Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 7 sur 42

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Joyeux noël

Devenir invisible

 

 

Pour mener son enquête sur la mort de Zinzin, le commissaire Loïc Kermeur rencontra un à un les Diskredapl. Intrigué, il nota que tous ces Impensable prononçaient le prénom de Norma avec réticence. Tout de suite, il en aima cette fille que l’on disait désinhibée. Les âmes non camouflées l’épataient, tout en l’angoissant. Kermeur appartenait à cette frange de la terne bourgeoisie qui en a conquis les préjugés, pas encore le ton ni l’assurance mais déjà les nostalgies. Notamment celle de vivre dans des audaces réservées, pensait-il, aux artistes, aux dîneurs en ville et aux lève-tard.

Lorsque le commissaire Kermeur convoqua Norma dans son bureau de Quimper, elle lui apparut bien trop charnelle. L’irruption du désir ! Norma était moins des yeux qu’un regard, moins un corps que des jambes – deux réussites galbées. Cette Impensable avait dans le profil quelque chose d’indompté. Dès les premiers mots, le commissaire se sentit déstabilisé, vidé de son propre secret. Kermeur éprouva alors la sensation d’être mis à nu face à une personne qui, par sa seule présence, interdisait les dissimulations. Inquiet autant que fasciné, Loïc décida d’interroger Norma en ne croisant jamais ses yeux. D’abord surprise, elle finit par lui demander :

— Pourquoi évitez-vous mon regard ?

— Je fais cela ?

— Oui, parfaitement.

— Vous savez, mademoiselle, je mène une vie sans fièvre, faite de besognes policières qui ne me procurent qu’une faible dose d’excitation cérébrale… et affective. Une existence qui n’est peut-être pas une vie mais… qui me convient.

— Et alors ?

— Et alors quoi ?

— Je vous plais, c’est le problème ? hasarda-t-elle.

— Je crois que vous me troublez, lâcha Kermeur. Trop à mon goût.

— Vous ne devriez pas avoir peur de vos élans, c’est toujours une faute, lança-t-elle en lui souriant avec une joie qui acheva de le faire frissonner.

Cette fille est une grenade dégoupillée, pensa-t-il aussitôt. Rien ne la comprime.

— Quand je serai amené à vous rencontrer, j’éviterai donc votre regard… trop franc, précisa-t-il. Cela m’aidera à garder mes distances. D’ailleurs je me tiendrai toujours à plus de deux mètres de vous si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Vous êtes toujours aussi direct ?

— Oui, avoua le commissaire. Mais que les choses soient bien claires : je suis contre l’amour inopiné.

— Ah…

— Et vous, qu’en pensez-vous ?

— Je ne pense pas quand je fais l’amour de manière inopinée, répliqua la jeune femme avec un large sourire.

Loïc Kermeur continua à parler à Norma en tournant la tête ostensiblement.

Electrisée par cette forme de déclaration, Norma fit rouler la chaise à roulettes en direction du commissaire. Tout de suite, elle éprouva l’envie excitante de se placer à moins de deux mètres de cet homme qui lui parut avoir de l’épaisseur et de l’énigme.

Loïc recula d’un pas et affecta cette froideur polie dont il rebutait autrui :

— Reprenons l’enquête… Nous disions donc… Que disions-nous ?

— Que la vie de famille est la forme normale du délire !

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