Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 3 sur 42

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Joyeux noël

I - la Moustache

I

 

LA MOUSTACHE

 

Quand on rencontre quelqu’un de vrai, la

surprise est telle qu’on se demande si on n’est pas

victime d’un éblouissement.

CIORAN

 

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Pas d’angle mort

 

Tout commença il y a sept ans, par l’une de ces journées inespérées où la vérité saute à la gorge des familles.

Réunis dans la faible lumière du cimetière de l’île de Norma, les Diskredapl étaient, ce matin de janvier 2004, sur le point d’affronter une secousse étrange et rude. Un miraculeux malheur. Le secret de famille qui allait leur être assené face aux îliens était inconciliable avec l’opinion flatteuse qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Aucun ne se sentait capable de l’admettre avec sang-froid. Pourtant, ce clan avait toujours vécu à l’extrême du possible en offrant à l’île sa ration d’imprévu. A chaque génération, les Diskredapl semblaient bien avoir obéi au sens de leur nom.

Sur l’île, on les appelait donc les Impensable. Avec un brin d’ironie et de jalousie dans les cafés du port. Certes, leur légèreté amusait, et leurs ennuis sauvaient de l’ennui. Mais quand il s’agissait de leur liberté, la chicane allait bon train. Les mauvaises langues de l’île se ralliaient, les trinqueurs coïncidaient et les commères y allaient de leur calomnie. A-t-on idée de fréquenter ainsi l’improbable surdosé et de ronger la pomme d’Eve jusqu’au trognon ? Tant que le catholicisme breton aurait assez de souffle pour fustiger, l’île vilipenderait ces désinvoltes.

En épargnant toutefois le vieux Félicien qu’on enterrait ce matin-là, accouplé à la probité – mieux, à la respectabilité. Même si on le savait capable de plaisanteries et de construire des machines déconcertantes. Lui seul paraissait déchiffrable. Aucun looping dans sa biographie insoupçonnable derrière sa rigueur d’allure qui en imposait à tous. Les îliens flairaient bien que le vieil Impensable n’avait pas été un saint de vitrail ni constipé sexuellement ; et que, côté affaires, il s’y connaissait en trapèze volant. Mais comment imaginer cette autorité, d’une générosité indéniable, sur un banc d’infamie ? Trop averti pour faire un prévenu, Félicien avait toujours retoqué la possibilité d’y voir clair dans son passé glorieux. Sur ce rocher, la critique des autres Diskredapl était donc le point d’intersection des indignations. Même si, à force, on avait fini par admirer leur propension à la joie, ou plutôt que l’île eût enfanté pareille famille.

Vivre, pour ces gens-là, c’était exagérer. Et vaincre la normalité, en concassant les habitudes. Peut-être était-ce pour cela qu’ils circulaient pieds nus sur leur île, en été surtout mais aussi en hiver – équipés de sandalettes ou de chaussons –, comme s’ils avaient confondu cette île et leur domicile. De même refusaient-ils de mettre des points sur les i lorsqu’ils envoyaient des cartes postales, pour signifier leur mépris de la clarté. Toutes les formes du discours rationnel étaient à leurs yeux frappées de discrédit – ce qui leur paraissait le début de l’intelligence. Chez ces drilles, on préférait rire à tout-va plutôt que de pratiquer une sévère lucidité. A la fenêtre du vrai, cette famille regardait ailleurs, comme si la fête – l’étourdissante – avait été le moyen de congédier le réel.

Ce jour de janvier 2004, les Diskredapl étaient donc rassemblés sur cette miette de France compliquée de vents. Fidèles à leur tradition, les plus jeunes allaient nu-pieds, en sandales pour la plupart, ou encore munis d’épaisses chaussettes ; mais… sans souliers. Seuls les plus âgés s’autorisaient à porter des bottes en caoutchouc, pourvu qu’ils pussent prétendre, en plaisantant, être pieds nus à l’intérieur. Serrés dans le cimetière marin, tous plaisantaient sous un soleil aux abois. Malgré leur deuil, il émanait d’eux de l’allant. Aucune émotion véritable, qui n’ait été filtrée par leur gaieté de rigueur, ne semblait les atteindre. Nul ne soupçonnait que Félicien Diskredapl, au fond de son cercueil, était en réalité vivant, alors qu’il s’était prétendument noyé et que tous croyaient son cadavre au fond de l’océan. Occupé à respirer grâce à une petite bouteille de plongée logée entre les planches, le défunt les écoutait. Vivre en s’octroyant les libertés du cinéma, lui avait toujours paru une option.

De mèche avec son vieil ami Keltoï – l’entrepreneur local de pompes funèbres au physique de druide –, le banquier moribond avait résolu d’assister clandestinement à son enterrement. L’espiègle Félicien entendait profiter de la tradition qui veut que les noyés, nombreux dans ce pays liquide, aient aussi un cercueil, même vide. Pour apaiser les familles, on s’adresse alors à une absence qui prend la forme d’une bière. Prudent, Félicien avait réclamé au fidèle Keltoï sa capsule de cyanure qui datait de son engagement dans la Résistance – au cas où la sensation d’étouffement dans cette boîte serait trop vive. Keltoï (à qui la Gestapo n’avait laissé que trois doigts à la main droite) lui avait cédé sa dose en trinquant. Sacré Félicien ! A la fin des éloges posthumes, le vieil Impensable arracherait son masque à oxygène, bondirait hors du cercueil et recueillerait les applaudissements de l’île ébaubie. Cette mascarade lui avait semblé une manière efficace de lustrer sa légende. Ce coup d’éclat atténuerait peut-être, un jour, des ombres anciennes en lui assurant les sympathies ? Est-on aussi sévère avec un fantaisiste ? Et peut-on, dans l’opinion, être à la fois cocasse et terrible ? Ce souvenir drolatique ferait alors blason et bouclier.

