Joyeux noël
Prologue
Jusqu’à quarante-six ans, j’ai mené la vie d’un autre. Celle d’un rieur sans joie qui s’accommodait fort bien de ses masques. J’avais décidé d’être heureux au lieu de l’être. Une partie de moi, incapable de jouir, ne vivait pas. Dissimulé dans la lumière du succès et coincé dans des chagrins insolubles, j’ignorais que l’on pût réellement être soi à l’année longue. Un bloc de vérité. Jamais je n’avais imaginé qu’il fût envisageable de vivre sans « angle mort », en assumant à tous risques ce que l’on est.
Puis vint le big bang, ma sortie de la dépression, la fin de mon racornissement.
En janvier 2011, la tête en feu, je cessai de faire le malin en publiant un petit livre intitulé Des gens très bien. Ce récit coupant fut ma chance. Il commença à me recommencer. Mon existence en fut décapée, remodelée, vivifiée. L’opération pourtant tenait à la fois du suicide littéraire, du sabordage identitaire et du saut dans le vide. Sans doute faut-il mourir un peu pour renaître à soi.
Dans ces pages irréversibles, je quittai l’île enchanteresse des Jardin pour aborder la terre ferme de la vérité. Une terre salée. Brûlant la légende, je regardai enfin avec la bonne focale un secret de famille exposé dans les livres de mon père pour qu’on ne le vît pas. Mon grand-père paternel, juché au sommet du pouvoir collaborateur de Vichy, avait participé au pire. C’est ainsi. Le jour de la rafle du Vél’ d’Hiv’, le 16 juillet 1942, Jean Jardin assuma une politique à laquelle il resta fidèle jusqu’à sa fin. En osant ce texte curatif, presque impossible à métaboliser par les miens, je consentis à regarder en face l’angle mort des Jardin. Par cette purge littéraire, je me désolidarisai d’une tribu frappée de cécité depuis plus d’un demi-siècle. Avec l’espoir de lessiver notre mémoire et l’ADN transmis à mes cinq enfants.
A l’âge où s’éteignit mon père, je cessai soudain de vivre « à côté » de moi, dans un simulacre de gaieté. Grâce à cette publication, je fis une plongée au cœur des secrets de mes contemporains. Ce que je n’avais pas prévu. Ce fut une naissance : douloureuse, magnifique. Par courrier, dans la rue ou les cafés, on cessa subitement de s’adresser au personnage que j’avais joué jusque-là pour me parler vraiment. En engageant dans ces rencontres une bouleversante confiance. Comme si j’avais été le psy gratuit de la nation, une oreille tendue vers tous les silences.
D’innombrables personnes, remuées par mon désarroi et peut-être stimulées par ma transgression aussi publique que privée, se mirent à me livrer la réalité de leur clan. Une déferlante d’aveux. Toutes sortes d’âmes inapaisées m’ouvrirent leurs placards emplis de sidérations : descendants de la grande peuplade des collabos « honorables », anciens policiers rafleurs portant rosette à la boutonnière, petits-fils de conducteurs de train à bestiaux barricadés dans le « j’ai-rien-vu », soldats fissurés par leur guerre d’Algérie, ex-enfants cachés, Juifs à qui l’on avait longtemps masqué cette qualité. Courir le risque d’être vrai permet aux autres de l’être à leur tour. La bonde était ouverte. L’espace d’une demi-année, je fus plongé dans une authenticité qui me donna le goût de vivre autrement : sans filtre. Dans cette joie simple et difficile à la fois qui jaillit lorsque les masques tombent. Au plein soleil de la sincérité. A leur insu, ces gens désensablaient la source de vie qui est en moi. Dans la foulée, je rayai de mon carnet d’adresses toute une clique de faux-culs brevetés et resserrai mes liens avec les autres.
