Joyeux noël
L’enterrement impensable
Quelques jours plus tard, j’entrai en collision – moi, Alexandre Jardin – avec cette famille aux airs jardinesques. Trois nuits plus tard, au grand dam de ma femme, j’étais à bord du bateau qui voguait vers les obsèques de Gwen Diskredapl. Je rejoignais Norma dont j’avais fait la connaissance à Nantes, dans une librairie.
Au milieu d’une mer creusée, tâchant de rassurer mon épouse en lui expédiant un déluge de SMS tendres, je remarquai la nervosité du capitaine.
Submergé d’émotion, il lisait le journal de l’île au nom barbare – le Bouehz War Wor – dont il transportait l’ultime tirage, plus épais qu’à l’ordinaire me dit-on. Le marin sévère ne laissait personne approcher de l’hebdomadaire, comme s’il avait jugé prudent d’en retarder la diffusion.
Tandis que son navire fendait les lames, jetant son étrave dans un océan brumeux qui paraissait bouillir, l’homme de mer semblait en proie à la panique. Un effroi qui ne venait pas de la houle cognante ni de la danse d’écume qui nous cernait, bien qu’il barrât sa coque à s’en déchirer les mains. Le bateau contourna enfin les digues puissantes – encore debout pour certaines – qui carapaçaient l’île surgie de nulle part ; puis il s’engagea dans un chenal indiqué par des dauphins. Irréelle attention des bêtes à sang chaud pour les marins qui s’aventurent dans ce pays sans hommes.
Le petit port m’apparut dans une déchirure de brouillard. Un alignement de bâtiments pierreux faisant parfois digue, m’expliqua-t-on, les jours de danger où la mer s’invite dans les terres. Aucune belle rue correcte. Nul embellissement municipal. Pas de demeure.
Dans un bar obscur et profond, décoré de grandes cartes de l’île et de la Bretagne, je rejoignis Norma et fis la connaissance du maire. Sans gêne aucune, il me parla – on s’en souvient – de la délectable mort de son père vingt-quatre ans plus tôt, alors que ce dernier était en train de jouir dans sa mère. Je découvris en plein mois de janvier, dans cette Bretagne des îles, une population inclassable et vaillante. Quelques centaines d’âmes. On me désigna le seul étranger du récif, un commissaire de police en vacances.
Après la messe célébrée en breton, avec une foi palpable, par le curé d’Audierne fraîchement débarqué, on continua à chanter le Iliz ma farouz derrière une charrette sur laquelle avait été hissée la bière. Nous rejoignîmes ainsi les brumes épaisses du cimetière au milieu de ces tombes éloquentes, de ce marbre en colère qui criait tant de vérités – un peu grand-guignolesques il faut bien le reconnaître. On me confia que l’idée de ces aveux funéraires provenait d’une nouvelle fantastique de Maupassant. Certaines sépultures étaient exagérément fleuries ; au motif que l’île honorait ses ivrognes et ses soiffardes. Des gifles de vent empoignaient les silhouettes.
Norma Diskredapl était la chair triomphante ce jour-là. Pétrie d’une joie spirituelle qui transfigurait sa peine, elle s’avança au bord de la fosse et évoqua sans détour le secret de Gwen. Puis, d’une voix qui portait et emportait, Norma lut une lettre rouge qui contenait les dernières volontés de Gwen Diskredapl :
« Mes chers enfants, la famille doit rester le lieu de la parole franche, le lieu d’exercice de sa liberté. Chaque année à Noël, en mémoire de moi, je vous demande de vous offrir des lettres rouges qui détailleront les non-dits de notre tribu. Et qui souligneront vos impostures. A ce prix, vous gagnerez la confiance d’un clan refondé. A ce prix, vous vivrez en sécurité. A ce prix, vous retrouverez la joie de communiquer en vérité. A ce prix, vous pourrez réagir avant les grandes déchirures. La clairvoyance rend puissant. Courez le risque de vous faire confiance. Et si vous en avez le courage… montrez-vous vos feuilles d’impôts ! L’argent ment. Ne le laissez pas faire. Avec lui, soyez toujours vrai. Je vous embrasse. Votre Gwen. »
Cette lettre, j’aurais aimé que ma propre grand-mère nous l’écrivît au lieu de pratiquer un aveuglement enfantin. Emu par cette harangue, je me promis de rendre publique ma feuille d’impôts et, à chaque Noël, d’offrir aux miens une lettre rouge. En acceptant tous les dévoilements. On ne peut aimer les siens et s’en faire aimer qu’en vérité ; le reste n’est qu’habillage futile et amour friable. Gwen avait raison : la famille doit rester le lieu d’expression de l’inexprimable, et non cette forme ordinaire du délire qui m’a si souvent blessé ! Sinon, où vivra-t-on ? Dans quel autre cénacle pourra-t-on faire l’expérience de son identité profonde ?
La pluie commença à tomber dru. Je fus très troublé de voir s’effacer peu à peu autour de moi les vérités que les îliens avaient eu le cran d’écrire sur les tombes. Qui sur cette terre est son personnage honorable ? Qu’annonçait cette dilution des aveux au moment où l’on mettait Gwen Diskredapl en terre ? Sous une mer de parapluies, l’assemblée frissonna. Tout le monde sentit qu’il y avait là un curieux présage. Lâchement, l’assistance semblait soulagée que la vérité s’effaçât enfin. Norma m’avait informé des derniers événements dans l’île. Fasciné par leur liberté, je ne voulais pas que leur épopée tournât court. Mais les mots crus, tracés à la craie, au feutre ou à la peinture se dissolvaient, coulaient sur le marbre et s’en allaient grossir des ruisseaux boueux qui se précipitaient dans l’océan bouleversé. Mal à l’aise, Maëlle décampa, comme si elle avait à faire.
A l’écart, le commissaire Kermeur prenait un air satisfait. Norma et Yann semblaient, eux, désemparés. Comment lutter contre cette malignité du destin ? La pluie redoubla contre l’indicible encore lisible sur certaines dalles.
Un petit enfant – Titouan, entendis-je – jeta son doudou dans la fosse ruisselante avec une émotion simple, après qu’on eut descendu en terre le cercueil de Gwen. On commença à refermer le grand trou. Norma s’assombrit. Je devinai alors, en croisant ses yeux mouillés, qu’elle percevait la fin de quelque chose. Pas l’extinction d’une foi mais son amoindrissement.
Quand tout le monde fut parti, Yann et Norma demeurèrent debout sous la pluie grasse, face à la tombe de la grande dame du récif. Flottante, la population refluait vers le port. Embusqué derrière un monument funéraire, je restai un moment à fixer cet homme et cette femme. Rien ne me fascine davantage que les couples soudés par une lucidité commune. La photographie que je pris d’eux – expédiée aussitôt par téléphone – rassura mon épouse.
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