Dans le cimetière, les silhouettes étaient mangées par le brouillard dense. Une ventée glaciale courait sur le glacis du récif au long de cet hiver cognant, exécrable. Des nuages lutteurs s’en allaient cauchemarder dans les lointains. L’île de Norma se présente comme un mince rocher en haute mer, presque un résidu de marée. Nulle falaise pour se barricader contre l’océan, aucun abrupt pour contredire l’hiver. Ce récif n’est que béance. Le suroît (un vent de mauvais augure), cet impalpable retors, brutalisait plus qu’il ne soufflait. Il empoignait l’assistance. On entendait le potin saisonnier du large, l’échevellement des vagues meurtrières au loin et le grondement des rouleaux massifs qui, dans leurs grands élans rauques, tabassaient les grèves. La mer semblait rouler du granit. L’horizon livide et bancal – que l’on apercevait par des déchirures du brouillard – n’était que superposition de lames équinoxiales, cohue de collines glauques, de gerbes d’ombre. Au large, tout était furie, pêle-mêle. Le froid de janvier frappait les nuques et les calvities solennelles des pêcheurs chrétiens. Ici, la dignité des attitudes est fille du catholicisme celte. L’air marin glissait sur les faces cuites, gluant d’odeurs fortes de goémon.

Rétifs au chagrin, les Diskredapl se mirent à rire aux éclats jusqu’à s’en étourdir, tout en malmenant un cantique. Quand ils ne copulaient pas, c’est ainsi que ces animaux de bonheur se délivraient des réalités : en se saoulant d’un étrange rire forcé, presque toussé. L’opinion insulaire, ennemie de l’ostentatoire, n’avait jamais été bien fixée sur le compte de cette tribu, on l’a vu. Les anciens tenaient même le patronyme Diskredapl pour l’une des prononciations du nom de Satan. N’étaient-ils pas animés d’un trop-plein de désirs ? Mais par cela même qu’ils inquiétaient, on les considérait. Sur cette île frugale et égalitaire, nos étranges va-nu-pieds étaient coupables de faste. Dans ces parages, quelle misère de vouloir faire le riche ! Et de disposer d’un pactole difficile à évaluer – une banque d’affaires, qu’est-ce au juste ? –, aussi insondable que leurs mœurs.

Mais on leur pardonnait leur prodigalité car l’île, de temps à autre, en avait bénéficié. Félicien, le patriarche que l’on croyait déjà voué aux crabes, n’avait-il pas fait bâtir dans les années trente aux frais de la Diskredapl & C les digues robustes qui protégeaient l’île en éparpillant ie

les coups de mer ? En 1949, sa compagnie financière, devenue après guerre l’Impensable S.A., avait remonté à titre gratuit le quai de Penn-Argoat soufflé par la houle. Fin 1953, tracassé par l’obstiné besoin de gagner les faveurs de l’île – ou par philanthropie ? –, le vieux Diskredapl avait payé le nouveau bateau de la Société nationale de Sauvetage en mer. Hippolyte, son fils, de tempérament aussi prodigue, avait fait relever en 1992 l’imposante digue de Treudic jetée à bas un an plus tôt par un coup de folie de l’océan. Toujours à la charge de leur famille, sans que le maire de l’île, Angelin Le Goff, eût rien réclamé. Ces choses-là, essentielles et connues de tous, ainsi que le mécénat constant des sauveteurs, achetaient certaines complaisances ; de là à y voir le signe d’une culpabilité, il y avait un pas que nul ne se serait permis de franchir.

Les îliens consentaient donc à prendre les Diskredapl à la blague, tant que l’aventure de cette lignée ne blessait pas la fierté de l’île.

Le curé acheva l’éloge funèbre de Félicien en rappelant sa bonté à l’égard des plus démunis. Keltoï fut reconnaissant en songeant à son ami qui, entre les planches, n’en perdait pas une miette. Sa vieille trogne mégalithique se fendit d’un léger sourire. La brume s’épaississait, salée, affaiblissant les silhouettes des maisons du port, exténuant le réel. Le recteur, issu de ce petit peuple maritime, connaissait son île. Il n’avait pas eu à l’apprendre. Enigmatique ce matin-là, le père Kersauzon semblait une corpulence juchée sur des jambes grêles. Dans sa prédication inquiète, il laissa entendre que leur récif était aussi découpé dans ses secrets que dans ses rivages et que les familles les plus radieuses, parfois, recèlent de grandes baies mystérieuses, des anses dissimulées. Keltoï se demandait où il voulait en venir. Le vieux prêtre souhaitait-il prendre les devants, et préparer ces esprits clos au choc de l’inattendu ? Qu’il redoutait, car la dispute séculaire de l’île avec l’océan était suffisante pour qu’on n’en rajoutât pas. Et puis la moindre altercation entre habitants, accoutumés à se dérober derrière les mots, pouvait compromettre l’île. L’isolement a de la mémoire. Les filiations s’y obligent à la fidélité du sang. Dans ce minuscule fief de mer, une sorte de salure conserve tout, surtout les rancœurs qui, pour certaines, restent à vif depuis trois siècles. Il ne fallait donc pas provoquer à la légère les orgueils claniques. Le Goff ne l’ignorait pas.

Seigneurial comme son père, Hippolyte avança son corps interminable en boitillant devant le cercueil. Le profil du fils ne ressemblait guère à celui du vieux Diskredapl, rudement celte. Mais fallait-il y songer ? s’avisa le recteur Kersauzon. On admirait plutôt la filiation d’attitude, la similitude des voix bouillantes qui prenaient le cœur. En cet instant, chacun ressentait combien le disparu était surchargé de considération, d’une haute estime qui rejaillissait sur l’île. L’extinction de sa droiture et de son humour affligeait. Remué de chagrin et échappant pour une fois à son asthme, Hippolyte était beau. Chez ce cinquantenaire tignasseux et blond, il y avait l’extase de vivre, l’ivresse de jouir, mais peu d’amour.