De mon belvédère, j’eus un accès direct au roman véritable – si tant est qu’il existe – de nombre de familles de mon pays. Et à la beauté de ces gens probes qui, soudain, osaient éventer leurs secrets en dressant l’inventaire moral de leurs parents ou grands-parents. Dans les librairies, le métro parisien, les trains gonflés de voyageurs, les bars de province ou les queues de cinéma, on me confia les secrets les mieux évités, les hontes ravalées. On pointait l’innommable. Un père très honoré, grand résistant, avait tondu trois femmes en août 1944 en leur pissant dessus. Comment interpréter cet acte déplaisant commis par un héros respecté et concilier de telles contradictions ? me demanda-t-on la gorge nouée dans un café lyonnais. A Toulon, on en voulait encore à ses parents – tout en les comprenant – d’avoir refusé d’accueillir un garçonnet juif qu’une maman étoilée tentait de confier au début de 1943, avec des insistances polies qui s’étaient soldées par une porte claquée. Ce claquement fatal résonnait encore dans la mémoire de l’ex-gamine de douze ans qui me dévoila sa honte d’être issue de ce déshonneur jamais évoqué. Au bout de ma rue, près de la place Clichy à Paris, un passant désemparé me déclara sur le trottoir que les siens vivaient depuis trois générations dans un appartement volé à une famille juive en juillet 1942, au lendemain même d’une rafle. Dans la terreur lancinante et toujours tue qu’il faille un jour « le rendre ». Au salon du livre de Bruxelles, je croisai une femme vieille et sensible, trouée de chagrin. Pendant trente ans, chaque matin, elle avait ouvert ses volets sur la maison d’un voisin courtois qui avait dénoncé deux de ses fils : déportés, gazés puis brûlés. Sans trop savoir avec quelles lunettes voir cette promiscuité, qu’elle perpétuait pour maintenir un ultime lien avec ses enfants morts. Une Toulousaine juive croisée dans une librairie aujourd’hui fermée me scia d’émotion. Prise dans le désordre d’une arrestation en 1942, cette très jeune mère avait dû choisir lequel de ses deux enfants sauver. Elle avait soudain lâché la main de sa fillette. Cette femme me crut capable d’entendre sa fêlure et les cris de sa fille sacrifiée qui, soixante-ans plus tard, demeuraient intacts dans ses tympans. Puisque j’avais bravé l’aveuglement des Jardin, on supposait que j’étais capable d’entendre l’inaudible. Que j’étais très fort là-dedans. Expert en oubliettes. Et en révélations insoutenables.
Je sentis alors combien nous habitons nos secrets de famille avant de les voir avec un peu de netteté ; et que ces épisodes impensés ne sont pas rares. Chaque lignage semble posséder sa part d’« angles morts ». Sans doute sont-ils même le meilleur ciment de nos clans, tout en les détruisant.
Dans ce pullulement de confessions qui surgissaient de toutes parts, et tandis qu’une partie des Jardin m’attaquait par voie de presse, je vis également converger vers moi celles et ceux qui tentent, vaille que vaille, de rétablir une parole juste dans leur propre famille. Des gens qui, à mesure qu’ils débridaient leurs plaies, semblaient se ranimer – et me ranimaient. Mon livre paraissait leur avoir fait l’effet d’un signe de ralliement.
Parmi cette foule d’individus, souvent drôles (on se défend comme on peut face aux morsures du destin), je fis une rencontre électrisante, au moment même où je n’étais pas loin de flancher nerveusement. C’est lors d’une signature dans une librairie nantaise, en janvier 2011, que je croisai cette âme sœur puissante, inclassable et résolument en joie.
— Je m’appelle Norma, me lança-t-elle en plantant ses yeux clairs dans les miens. Norma Diskredapl.
De ce regard franc, je fus traversé comme par une balle.
— Comment l’écrivez-vous ? lui demandai-je en saisissant l’exemplaire des Gens très bien qu’elle me tendait.
D’une blondeur impossible à éteindre avec une brosse, Norma était presque aussi solaire que mon épouse latine. Un morceau de pure vitalité. Une présence apaisée. Epelant son nom, Norma Diskredapl m’expliqua que son patronyme signifie « impensable » en breton. Puis elle déplora que la traduction française de son nom portât l’accent sur la nature ébouriffée de sa famille – qu’elle jugea « jardinesque », avec le sourire, au motif que sa tribu avait longtemps concilié des fidélités politiques nauséabondes et des mœurs drolatiques ; ainsi que de romanesques contradictions. Ce qui ne me troubla guère. Les farfelus de toute l’Europe ont depuis vingt ans tendance à affluer vers moi en rangs serrés – ce qui m’enchante. Ils colonisent même mon quotidien. La normalité m’a toujours mis mal à l’aise. J’y vois une fiction.
