, ce sont les fenêtres. Dehors passionne cet asthmatique.
Souvent, il bondit hors de son domicile, à travers la croisée des fenêtres
du premier étage. Il a épousé la très stoïque Marie-Anne qui se trouve
être la sœur jumelle de Marie-Ange, la jeune épouse de son frère Edern.
MALO
Fils aîné de Félicien, noyé en 1961. Son cadavre ne fut pas repêché ;
ce qui témoigne d’un certain art de mourir. Dans l’île, son prénom ne se
prononce jamais sans une gêne. L’improvisé de son caractère a pourtant
laissé de délicieux souvenirs à certaines. Dans sa jeunesse, le vigoureux
Malo savait piller la vie comme son frère Hippolyte. Il regorgeait de
merveilleux défauts. Les désirs des filles ne l’ont jamais lâché.
GWEN
Veuve méritante de Félicien. A quatre-vingt-dix ans, son visage s’est
un peu affaissé sans s’être atténué, s’affirmant de l’intérieur. On sent
qu’elle se façonne uniquement pas le dedans. C’est elle qui, depuis
toujours, balaye l’île d’un vent de bonne humeur. J’admire sans réserve
son culot généreux. Ses cinq enfants – Malo, Hippolyte, les jumeaux
Zinzin et Gwenaëlle et l’insipide Casimir – sont les fruits d’une intense
déception conjugale. Gwen se serait bien dispensée des appareils
domestiques bidouillés par son mari – et de ce dernier également.
EDERN
Appelé le plus souvent Zinzin, Edern – assailli de tics nerveux – a
épousé Marie-Ange, la sœur jumelle de la femme d’Hippolyte. La
fidélité n’est pas exactement l’obsession de Zinzin qui, à l’orée de
l’adolescence, eut une liaison bouillante avec sa sœur Gwenaëlle.
Liaison si impensable que ni l’un ni l’autre n’osèrent y resonger
adultes. De secret, cet inceste festif est peu à peu devenu un angle mort.
Pourtant, Zinzin pratique une sexualité buissonnière, sans préjugés
excessifs. Un arbre même l’exciterait, pourvu qu’il fût jeune et d’un
bois tendre ; ou bien un nid tiède de tourterelles, garni de plumes
accueillantes ; ou encore un petit trou de taupe dans une terre grasse.
Elu inamovible de l’Ouest, Edern Diskredapl est de ces politiques qui
n’évoquent jamais les réalités que leurs électeurs les supplient de ne pas
leur montrer. Chez lui, toute précision est frangée d’imprécision.
GWENAËLLE
Jumelle de Zinzin, mariée à un généalogiste d’origine bavaroise,
inusable érotomane fidèle. Appliqué, Markus se flatte de faire jouir
Gwenaëlle de trois à onze fois par jour depuis vingt-sept ans en
l’obligeant à chaque fois à ouvrir ses yeux en grand. Tout orgasme non
constaté visuellement le désespère. Les orifices de sa femme le
passionnent. Poussée par une obscure pulsion de clarté, Gwenaëlle a usé
sa vie à arracher du sous-sol des preuves du passé. Archéologue
besogneuse, fuyant dès que possible les assauts de sa moitié, elle a
mené des campagnes de fouilles en Irlande et en Bretagne centrale. Les
rites sexuels druidiques n’ont plus de secrets pour elle ; mais se
souvient-elle seulement de sa liaison avec son frère Zinzin ? Lorsqu’ils
se donnaient de la joie en douce, ivres morts au fond des cinémas et des
librairies… Ah les librairies bretonnes !
LE TERNE CASIMIR
Un échec, une inexistence, une cirrhose. Sa vie de déveine évolue
moins comme un roman que comme une névrose. Il est des hommes
émergés du ridicule : ainsi Casimir, qui fut toujours de constitution
précieuse et poétique. Fasciné par Félicien, ce velléitaire s’était rêvé
virtuose de manèges financiers. En restructurant la filiale berlinoise de
leur banque familiale, cherchant à épater son père, Casimir avait, paraît-
il, commis jadis une faute sévère. Du jour au lendemain, le civil
Félicien avait banni ce hongre de leur banque. Casimir avait alors
ambitionné une carrière d’imitateur qui tarde encore à s’affirmer, avec
le rêve d’incarner tout le genre humain. A défaut d’être quelqu’un.
Chacun de ses frères et sœur, et ses deux enfants, sont priés de feindre
de croire que son nouveau métier a dépassé le stade des intentions. A sa
façon, le dernier du lit de Gwen et de Félicien reste un faussaire, en
délicatesse perpétuelle avec l’authentique. Lui-même ne semble pas
certain d’exister.
MARIE-ANNE ET MARIE-ANGE
Les sœurs jumelles et belles belles-sœurs de ce clan d’aveugles.
Assez rigolotes, fanatiques de fiestas mais très frigides – à un point qui
confine à la mauvaise éducation. Ensemble, elles ont ouvert une chaîne
de magasins sans odeur. On y trouve les plus attrayantes fausses fleurs
d’Europe, si réussies qu’elles déclassent les vraies.
COLOMBINE, HÉLAS
Deuxième fille d’Hippolyte. Une tristesse aux omoplates saillantes.
Une déroute de cinquante kilos à peine, pour un mètre quatre-vingts.
Ses yeux s’ouvrent chaque matin sur des abîmes. Elle croit en son
malheur ; ce qui est une marque évidente de sottise. Sa peau mitée,
difficile, camouflée de fond de teint, reflète sa vie de déceptions. Son
atonie générale paraît irrémédiable. Molle, Colombine a tout raté.
Même ses suicides artisanaux ont manqué de style et de conviction.
NORMA, BIEN SÛR
Grande sœur de Colombine. A, comme elle le disait enfant, beaucoup
de moteur et plus du tout de frein. Une hémorragie de vérité. Une joie
définitive. L’antidote à tous les poisons familiaux. L’effrontée
merveilleuse qui ose remettre les chimères à leur place. Norma est une
vague, un mascaret du changement qui porte l’authenticité au pinacle.
Grâce à cette lucide qui échappe au piège du cynisme, tout ce en quoi je
crois m’est comme accordé. Chez elle, tout procède du cœur. Femme de
souffle, elle embrasse, m’a-t-on dit, quinze ou vingt minutes d’affilée,
en s’oubliant dans la volupté. Rien à voir avec les étriquées et les
renâcleuses qui restent au seuil de l’abandon – je les hais. Cette fille a
toujours pris le verbe jouir très au sérieux.
Depuis l’âge de quinze ans, Norma possède une copie du journal de
Népomucène. C’est Gwen, sa grand-mère chérie, qui la lui a remise
secrètement. Fascinée par ce texte en partie double, Norma tient chaque
jour le sien selon ce sain principe. Couche-t-elle gaillardement avec un
homme très marié ? L’événement est noté sur une page de droite de son
carnet. En est-elle heureuse ou affligée ? Son émotion véritable est
inscrite sur la page d’en face. Ses pages de gauche détaillent sa vérité,
celles de droite sa réalité. Souvent, elle ne rédige que des pages de
gauche.
Les présentations sont faites. Avant de passer à table pour ce repas de Noël, laissez-moi vous présenter le cuisinier – moi, ou plutôt le type heureux que je crois être devenu à l’heure où j’écris ces lignes ; et vous dévoiler les circonstances qui m’ont précipité dans l’aventure de ce livre…
OceanofPDF.com