Hippolyte avait toujours eu le génie de l’excès. On le surnommait d’ailleurs Trop. Surtout les jours où cet athlète de la finance se jetait dans le tropissime. Sur l’autoroute, dans sa hâte d’exister, il ne roulait jamais à moins de 270 km/h – les jours de grande sérénité. En se masturbant parfois, pour lâcher un peu de pression. Ce qui lui avait valu un accident sévère aux abords de Genève le 4 août 1990, le laissant claudiquant. Un autre accident avait été dû à sa manie de boire son parfum cul sec. Toujours, ce foutraque plein de sève, souvent blâmé par le père Kersauzon, avait su commettre les sottises que réclamait son caractère.

Emu, Hippolyte frotta son nez fin et s’apprêta à prendre la parole, en profitant d’une accalmie des vents hurleurs. Ce rôle lui revenait puisque son grand frère Malo avait, rappelons-le, disparu à la fin de 1961. Avalé comme son père par le tumulte de la Chaussée-de-Locmaria qui, aux équinoxes, se change en une fracassante lessive. La mort bretonne n’en aurait fait qu’une bouchée. La stèle de Malo se dressait près de la tombe de Félicien, également creusée dans le carré des noyés. Sans que l’on sût trop pourquoi, elle n’indiquait pas la date du décès.

Plutôt que de dégainer sa verve, Hippolyte commença son discours par des mots simples et doux. Il fixait des yeux sa mère, qui souriait étrangement. La vieille Gwen avait donné aux siens ce curieux pli de gaieté. Toujours en fête, c’est elle qui leur avait appris à ne jamais prendre l’existence par les épines. Aux siens, Gwen donnait tout, sauf elle-même. A en croire le fameux récit de Norma – « Histoire secrète de ma famille » –, trop de colère fermentait derrière sa mine avenante. Gwen était la femme d’un secret, comme son mari Félicien avait été l’homme d’un mensonge. En cet instant crépusculaire, elle écoutait son fils tout en se laissant submerger par sa foisonnante mémoire.

— Maman ! lança Hippolyte en serrant la main de Marie-Anne. Pour la première fois, papa a capitulé devant la fatalité. Mais il aura eu le tact de se noyer dans la brume de la Chaussée-de-Locmaria le jour même de ta naissance, un 25 décembre. Après soixante ans de fidélité, Félicien attendait ton anniversaire pour lever l’ancre. Dans cet hommage involontaire, votre passion pudique est dite.

Comment Hippolyte, alias Trop, pouvait-il affirmer une chose aussi inexacte alors que, depuis plus de trente ans, Félicien et Gwen prenaient leurs repas derrière des lunettes noires, pour n’échanger aucun regard ? Admirative de son garçon préféré mais non dupe de son personnage, la très vieille dame ne cilla pas. Gwen continua de sourire, tout en demeurant sidérée par le culte qu’Hippolyte vouait à son mari, si rosse avec lui depuis sa naissance.

— Papa ! poursuivit Hippolyte en fixant le cercueil supposément vide de Félicien qui, sous le couvercle de bois, l’écoutait. Ta banque – la nôtre désormais –, fidèle à l’esprit de Népomucène, a toujours été vouée aux projets fous : financement risqué du pont de l’île de Ré qui soude la haute mer au continent, ingénierie financière du viaduc de Millau qui défonce le ciel et de tant d’autres constructions aux allures de défis : autant d’échos terrestres du phare d’Ar-Gwall ! C’est toi qui nous as montré que l’argent fragmente les solides, fait jaillir le pétrole autant que les idées, liquéfie les gaz, fera bientôt alunir des Chinois et viole toutes les règles. Tu nous as appris à chercher sans cesse une brèche dans le réel. Les autres directions sont notre ADN, papa. Tu nous as enseigné que du tout est possible au tout est permis, il n’y a qu’un pas… qu’il faut sans cesse franchir ! Pour ne pas mourir avant la mort.

Songeant à Félicien tapi dans sa boîte, le vieux Keltoï sourit de sa vieille bouche qui formait une manière de plaie.

Edern et Gwenaëlle opinèrent à leur tour. Dans cette famille projetée en tous sens, il était interdit de croupir dans les mollesses d’une vie dolente. Le frère et la sœur, ex-amants rappelons-le, n’avaient donc pas bâillé leur existence maritale. Mariée à l’ardent Markus, Gwenaëlle subissait ses assiduités quotidiennes. Sexuellement omnivore, Zinzin, lui, vivait comme on s’éparpille. Possédé par une formidable avidité, cet élu de la République dégustait le genre humain sans chipoter. Il essayait même parfois, disait-on, certaines bizarreries libidinales qui font peur à la loi. Toute créature qui le tentait, il la sollicitait. Le néant moral, il s’y sentait chez lui. Mais Zinzin ne voyait aucun enfer dans le carrousel de ses licences qu’il nommait des libertés.

L’amour sans pondération était donc le point d’appui des Diskredapl. Tout en se distribuant les rôles : Hippolyte se goinfrait de conquêtes, Zinzin pratiquait une sexualité diversifiée, Gwenaëlle s’obstinait à paraître vierge et Casimir – le petit dernier de Gwen – était mordu de fidélité, moins par passion que par réaction.