Avec simplicité, cette jeune femme ajouta :
— En dessous de « A Norma Diskredapl », pourriez-vous écrire, si ça ne vous dérange pas, « qui a été violée à l’âge de six ans ».
— Pardon ?
— Oui, j’ai été violée… à six ans et internée en clinique, deux fois, par mon père qui tenait à ce que je sois folle.
Haussant les épaules, elle ajouta avec une gaieté qui sonnait juste :
— C’est ainsi ! On ne va pas en faire une histoire. Ni non plus le cacher.
Effaré de la voir passer ainsi du badinage à l’aveu, je retins mon stylo :
— Pourquoi me dites-vous tout ça ?
— Parce que vous pouvez l’entendre ! s’exclama-t-elle. J’adore l’idée de ne pas faire semblant avec vous.
Je restai stupéfait que de telles catastrophes n’eussent inscrit nulle amertume sur son visage, aucune ride de souci au front ou de tristesse à l’angle des lèvres : une plénitude !
Norma précisa :
— Je suis sûre que ça vous rassure quand on dit les choses comme elles sont, ou plutôt comme elles ont été.
— Effectivement, mais…
— Ça me fait plaisir de vous rassurer. D’autant que je ne représente aucun risque pour vous.
— Que voulez-vous dire ?
— Sexuellement… autant le dire.
— Quoi sexuellement ?
— D’habitude, je couche très facilement… confessa-t-elle, la narine discrètement palpitante.
— Ah…
— Oui, je cède vite, c’est divin de perdre le contrôle. De jouir de manière inopinée. Mais là je suis amoureuse ! Fiancée même, avec un homme merveilleux. Vous l’adoreriez !
Je restai bouche bée devant cette étrange vestale de la transparence, disposée à articuler toutes les vérités – sans que l’on pût déceler chez elle la moindre trace d’hystérie. Norma n’était que tranquillité. D’emblée, elle venait de purger la question du sexe entre nous. Le sourire aux lèvres, elle me faisait pénétrer dans un domaine inconnu, à la fois fascinant et inquiétant : « la vie sans angle mort ». Mais ses paroles décalées me sécurisaient effectivement, comme chaque fois que quelqu’un s’adresse à moi en jouant cartes sur table, en entretenant une relation intense et nécessaire avec la vérité. Aujourd’hui, les postures, le respect de la bienséance et les ronds de jambe m’angoissent plus que jamais. J’ai faim de sincérité. Tandis que j’écrivais sur la page de garde de mon livre les mots mêmes qu’elle m’avait prié d’inscrire, Norma me tendit un bref dossier intitulé « Histoire secrète de ma famille ».
— J’ai sept ans d’avance sur vous… me souffla-t-elle. Croyez-moi, il est possible de vivre en voyant… tout, à 360 degrés. Et en parlant sans angle mort !
— Qu’entendez-vous par « angle mort » ? Vous n’avez donc aucun secret ?
— Si, des montagnes !
— Alors ?
— Mes secrets me construisent, mes angles morts me détruisent.
Puis elle ajouta :
— Je ne suis pas transparente, ah ça non ! Mais je dis ce que je suis tentée d’enterrer et qui me dévitaliserait si je le taisais !
— Faut-il tout voir, même ce que l’on est tenté d’effacer ? hasardai-je.
— Ça me fait un bien fou d’essayer ! lâcha-t-elle avec jubilation.
— En confondant toutes les catégories d’angles morts, publics et privés ?
— Vous savez, il y a plusieurs manières de se tuer. La pire est d’être timoré.
De toute évidence, la prudence était un risque qu’elle ne pouvait plus se permettre. Norma saisit son livre, m’embrassa sur le front sans que j’eusse le temps de réagir et, légère dans ses bottes, décampa pour ne pas rater son bateau de ligne. La joie était son combustible ; mais son allégresse semblait plus permanente que liée aux circonstances, presque postulée, quasi axiomatique. Cette femme était exposée à toutes ses émotions, magnifiquement vulnérable. Splendide complexion !
Sur son dossier, elle m’avait laissé ses coordonnées.
