Joyeux noël
Les « pages de gauche »
Lorsqu’elle regagna le continent, Norma sentit bien qu’il lui faudrait se hisser aux dimensions du destin particulier qui venait de lui tomber sur le dos. Qu’allait-elle devenir ? Une ressentimenteuse ? Une victime traînant toujours après elle l’injustice du sort que sa famille lui infligeait ?
Norma eut alors une chance, presque une grâce : elle renonça à tout grief et, dans un souffle, remercia la Providence de l’aider à raffermir sa manière d’être. Alors que le rêve de rétablir une communication fluide chez les siens tenaillait cette Bretonne. En elle, le bonheur d’être vraie l’emporta. Bannie de son île, Norma se convertit à un optimisme sans cause ni fondement. Les joies de l’existence, elle en avait raffolé et y tiendrait toujours, mais Norma leur préférait désormais la joie – pas celle, fragile et fugace, qui alterne avec les peines mais plutôt celle qui relève d’une disposition constante à savourer les faits comme ils sont, en leur ôtant leur nocivité. Au triste déni, Norma répondit par un effort d’allégresse. Elle serait une simple joie : celle d’être lucide et d’engager ses relations sous le signe de l’authenticité la plus libre.
Ce choix modifia jusqu’à sa manière de tenir son journal intime. Plus jamais Norma ne noircirait les pages de droite de son carnet. Fini les postures, les rôles de composition affligeants, le consentement à la comédie sociale qui ruine l’ultime estime – celle que l’on se doit à soi-même. Son existence ne serait plus composée que de « pages de gauche » écrites à tous risques ; en renonçant à la lourde armure de son propre personnage. Après cet épisode irréversible, Norma brûlait du sentiment de n’être plus rien.
Rien qu’une inflexible apaisée dont l’existence tiendrait dans un verbe salutaire : DIRE ce qui est, dans son journal, dans la rue ou ailleurs, avec un permanent bonheur, en remerciant la vie de ce qu’elle lui envoyait. Une batailleuse tranquille qui, délivrée du rêve d’être approuvée ou seulement comprise, refuserait chaque jour que le déni soit la forme régulière de la vie des hommes, et de sa tribu en particulier. Rien qu’une rebelle prête à faire de la grande lucidité le socle de sa renaissance et de celle de sa famille. Rien qu’une fidèle de l’authenticité enfin, qui permet de rencontrer autrui. A l’écart de la langue de bois.
Face au roman truqué du monde et aux gardiens de l’aveuglement, Norma sentait que son caractère solaire tracerait le chemin. Quel qu’en soit le coût, elle ne plierait plus ; mais sans rage. En s’octroyant d’infinies libertés et en ne cédant jamais à l’imprécation. Les yeux grands ouverts, pugnace et souriante, Norma aurait le panache de l’inertie et les courages de la non-coopération.
Même si son père se posait en défenseur impitoyable des ruines de leurs légendes. Même si on devait pour cela la tenir en lisière de sa propre famille. Même si sa nouvelle manière de tenir son journal devait recomposer sa vie et nettoyer en profondeur son carnet d’adresses. Même si les grandes amours de Norma devaient en pâtir, voire en être sabotées.
Norma tirerait toujours le fil de ce qui est juste avec plénitude, en se gardant de rejoindre les champions de l’acidité. Mais quel homme pourrait aimer une entêtée pareille ?
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