Tandis que la brume s’épaississait, rognant le dessin de tout, Hippolyte termina enfin l’éloge de Félicien que le vieux Keltoï trouva un peu long. Dans son cercueil, son ami farceur disposait-il encore d’assez d’oxygène ? Le brouillard de janvier était désormais si dense qu’en tendant les bras, on ne voyait plus ses mains. Les silhouettes recueillies s’évanouissaient. Prenant son élan, comme si le plus difficile – ou le plus beau ? – était encore à prononcer, Hippolyte lança :

— Papa, tu resteras comme tous les hommes de l’île de votre génération un Français Libre, l’un de ceux qui osèrent dire non à Hitler !

— Non, pas du tout, rectifia la voix fluette de la fille aînée d’Hippolyte avec un ton de défi.

— Pas du tout quoi ? s’enquit quelqu’un.

— Félicien a toujours admiré Hitler, précisa Norma dans la brume. Il en raffolait.

Ce nom de fer, gigantesque – Hitler –, sonnait comme une anomalie, un mot excessif dans cette famille habituée à se gausser de tout et à mâcher des termes rigolos. Hitler s’invitant chez les aimables Diskredapl, c’était le diable dans un film de Walt Disney ou Landru déboulant à Broadway.

A trente-quatre ans, Norma était déjà ce qui sidère toutes les époques : la grande liberté. Une cousine de la lumière. L’adresse de la franchise.

Un silence d’une qualité inouïe se fit. Norma naissait à elle-même.

— Oui, notre Félicien raffolait d’Hitler, poursuivit-elle à l’abri du brouillard, à un point tel que cela se voyait sur sa figure. Avez-vous noté que la moustache de grand-père était identique à celle du Führer ?

Le Führer maintenant… Ce mot cinglant, obscène, flottait dans l’air, en apesanteur. Norma continua :

— C’est en rentrant d’un voyage d’affaires à Nuremberg, en 1935, qu’il l’avait laissée pousser, cette moustache qu’il a toujours retaillée. La fascination de Félicien pour la joie du nazisme se voyait… comme une moustache au milieu du visage ! Tous, nous pouvions constater cet aveu silencieux mais nous feignions de l’ignorer. En nous figurant, bêtement, qu’un admirateur d’Hitler ne pouvait pas être un bon vivant plein d’humour. Pourquoi avons-nous accepté cet aveuglement étrange jusqu’à aujourd’hui ? Ce jeu fou qui est devenu notre manière de vivre ensemble… Voir sans voir.

Déquillée, la petite foule tanguait. L’énormité des paroles était telle que personne ne savait comment riposter. Norma avait éclairé l’évidence sous un jour imprévu, qui sabordait le statu quo de la famille. Keltoï faillit s’évanouir en songeant à Félicien. Son vieux camarade de pêche avait toujours affirmé que cette petite-fille-là, si critique dans ses opinions, c’était la dépréciation de tout. La chicane sous un chignon. L’horripilante manie de penser que ce qui est exact est forcément occulté. Une fieffée emmerdeuse en somme. Le père Kersauzon, d’habitude si disert, ne savait que rétorquer. Soudain, la vie ne se ressemblait plus.

En décapant la légende, la fille aînée d’Hippolyte venait de donner la main à l’ange du vrai.

Evoquer l’amour pour les garçons de l’ancêtre Népomucène n’eût pas moins jeté dans la sidération. Chacun s’interrogeait. Norma délirait-elle, animée par sa rage destructive, ou venait-elle de dire la simple vérité en montrant qu’une partie visible de leur existence était bien dérobée à leurs regards ? Il semblait insensé de saccager la mémoire de l’homme le plus généreux de l’île, très installé dans la considération de tous. Qui, ici, n’avait bénéficié de l’écoute de Félicien Diskredapl, de son soutien moral ou financier ? N’était-il pas la probité même ?

Norma eut le courage de conclure :

— Si ce qui est le plus manifeste a été nié, combien d’autres choses avons-nous été capables de refouler ? Autrefois et aujourd’hui !

Les tics nerveux de Zinzin cessèrent net. Gwen resta muette, le regard dilaté. Giflée par le vent qui administrait ses fortes claques, l’assistance frémissait d’émotion. La mer, au loin, bousculait les grèves. Sa longue fréquentation de Félicien portait Keltoï à croire que Norma débloquait. Le père Kersauzon serrait désespérément sa vieille Bible maculée de traces de chopes de bière. Qu’allait-on devenir si de pareilles affirmations demeuraient sans riposte ? Dans les lointains, un orage de combat préparait ses assauts. Sans répondre à Norma – ce qui eût signifié qu’elle avait été entendue et eût raffermi ses dires –, la voix d’Hippolyte répéta en direction de la tombe :

— Tu resteras pour toujours l’homme de la Résistance qui osa dire non à Hitler et qui, au péril de sa vie, transmit aux Alliés une bonne part des plans du mur de l’Atlantique en ayant l’air de travailler pour l’Allemagne. Sans toi, papa, sans ton habile double jeu financier, le débarquement en Normandie aurait échoué. Comme chaque homme ici de ta génération, tu as couru des risques ! Aujourd’hui, tu as droit à ta part de fierté. Face à ton île.

Keltoï respira. Le prêtre aussi.

Hippolyte avait parlé avec fermeté.

Un nouveau silence enveloppa alors l’assistance éparpillée. Brûlante d’émoi, Norma n’avait pas conscience d’enregistrer toutes ses sensations. Comment aurait-elle soupçonné que cette scène cruciale, elle la revivrait dix fois, chaque fois dans une lumière différente, et sous un angle inédit ? Elle n’était occupée qu’à inhaler cet instant irrévocable. Avec la fascinante impression que tout était vrai, que tout était exagérément réel. Elle, le cimetière embué, les réactions abasourdies de chacun, le tam-tam de son trouble qui cognait à ses tempes.