Je lus son texte dès que je le pus. Ses trente pages concises étaient constituées de notes douloureuses qui, curieusement, n’altéraient ni son humour ni sa verve. Regarder la réalité justifiait son optimisme – devenu indispensable. Norma y révélait les coulisses d’une tribu en tâchant de ne pas omettre un seul non-dit. Aucun surmoi ne tempérerait sa plume ironique et emballée. Ce qu’elle avait flairé ou constaté, elle le détaillait en se portant aux extrêmes de la franchise. A l’aise dans l’aveu, Norma partait du principe que toute cécité est préjudice.
Avait-elle raison ? N’étais-je pas, à mi-vie, déjà ankylosé de prudence ? Amoindri par mes réflexes feutrés et trop de dérobades ? Soudain, mon affaissement me consterna.
Le soir même, nous bavardâmes au téléphone pendant presque deux heures de son aventure familiale qui, au fil de nos confessions, mit mon imagination sous tension. Je me sentis alors brûler d’une fièvre heureuse qui n’est autre que la vie lorsqu’elle s’élargit. Norma était un tremplin vers la licence d’être soi. Capable d’une douceur absolue, elle descendait au cœur de son cœur lorsqu’elle se dévoilait.
Cette conversation nocturne a directement inspiré ce roman de Noël qui, pour une part, relève bien évidemment de la fiction. Mon identification immédiate à Norma fut d’autant plus aisée que les Diskredapl et les Jardin présentent, hélas, bon nombre de dérèglements communs. Et, je l’avoue, la gaieté inconditionnelle de cette fille agissait comme un appel d’air – car dans le même temps, elle ne se défendait pas de ses chagrins. Norma avait « l’intelligence d’être heureuse » malgré son histoire. Aucune révélation ne semblait plus susceptible de mettre à mal sa sécurité. Cette fille admettait ce qui est. Une soliste de la vérité.
Son aventure familiale avait commencé sept ans auparavant, dans son île. Plus Norma détaillait l’épopée secrète de son clan turbulent, plus elle m’hypnotisait par sa facilité à révéler l’indicible. Cette réfractaire à toute cécité avait eu le talent de réussir presque en Bretagne ce que j’ai peut-être raté à Paris : faire basculer les siens dans une lucidité inespérée. Malgré les coups, Norma était parvenue à refonder sa tribu sur un roc de vérité.
Ce qui me fait rêver, et dont j’avais alors un besoin urgent. Mon oncle paternel en rage, un cousin indigné, une demi-sœur outrée, une cousine vindicative, le ban et l’arrière-ban des Jardin défilaient dans les médias. Tous vilipendaient ma prose de mal-pensant prétendument intéressé, de traître, en espérant me culpabiliser ; ce qui fonctionnait assez bien, tant il est difficile et coûteux pour l’estime de soi de ruiner la respectabilité de son propre nom. Un soir de désarroi, je rappelai Norma. Sa voix fragile qui, soudain, n’était plus un instrument de séduction – ou plutôt de prise de possession d’autrui – m’étonna.
— Vous tombez à pic, me dit-elle, on enterre ma grand-mère demain. Venez sur notre île. Je vous attends.
— Ah, désolé… mais pourquoi ?
— Venez voir une famille qui essaie de vivre « sans angle mort ». Oui, qui prend la vérité au sérieux. Ça vous changera d’air !
— Oui mais…
— Mais quoi ? Je vous dis que, sexuellement, vous ne risquez rien.
Dès le lendemain, je rejoignis Norma en Bretagne, sur son île de haute mer, afin d’assister à l’inhumation de sa grand-mère âgée de quatre-vingt-dix ans – au grand dam de ma femme. Toujours circonspecte, L. connaît mon goût prononcé pour les êtres hors série qui entretiennent avec l’optimisme une relation particulière. Jalouse comme seule une Méditerranéenne sait l’être (j’adore ça), elle ne comprenait pas que j’étais disposé à tout sauf à me jeter dans une double vie. Fût-ce avec une femme de tempérament. Les cuisses nues des filles sous leurs jupes fines ne me tentaient pas. A ce moment-là, le sexe m’excitait moins que ma fringale d’authenticité. Norma m’avait assuré que dans le tumulte de la sortie de mes Gens très bien la découverte de son île singulière me serait un apaisement ; et peut-être un espoir. Elle affirmait avec simplicité que là-bas, on commençait à vivre « sans angle mort ». Rien de moins…
Pour être franc, les affirmations de Norma me firent l’effet d’une fable – à laquelle je voulais adhérer sans trop y parvenir. Depuis toujours, je sais que la réalité est rarement plausible. N’advient dans la vie, cet espace anormal, énigmatique, que ce qui défie les probabilités. Mais au bar central du petit port de son île embuée – qui m’apparut miraculeuse, plate, enfermée dans sa beauté –, je fus captivé par son atmosphère.
