Joyeux noël
L’île noyée
Dans le port, l’étiage de la marée dépassait les surcotes. L’océan violait l’île. En ce soir de la Saint-Sylvestre, la mer enflait démesurément, gonflée par un énorme coefficient. Sa surélévation envahissait les quais illuminés comme en plein jour par les abondantes décorations de Noël, attaquait les maisons dont les façades en pierre faisaient soudain office de digues.
Les amarres des bateaux étaient trop courtes, les entraînant un à un vers le fond, après que le suroît les eut drossés et fait chasser sur leur ancre. Si l’île en réchappait, elle allait perdre ses navires de pêche, son canot de la Société nationale de Sauvetage en mer et sa navette qui entretenait le lien vital avec le continent – mouillé à l’écart des quais pour la préserver du ressac devenu fou –, ainsi que les innombrables coques qui assuraient la liberté des îliens. Keltoï, occupé à veiller le père Kersauzon, avait donné l’alarme. Angelin Le Goff avait réveillé toute l’île.
Les îliens affluaient vers le port enneigé, giflé par les rafales. La mer semblait avoir thésaurisé mille vents aiguisés qu’elle dilapidait. Par tourbillons, ils empoignaient les flots et ployaient tout. Les terreurs de l’hiver montaient. Vaille que vaille, les hommes tentaient d’atteindre les bateaux pour les désancrer dans l’obscurité, remplie de vacarme, au milieu de l’ouragan qui éperonnait les digues. Guidés par leur maire, ils s’élançaient sur des barques, en ramant à bord d’esquifs qui tanguaient fort dans le brouillard, en nageant pour certains dans cette eau obscure qui engourdissait les corps. Sur les quais, on priait en français, en breton, en silence, en latin, en sanglotant. Ce n’était plus une mer mais un vomissement d’Atlantique, un tumulte qui aspirait leur flotte.
Les Diskredapl arrivèrent à leur tour et, d’instinct, apportèrent leur concours en obéissant aux ordres de Le Goff. Sans hésiter, ils foncèrent vers les coques qui commençaient à sombrer. Sauf Malo dont les tympans saignaient. Le péril matait les colères, anesthésiait les rancunes. Et défâchait tout le monde. Face à la débâcle, notre espèce retrouvait ses solidarités. Les dents fracassées, Hippolyte sauta dans les eaux glauques pour tenter de sauver le navire de la SNSM qui piquait de la proue, déjà presque aspiré par les fonds bouillonnants. Il nageait en gardant la tête droite pour mieux voir venir les vagues. Ravageuses. Criminelles. L’héritier moral de Félicien semblait oublier la difficulté cardiaque qui le serrait de près et s’acharnait dans le flux glacé. Mais la décroissance d’intervalle entre lui et le navire paraissait irrémédiable. Trop buvait trop d’eau, déployait un courage excessif dans cette danse d’écume quand, enfin, il parvint à sectionner l’amarre fatale. Le bateau sauveur se cabra vivement, cogna Hippolyte et chacun le vit pirouetter sous l’effet d’une déferlante massive, au moment même où une yole rejoignait le navire libéré. La vague déclencha toute sa violence. Pas très amphibie, Hippolyte disparut dans sa crinière d’écume.
Kermeur plongea à son tour dans le désordre marin qui lui plantait mille aiguilles dans les muscles et, par une chance inouïe, rencontra le corps d’Hippolyte. Mais quand il le ramena au quai, Trop avait cessé de vivre. Le vieux Keltoï s’approcha. Son instinct de croque-mort flairait le chiffre d’affaires imminent. Aussitôt, en professionnel, il prit en charge le corps, et le hissa sur une charrette à bras qui traînait sur le quai, utilisée par les îliens pour décharger le fret. Kermeur n’avait rien pu faire de plus.
Abattu, Yann sortit des eaux après avoir sauvé la vie de son bateau. Il grelottait. Les galets tournoyants et les paquets de mer avaient broyé ses pieds. Norma, le visage tuméfié par les coups de talon de son père, demeurait en silence. Ce salaud d’Hippolyte s’était in fine bien conduit, évitant sans doute le grand hallali des îliens et de voir la chute de leur banque. Fouaillé par le vent, mordu par la neige, son cadavre semblait vivre sur la charrette qui s’éloignait vers la maison de Gwen, à l’autre bout du port. Norma éclata en sanglots.
La vérité dans l’île valait-elle cette violence-là ?
Ce décès les arrangeait tous.
En retrait, Loïc Kermeur et Yann regardaient Norma pleurer. Elle était possédée par son sanglot, traversée par des ondes de haine et d’amour pour son père. Kermeur savait quel déni avait fait de cette fille une toquée de transparence. Loïc avait eu raison de lui avouer sans détour qu’elle était bien la plus impensable des Diskredapl, la quintessence même de sa lignée. Même s’il se croyait guéri d’elle et de sa beauté.
Ebranlés, soulagés, les Diskredapl prirent le chemin de la maison de Gwen.
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