Hippolyte ne pouvait envisager qu’on saccageât l’honneur de son nom qui était tout pour lui. Suffoquant, cet insulaire dans l’âme ne voyait même pas comment penser l’idée d’une trahison publique de son père. Mais l’héritier des Diskredapl avait beau se cramponner à ce qu’il venait d’affirmer haut et fort dans la bourrasque, la possibilité d’ignorer la nouvelle interprétation de la moustache de Félicien venait de s’éteindre. La vieille plaisanterie selon laquelle cette moustache courte n’avait été qu’une manière d’en refuser le monopole à Hitler ne tenait plus. Hippolyte le sentait bien. L’argument ne ferait plus jamais sourire. Jusqu’à cet instant, aucun Diskredapl ne s’était autorisé à faire le lien entre ce ticket de métro logé sous le nez de Félicien et son voyage à la grand-messe nazie de Nuremberg. Ces poils taillés en carré devaient être trop visibles pour avoir été perçus. Sans doute étaient-ils teintés d’une signification trop éloignée du tempérament jovial et farceur de Félicien. Un nazi ne devait-il pas être contraint dans ses attitudes et empreint d’un minimum de rigidité intellectuelle ou affective ? D’un coup, les paroles de Norma venaient de mettre à nu la passion des Diskredapl pour quiconque s’aventure sur la route excitante de l’inimaginable, fût-ce pour des motifs funestes. L’immense voile de la cécité familiale était sur le point de se détricoter – toujours appliqué à des secrets aussi affichés que cette foutue moustache. Si l’on tenait pour exacte l’affirmation de Norma…

Saisi de vertige et d’une gêne respiratoire – sans doute infime au regard de celle qui devait étouffer Félicien, songea Keltoï –, Hippolyte eut le sentiment que son pire rêve prenait corps. Dans ce cauchemar récurrent, une sorte d’apocalypse tranquille qui hantait ses nuits depuis un quart de siècle, le robinet des révélations claniques s’ouvrait d’un coup. Les moustaches étaient dénoncées, les murmures familiaux hurlés, l’escamoté recraché. L’égout du clan crevait à ciel ouvert, sans que personne en jugule le flot. Et l’on découvrait son autre visage, sa funeste complexité. Devant l’irrespirable, l’asthme d’Hippolyte se réveilla.

A l’abri du brouillard, Norma continua sur un ton qui trahissait une forme de joie fiévreuse à mettre en évidence ce qui s’était donné à voir et qu’on avait jusque-là refusé :

— Félicien n’a pu transmettre les plans des bunkers au gouvernement de Londres, s’il l’a jamais fait, que parce que sa banque, la nôtre, a bien assuré le financement d’une partie du mur de l’Atlantique. Oui, Félicien a contribué à séquestrer la France. En réalisant d’incroyables bénéfices dont nous allons tous hériter. Mais le plus jouissif pour lui – et juteux – fut sans doute de spéculer sur le quartier juif de Marseille, « libéré » de ses occupants en 43 par la Gestapo et la police française, puis réhabilité par la Diskredapl & C . J’ai trouvé il y a peu des documents de police ie

que je tiens pour des preuves de la manière astucieuse avec laquelle il s’est goinfré. Il y est fait mention de la satisfaction de Félicien, qui fêtait dignement la déportation de chaque famille juive en sablant le champagne – du Dom Pérignon, s’il vous plaît ! Ces procès-verbaux sidérants, si peu conformes à ce que nous connaissons de son personnage de papa-gâteau, je les ai apportés ici parce que je vous aime, parce que je vous crois assez forts pour y faire face. Et avec l’espoir de rétablir la confiance entre nous sur des bases fiables. Loin de toute idéalisation. Nous aimerions tous que la totalité des hommes de l’île aient répondu à l’appel du 18 juin, se précipitant sur nos bateaux pour rejoindre de Gaulle, comme les hommes de Sein ; mais notre délicieux Félicien, lui, ne fut pas de cet élan. Il avait la tripe vichyste, fasciste. L’effondrement de 40 l’a obscurément satisfait. C’est malheureusement pour cela que la Diskredapl & C est devenue après guerre l’Impensable S.S., pardon ie

S.A., et que son siège se trouve aujourd’hui à Genève. Entendez-moi et entendez-le comme vous le pourrez !

Et dire que Félicien vient d’entendre cela… pensa Keltoï tétanisé. Vieux résistant qui avait gémi et tenu sous la torture, l’estropié n’avait jamais cru ce genre d’insinuations. Son patriotisme local ne pouvait tolérer cette idée. Et puis il connaissait Félicien pour avoir posé des casiers avec lui pendant des décennies en vidant des bouteilles, dans l’intimité du grand large où les hommes se révèlent plus qu’à terre. Même son prénom guilleret le prédestinait à la frivolité, pas à la collaboration ! Tout cela passait l’entendement.

Comment imaginer que le mal radical pût jaillir d’un cœur franc, de l’âme d’un patriarche doté d’un sens supérieur de la responsabilité ? Si Félicien avait failli à ce point, en demeurant une sorte d’hitlérien subreptice, comment pouvaient-ils les uns et les autres croire encore en quoi que ce fût ? Une panique s’empara de tous. Chacun ici s’était, à un moment ou à un autre, identifié à Félicien Diskredapl et à ses qualités éclatantes. Que Norma aille entretenir ailleurs ses démangeaisons de saboteuse !

Keltoï n’osait pas bouger ni révéler que le grand Félicien était là, bien vivant dans la fosse, au premier rang du spectacle. Son ami lui avait intimé l’ordre de se taire tant qu’il n’ouvrirait pas son cercueil.

Pourquoi le père Kersauzon restait-il muet ? Qu’avait-il lui aussi à se faire pardonner ?