M. Le Goff, le maire, trinquait pieds nus, comme une partie de la clientèle de l’établissement (en janvier !). On m’avait dit les Bretons taciturnes, gens de peu de mots – j’en fus pour mes frais. Très ému, hautement volubile, l’homme sans cou me déclara que cette journée de deuil était doublement triste pour lui puisqu’il s’agissait de l’anniversaire du décès de son père. Avec beaucoup de naturel, l’édile ajouta :
— Mon père est mort il y a vingt-quatre ans exactement, alors qu’il était en train de jouir dans ma mère.
— Pardon ?
— Pendant l’acte sexuel, son cerveau a flanché. Vous imaginez comme ç’a été dur pour elle ? Si j’ose dire…
— Oui, je suppose… ai-je répondu, halluciné par cette confession qui, dans mon esprit, supposait un minimum d’intimité et des circonstances autres qu’une trinquée dans un café.
— Pendant qu’il était en train de jouir… répéta l’homme encore obsédé par cette vision.
Je ne savais pas comment réagir face à un être aussi peu dissimulé – donc fiable et libre. Je vomis les byzantins. Autour de nous, les îliens ne paraissaient pas choqués outre mesure. Pourtant, jamais un inconnu ne m’avait parlé ainsi, sans aucune pudeur. Face à un Breton des îles, supposément taiseux par nature, je n’en étais que plus dérouté.
Mon excitation fut plus vive encore lorsque à l’issue de la messe célébrée en celte, je pénétrai aux côtés de Norma et de son fiancé dans le petit cimetière marin accolé au bourg. Un champ herbeux comprimé dans des muretins de pierres. Dans l’étagement des sépultures et des caveaux sculptés, nous suivions la foule endeuillée qui continuait de chanter en breton lorsque je ressentis cette sorte de fièvre qui me saisit à chaque fois que l’actualité prend un tour incroyable. Une fois encore, la vie exagérait.
Sur les tombes de granit noir et de marbre, nombre d’épitaphes avaient été rectifiées ou plutôt complétées au feutre, à la craie ou avec de la peinture. Une affolante pulsion de vérité semblait avoir saisi les familles de l’île. L’indicible partout écrit, affiché. Le marbre hurlait. Dalle après dalle, on pouvait lire à ciel ouvert l’envers des vérités officielles : catalogue des secrets de famille. C’était à qui avait violé, menti à ses enfants, escroqué un frère, dissimulé une adoption, trahi les intérêts de l’île ou sa moitié. Que portait dans ses flancs une telle profanation de la mémoire ? De quelles dislocations était-elle grosse ? J’étais assailli de questionnements. Le chevillage des clans n’a-t-il pas besoin d’un minimum de mensonges fédérateurs ? Peut-on vivre durablement sans légendes agglutinantes ? Sur ce confetti de France, il semblait que oui. J’étais d’autant plus troublé que, gamin, cerné de légendes jardinesques, j’avais renoncé à croire que la vérité officielle des êtres et la réalité pussent coïncider. Soudain, la vérité et la réalité semblaient se superposer. Ce spectacle d’une communauté s’efforçant de vivre les yeux ouverts était à la fois angoissant et jubilatoire ! Ma tête bouillait. Norma me sourit dans la pluie. Je commençai à saisir pourquoi elle m’avait entraîné dans ces parages. Mon rêve d’une existence sans déni avait peut-être trouvé son lopin.
Après que la foule eut chanté le très solennel Iliz ma farouz, Norma s’avança devant le cercueil de sa grand-mère, Gwen Diskredapl. D’une voix saisissante, sonnant juste, elle évoqua son aïeule en révélant des vérités intimes :
— Toute ta vie, mamie, tu as eu honte d’être la fille d’une prostituée de Rennes qui t’a abandonnée à trois ans. Au point que tu n’as jamais pu avouer ce « péché des origines », même lorsque tu as tenté, avec courage, de clarifier ton passé. Sans doute l’avais-tu relégué derrière ta mémoire. Mais c’est ainsi : nous tes enfants et petits-enfants, descendons d’une pute bretonne !