Gwen était abasourdie : comment sa petite-fille avait-elle eu connaissance des voleries spéculatives du quartier juif de Marseille, une affaire publique certes, mais si remarquablement maquillée ? se demanda-t-elle. Pour la première fois, la joyeuse vieille dame n’osa pas plaisanter. Les règles familiales venaient d’être déchirées.

La brume en fit autant. Norma apparut, bouleversée et bouleversante de beauté. Sous un chignon qui soulignait sa nuque parfaite, ses traits touchaient au miracle. La grâce trônait sur son visage. Chacun eut à faire face au malaise des autres. Les pures affabulations, même odieuses, ne jettent pas dans pareil trouble. La vivacité de l’émotion générale indiquait que les propos de Norma avaient tapé au ventre. Précipités dans des pulsations inconnues, les Diskredapl se dévisageaient. Etait-il concevable d’exprimer une telle version du passé ? Pourtant, la fille d’Hippolyte s’était contentée de formuler ce que tous auraient pu deviner – sauf le détail pénible du Dom Pérignon – et que beaucoup pressentaient sans vouloir y croire. N’y avait-il pas dans le grenier de Gwen d’innombrables plans de blockhaus allemands, rangés avec soin dans des cartons ? Quel enfant de l’île n’avait pas joué avec ces plans ? Tous se trouvaient logés dans des dossiers de financement de la Diskredapl & C et portaient le ie sceau de ses services techniques établis pendant la guerre à… Frankfurt am Main. Les deux sœurs jumelles, Marie-Anne et Marie-Ange – épouses d’Hippolyte et de Zinzin –, demeuraient blêmes, pour un motif secret qu’elles partageaient avec Norma et qu’elles n’avaient évoqué qu’une seule fois, furtivement, au fond de l’une de leurs boutiques. Un soir d’ivresse. Leur nièce, Norma, avait beau avoir évoqué son amour pour les siens, elle venait de leur jeter un baquet d’acide à la face. Même Colombine, la sœur émaciée de Norma, avait les yeux en fuite. Quant à leur mère, Marie-Anne, elle paraissait engourdie d’émotion, incapable de crever d’un coup la baudruche d’un tel non-dit. S’il était avéré…

L’inquiétude était d’autant plus électrique autour de la tombe de Félicien que chacun soupçonnait la possibilité d’une culpabilité générale. Qu’avaient donc accompli les uns et les autres pour ne pas être jugés dignes de détenir ces secrets-là ? L’île aurait-elle fait jadis quelque chose de si honteux qu’on estimât nécessaire de lui dissimuler la vérité ? Le père Kersauzon, réceptacle de toutes les confessions, ne le savait que trop. Songeait-il à son propre cas ? Jamais, même au confessionnal, il ne se serait permis de désembuer ainsi son champ de vision ou celui de ses ouailles.

Seul Yann, le pêcheur, adressa un sourire à Norma, avec une chaleur qui venait du fond du passé. Devant elle, ses pupilles trop bleues vivaient, alors qu’on lui connaissait d’ordinaire un abord sauvage. Jadis, une passion leur était arrivée, portée par des baisers de vingt minutes faisant couler un plaisir fou entre leurs lèvres. Yann avait adoré que Norma eût la bonne idée d’être libre. Le vertige des corps, ils l’avaient connu : debout, sur des tables, à fond de cale ! Ces deux-là s’étaient aimés comme on part en vacances puis promis mariage en riant. Mais Norma avait voulu davantage de liberté loin de l’île, et lui – presque entièrement breton – la mer libre. Le contretemps de leurs destinées avait empêché que l’intrigue fleurisse. La différence d’âge avait compté. Et puis, le mot amour était trop grave pour Norma. Elle lui avait toujours préféré celui, moins blessant, de liaison. Contracter la rebutait. Les vacances prévues de longue date la navraient. Dommage que le pêcheur fût si pressé de s’engager. Passant ses journées dans le risque à pêcher le bar, au sein du tumulte qui vit au pied des grands phares, Yann Kermarec avait le masque de la mer. Ce géant appartenait au vent, au grand corps de l’océan. Tout en lui disait la décision. Songeant toujours à Norma, le pêcheur était resté chiche de ses baisers. L’aventure de la durée ressemblait à cet homme. Attendre longtemps cette femme avait fait de lui un paquet de détermination.

Silencieuse et froncée devant le cercueil, la vieille Gwen n’épousait ni la stupeur de son clan ni les doutes auxquels les siens se raccrochaient. A mille lieues de se douter que Félicien vivait encore, terré dans sa boîte – et sans doute transpercé d’effroi –, Gwen se reconnaissait dans le courage de Norma. Elle admirait sa petite-fille favorite d’avoir défié sa famille. Norma savait qu’au même âge, à trente-trois ans, Gwen avait affronté Félicien en lui parlant ouvertement de ce qu’elle avait appris par leur fils aîné, Malo. Découvrant par hasard le vieux passé de son père en remuant les archives de leur banque familiale, Malo avait préféré rompre avec un clan infecté de tricheries. Il avait quitté l’île. Elevé dans le mythe des îliens accourus en Angleterre pour rejoindre la France Libre, le jeune homme n’avait pas voulu recroiser son géniteur ni entendre ses justifications scélérates. La moustache lui suffisait. Malo avait décampé sur un voilier. Norma savait tout cela.

Percé à jour, Félicien avait alors déclaré à Gwen sur un ton sans contredit : « On dira que Malo se sera tué dans la Chaussée-de-Locmaria. Les îliens ont toujours fait de bons noyés. Et nous n’y penserons plus. Que la fête continue ! » La parole de l’autocrate avait prévalu – sauf pour ce qui était de ne plus y songer. Chez les Diskredapl, la vérité est une faute qui valait effacement de l’arbre généalogique.

Voilà ce que Gwen tenterait, plus tard, d’expliquer au commissaire Kermeur lorsqu’il entamerait son enquête sur la disparition de Malo et sur la mort inconcevable de son autre enfant. En se demandant toujours si Félicien, aussi sanguin qu’Hippolyte, avait laissé la vie sauve à Malo. Pour gagner une précieuse immunité, au moment du grand hallali collabo de la Libération, le délicat Félicien n’avait-il pas tondu deux femmes, à Quimper ?

Dans la brume du cimetière, les îliens demeuraient à la lisière de la panique. Devaient-ils divorcer de cette famille par qui le déshonneur s’abattait sur l’île ? Ou faire taire à toute force Norma en la remettant dans le prochain bateau ? Le père Kersauzon hésitait, le maire également. On savait que la fille aînée d’Hippolyte avait eu autrefois un esprit instable. Ne pouvait-on pas lui rappeler qu’elle avait été, dans sa prime jeunesse, bien près de la folie puisque Hippolyte l’avait expédiée à plusieurs reprises dans une clinique ? N’était-ce pas suffisant pour la disqualifier ? La plupart savaient que Norma avait sans doute dit vrai, sans s’avouer cependant qu’ils le savaient. Sur le port, on participait d’enthousiasme au culte de la mémoire résistante qui avait lavé l’île d’une réputation ancienne de sauvagerie, voire de naufrageurs. On s’était toujours arrangé pour ne pas arrêter sa pensée sur la jeunesse devinée du banquier. L’honneur de l’île était en jeu. La guerre, il fallait que tout le monde ait eu la formidable chance de l’avoir faite de la même manière. Et que personne ne se permît jamais de parler contre l’île ! Même les vieux Français Libres, poudrés de gloire mais bretons avant tout, avaient préféré fermer les yeux. Orgueil oblige.

On se tourna vers Hippolyte, à qui revenait le devoir de défendre la figure du patriarche. Il devait oublier que l’accusatrice était sa propre fille, cette fouille-merde qui jouissait trop des hommes et dont le ventre semblait à tous un cimetière, puisqu’à trente-quatre ans Norma refusait de procréer. Il devait écraser la jolie tête de celle qui osait mordre les siens.

Mais il y avait autre chose, plus obscur encore : l’ardent besoin des îliens de rabattre le caquet de la fille aînée d’Hippolyte. Si l’on commençait à ouvrir le coffre clos des vérités insulaires, où s’arrêterait-on ? Les hommes de l’île avaient certes répondu à l’appel du général de Gaulle le 18 juin 1940 – comme les impeccables Sénans –, mais les femmes conservaient, elles, un tout autre souvenir de cette migration héroïque. Leurs maris, frères et pères ne les avaient-ils pas abandonnées face à la garnison allemande établie dans l’île ? En les livrant pendant quatre longues années aux appétits de jeunes gaillards ? L’envers de la gloire des hommes servant à Londres le connétable de France qui gouvernait le chaos, c’était les viols des femmes de l’île. Pour préserver l’honneur de leur clan, elles avaient dû la boucler à la Libération, en cachant ce lot de grossesses. Nombreuses étaient les familles qui avaient dû gommer les avortements furtifs, fatals à certaines, qui, sur cette terre diablement catholique, avaient valu à la fois honte et désarroi spirituel. Sans compter les amours consenties avec l’occupant et les naissances bâtardes sur lesquelles il avait fallu jeter un édredon de silence. Ah, les têtes blondes avaient pullulé ! Tout cela, et bien d’autres choses, les îliens le savaient dans la pénombre, à travers le miroir dépoli du déni. Les lèvres des familles devaient donc rester cousues.

Perdu, Hippolyte regardait sa fille tant aimée de l’autre côté de la fosse. Avec le désir de la noyer. Le fils de Félicien ignorait encore que sa mère connaissait toute la vérité sur son mari depuis la disparition de Malo. Quant à sa femme Marie-Anne, hésitant entre la perte de connaissance et la crise de nerfs, elle ne lui serait d’aucun soutien. Hippolyte sentait l’attente des îliens au bord de la colère, leur espoir qu’il rappellerait le passé psychiatrique de Norma, sa propension avérée au haut délire. Avalé par sa prière, le père Kersauzon ne lui manifestait guère d’aide.

Incapable de ressentir son propre désarroi et surtout de se figurer devant tous l’inimaginable, Hippolyte eut la plus cruelle des réponses : il ignora son enfant et la tint ouvertement pour transparente. Le sourire aux lèvres, il poursuivit son éloge de Félicien, de sa gentillesse incontestable, comme si les paroles de Norma, proférées dans la brume, s’étaient évaporées.

Invisible, sa fille devenait inaudible.

Chacun en fut si soulagé que tous imitèrent Hippolyte. La belle Norma n’existait plus, voilà tout. Hippolyte avait-il redouté qu’en entrouvrant le passé de son père, on finît par découvrir le sien ? Ou avait-il été terrifié par le réveil de sa ténébreuse violence, digne d’un saurien ? On négligea donc sa fille aînée. Même la mère de Norma, Marie-Anne, lui refusa la bouée d’un regard. Le curé, soucieux de l’unité de son récif, bénit cette esquive. Seul comptait l’idéal, la légende impossible à écailler. Rasséréné d’être tacitement approuvé, Hippolyte bloqua sa montée d’asthme.

Mais cette surdité voisine du délire réveilla aussitôt l’asthme de Norma. Seule devant la tombe de Félicien, désavouée par l’île et par ses propres parents, elle posa sur l’assistance un regard asphyxié.

L’île comptait sur le silence pour dissoudre ce qu’on avait entendu. Solidaire dans l’aveuglement, sa petite sœur de dix-sept ans suivit le mouvement vers les quais, la nuque basse. Comment la diaphane Colombine aurait-elle eu ce courage-là ? Emaciée, désunie, elle était translucide, comme un souvenir estompé.