Je restai coi. Point n’était besoin de filer sur des terres inconnues pour rencontrer des êtres dépouillés d’artifices ! Et que l’on n’aille pas me seriner que la transparence est un masque supplémentaire. Sur cette île, je me sentais chez moi. Même chez les Jardin, parfois très libres de ton, nombre de vérités ne furent jamais prononcées. A l’abri d’un parapluie, Norma lut ensuite l’ultime lettre de sa grand-mère adressée à l’île. Un texte nourri de confiance dans les siens. Puis Norma salua le grand amour de la défunte pour un officier allemand pendant l’Occupation, un nazi passionné d’Hitler qui lui avait fait un enfant naturel. Cela fut dit sans manières, comme si reconnaître le pire procurait soulagement et sécurité à la communauté.
Sans doute s’étonnera-t-on, au fil des pages, de la singularité de la famille de Norma. Jusqu’à présent, aucun Diskredapl ne possède de numéro de Sécurité sociale. La plupart s’offusquent à l’idée même d’être assurés. Gens de finances, beaucoup votent à l’extrême gauche, avec le rêve d’être fiscalement anéantis. Et l’on trouve chez Gwen Diskredapl – la défunte – une redoutable machine à laver la vaisselle aménagée par son époux en 1946. L’appareil, antédiluvien, est constitué d’une gigantesque brosse plantée sur un axe vertical, et mue par un moteur de Spitfire abattu juste au-dessus de l’île en 1944, d’où jaillit une eau savonneuse sous pression. Les jours de fête, les « bonnes » en tenue de scaphandrier tiennent les assiettes à bout de bras pour les passer sur la brosse qui manque à chaque tour de les estropier, dans un vacarme d’avion de chasse et au milieu d’une tempête de bulles. Répétons-le ici, les mirobolants m’aimantent. Ils m’apparaissent, dans leur extravagance, comme la promesse d’échapper, par la fantaisie, aux lourdeurs du passé.
Norma et sa joie inconditionnelle existent donc, tout comme Gwen, sa grand-mère, et son père Hippolyte ; même si, pour les besoins du récit et éviter mille procès, je gommerai ou retoucherai certains détails ou la chronologie exacte de ses licences. En allant jusqu’à brouiller certaines pistes. Plein d’événements seront passablement distincts de la réalité. Cependant, il est un point avec lequel je ne finasserai pas : les mœurs de cette famille seront évoquées avec une totale impudeur – puisque Norma incarne à mes yeux l’explosion de la vérité, et le franc plaisir d’opposer une parole libre à tous les cafards du déni.
A chaque fois que j’hésite à voir en face la réalité de ma propre vie – mon surpoids churchillien sur la balance, mes défaillances de père, une vilenie commise par un ami ou bien le solde fondant de mon compte en banque – j’appelle Norma. Elle me redonne aussitôt le courage d’ouvrir grands mes yeux. Sa voix est toujours, comme dans la librairie de Nantes où elle m’a percuté, un souffle charnel, une fraîcheur. Partout où se porte son regard est la profondeur, la jouissance d’être entièrement lucide – car la lucidité seule permet l’action. Mais nous nous voyons rarement. Crainte de succomber à sa présence physique, de m’éprendre un peu trop de son ferme courage ? Et qu’elle devienne, contre mon gré, l’obsession dont je ne saurais plus m’évader ? Je ne le crois pas. Je raffole de ma femme d’exception qui m’apprend tous les jours qu’en amour, il ne s’agit que de naître. J’en suis même fanatique.
Norma est passée dans ma vie tel un météore, en achevant de me transformer. Grâce à son exemple, ma métamorphose a eu lieu. Elle a terminé la mue que j’avais entamée en écrivant mes Gens très bien. A présent, les dérobades ont cessé de me charmer. A la fin de ce livre, vous verrez jusqu’où la liberté de Norma m’a conduit – ou égaré, diront les grincheux.
Puisse ce roman d’une victoire âpre, joyeuse et toujours précaire diffuser sur notre continent l’enthousiasme lumineux de Norma. Au diable les peurs qui nous rapetissent ! Pas d’autre solution que de sauter dans le vrai. Joyeux Noël ! Nous serons vieux plus tard…
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