Mais l’attitude énigmatique de Gwen – qui n’avait pas levé un sourcil pour défendre sa petite-fille – choqua plus encore Norma. Elle savait que sa grand-mère connaissait par le détail les crapuleries de son mari depuis l’hiver 1961. Peu avant qu’on eût déclaré Félicien noyé, Norma avait reçu de Gwen une lettre franche qui n’était pas pour elle. Une lettre adressée à sa tante Gwenaëlle mais glissée par erreur dans une enveloppe libellée à son nom et à son adresse. Gwenaëlle avait dû recevoir de son côté, dans la bonne enveloppe, le courrier qui lui était destiné. Norma ne s’était aperçue de la méprise qu’en cours de lecture.

Dans cette longue confession, si éloignée de ses façons arrondies, Gwen soulageait son cœur en révélant à son unique fille, Gwenaëlle, toutes les ignominies commises par son époux pendant la guerre – horreurs qu’elle disait avoir bien du mal à faire coïncider avec la bonté manifeste de Félicien. Atrocités qu’elle voulait continuer à taire pour préserver l’unité de la famille, avait-elle insisté. Pourtant, Gwen avait interverti les enveloppes… Cet acte manqué – réussi ? – avait aussitôt conduit Norma, journaliste fouinarde (ce que savait Gwen), à vérifier ses assertions en consultant des archives accessibles mais négligées jusque-là. Hélas, tout avait semblé se recouper, sans qu’elle en parlât à sa grand-mère – puisque Norma n’était pas supposée avoir reçu cette lettre.

Norma demeurait saisie que sa tendre aïeule l’eût abandonnée ainsi, feignant elle aussi la surprise. Elle qui avait eu jadis le cran d’affronter l’autorité de Félicien, cette falaise de respectabilité, d’orgueil et d’aplomb ! Gwen redoutait-elle à ce point l’éclatement de leur tribu ? Une part d’elle-même se refusait-elle encore à accepter ce que son mari avait été ? Ou craignait-elle un débordement physique d’Hippolyte qui, lorsque la rage l’allumait, mutait rustique ?

Dans le Raz-de-Locmaria moutonneux, les armées blanches de la tempête se mobilisaient. Les rares navires encore en mer, filant au loin, regagnaient leur atterrage sur la pointe bouillonnante du Finistère. Les hommes désertaient les flots, abandonnaient l’Iroise. En plein midi, tout était noir ou gris. Pléthore de rafales. Camaïeu d’ombres. La houle hirsute bousculait les grèves de l’île, massacrait son estran, la zone inondable, tandis que d’hallucinantes blancheurs criblaient la pointe du Raz.

Keltoï se demandait pourquoi Félicien n’ouvrait toujours pas son cercueil et s’il le ferait jamais.

Les Diskredapl s’en allèrent tous, sans chaussures pour les plus jeunes.

Yann posa sa main chaude sur l’épaule de Norma :

— Pourquoi as-tu parlé ? Aujourd’hui ?

— Colombine… murmura Norma la gorge nouée.

— Ta sœur ?

— Elle n’est pas maigre mais anorexique.

— Et alors ?

— Colombine meurt et nous ne la voyons pas mourir. Même notre mère, qui a pourtant été anorexique autrefois !

— Et alors ? répéta le pêcheur.

— Si nous ne nous regardons pas tels que nous sommes, nous finirons tous par rejoindre Félicien ou par tourner dingues. Comme mes cousines… Nous devons gagner le droit de voir, d’entendre et de ressentir la vérité. Sinon, nous détruirons nos perceptions et nos enfants.

— Tu as des enfants ? frissonna Yann.

— Un jour, plus tard… répondit Norma en le dévisageant. Et puis, il y a ceux des autres, mon neveu, mes cousins. Ils ne doivent pas hériter de ce silence.

— Tu t’attendais à quoi ?

— Je croyais que Gwen me soutiendrait, souffla-t-elle.

Yann eut un sourire. Norma songea que les horreurs transmises ébranlent sans doute davantage que celles vécues directement. Puis, sentant la colère monter, elle poursuivit :

— Je croyais qu’un sursaut est toujours possible, qu’on peut se battre pour être plus conscient, et moins seul.

— Seul ?

— Isolé dans nos secrets.

— Va sur le port. Ils sont chez Maëlle. Et ne lâche rien. Bats-toi !

Norma et Yann s’éloignèrent à leur tour.

Keltoï sauta dans la fosse humide auprès du cercueil, avant que les fossoyeurs ne terminent leur office. Affolé, il cogna à plusieurs reprises sur le couvercle avec l’un des trois doigts de sa main suppliciée.

— Félicien ! murmura-t-il. C’est moi… Félicien !

Aucune réponse ne sortit de la boîte en chêne.

Keltoï l’ouvrit et découvrit alors le corps de Félicien, la bouche immobile, tordue comme un sarment. L’ampoule de cyanure était brisée entre ses lèvres. Découronné, le vieil Impensable avait choisi de ne pas reparaître. Les paroles de Norma l’avaient flagellé et exécuté dans son propre cercueil. Certaines comparutions devant les tribunaux intimes sont sans appel. Le vieux résistant comprit aussitôt, avec désarroi, que la fille d’Hippolyte avait dit vrai. Pendant qu’à Londres martyrisée ou dans les maquis français le niveau de mort des îliens n’avait pas baissé, le niveau de vie de Félicien, lui, avait sérieusement augmenté. Effrayé par cet aveu et par le spectacle de cette dépouille convulsée, Keltoï referma le couvercle. Livide, il se jura de ne jamais avouer la fin réelle de Félicien Diskredapl.

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