Joyeux noël
Le jour de la vérité
« A table ! Tout le monde passe à table ! » ordonna la voix de Félicien dans la maison de Gwen.
Les Diskredapl prirent siège dans la grande pièce parquetée dominée par un arbre de Noël décoré de papillotes qui, à l’intérieur, suggéraient des péchés délicieux. La tradition était suivie. Vaste table en bois massif, couverte d’une nappe blanche à plis cassés et de fausses roses blanches – apportées par Marie-Anne et Marie-Ange. Une gaieté ostentatoire régnait, suscitant le malaise. On dégustait en apéritif des fruits de mer ; ce qui occasionnait des plaisanteries. On se rappelait de beaux fous rires lorsqu’on avait joué, les années précédentes, à « Je suis mon voisin ». Le curé de l’île était là, invité comme de coutume. Parfois, la bonne passait en tenue de scaphandrier, maugréant qu’elle finirait bien un jour par périr dans cette machine à laver. Les enfants s’installèrent autour de la table qui leur était réservée.
Hippolyte croisa Norma en se gardant bien de la frôler ou de la saluer. L’œil tendu, il nota qu’elle n’avait pas les pieds nus. La violence de Trop couvait d’autant plus que Norma, loin d’être gênée, était radieuse de revoir les siens. On la devinait confiante dans ce qui pouvait advenir de ces retrouvailles. De retour dans le foyer ardent du déni, il ne fallait pas qu’elle dérogeât à sa joie. Son optimisme absorbait les forces de résistance qu’on lui opposait pour les réorienter vers des relations incertaines, qu’elle espérait moins brutales.
Hippolyte s’assit aussi loin d’elle qu’il le put.
Norma finit par se glisser enfin entre Malo et le fils de Casimir, les seuls qui osaient lui causer un peu et répondre à ses sourires détendus. D’un geste sec, Hippolyte décapita une bouteille de Dom Pérignon. Gwen refusa la coupe et leva un verre d’eau :
— Mes enfants, mes petits-enfants, vous tous qui m’êtes si chers, cette année nous dérogerons à notre coutume. Nous jouerons à « Je suis mon voisin » en fin de repas. Laissez-moi d’abord boire au courage que vous avez tous eu de venir me parler ce matin. Pour me montrer ceci…
Gwen sortit de son sac une liasse de lettres rouges qu’elle posa sur la grande table.
— Nous avons tous reçu la même lettre rouge.
Avec dignité, elle reprit son souffle et poursuivit :
— Une lettre bien difficile à lire. Et à admettre. Malo, à qui je souhaite la bienvenue, a également reçu la sienne.
Silence extraordinaire, cristallin.
Chacun comprit qu’il était dévoilé aux yeux de tous. Sur qui rejeter sa colère d’être ainsi mis à nu devant les siens ? Norma à portée d’insultes, l’irritant Malo, ce commissaire étranger ? Quelqu’un d’autre ? Le père Kersauzon restait coi, corseté d’angoisse. Craignait-il pour son île ou pour lui-même ?
Gwen continua :
— Cette lettre, intitulée Une vraie famille, je l’ai aussi reçue hier soir. Elle comporte une omission de taille : mon propre cas.
Où Gwen voulait-elle en venir ? se demanda Norma qui se remémorait leur conversation franche de la veille. La vieille Bretonne souffla :
— Si nous devons tous patauger dans la vérité, je souhaite vous y rejoindre…
Gwen toussa et, avec un courage total, osa dire :
— Pendant la guerre, j’ai aimé. Secrètement.
La vieille dame n’en menait pas large. Le curé savait ce que Gwen allait dire ; et il réprouvait cet aveu de toute son âme. Pourquoi diable son amie se ruait-elle vers la catastrophe ? D’instinct, l’homme de foi se roidit contre l’épreuve. Norma respira, prête à accueillir l’inattendu – aussi rude fût-il. Hippolyte s’astreignit à sourire. Jamais il n’avait eu aussi peur.
— J’ai aimé un officier allemand. Un caractère d’envergure. Un cœur intelligent. J’ai même eu l’honneur d’être grosse de ses œuvres, le 4 août 1944, la veille de la libération de l’île. Notre seule nuit, comme dans un rêve. Devinez comment il s’appelait ? Hippolyt, sans e. Asthmatique et boiteux… rescapé d’une unité saxonne, hachée en Russie.
Gwen rayonnait d’être parvenue à exprimer avec justesse, le jour de ses quatre-ving-dix ans, ce que toute une vie elle avait ravalé. Pour la première fois, elle se découvrait.
Impavide, Norma acceptait tout. Sa force d’âme était à la mesure de sa joie incoercible, de ses ressources face aux vents contraires.
Regardant Trop avec amour, Gwen précisa :
— Il m’a respectée tout au long de l’Occupation. Ce charmant Allemand. Pendant des décennies, j’ai attendu son retour. Tous les matins, j’allais au bout du quai attendre le bateau du matin. Qu’il pleuve ou qu’il gèle, j’ai attendu au bout du quai.
Marie-Anne et Malo échangèrent des regards tendres, par en dessous. Eux aussi avaient longtemps espéré. Anéanti de toutes parts, Hippolyte ne le sentit que trop. Norma était fière de sa grand-mère qui, soudain, justifiait les courages qu’elle avait eus. Tous manquaient d’air, sauf la vieille dame, qui enfin respirait.
— Tandis que mon mari, lui, ne m’a jamais respectée, continua Gwen. Gwenaëlle, Edern et toi aussi Casimir, vous êtes tous le fruit d’un viol… légal. Mais ça, Gwenaëlle, tu le sais déjà…
Le prêtre ne parvint pas à articuler un mot. Comment colmater une brèche pareille ?
— Pourquoi le sait-elle ? demanda Jerricane accablé.
L’air était lourd, poisseux, presque irréel.
— Lorsque ta sœur a épousé Markus et que l’île s’est indignée de sa passion pour un Allemand, je le lui ai confié, expliqua Gwen avec simplicité. Entre femmes.
— Pendant un quart de siècle, Gwenaëlle a donc su ce secret ? s’enquit Casimir en descendant d’une traite sa coupe de champagne.
— Oui, lâcha Gwenaëlle.
— J’ai été conçu… le 4 août 44 ? Le dernier jour des Boches ? reprit Hippolyte sonné.
— La veille de la Libération. Le jour même où, cinquante ans plus tard, tu as eu l’accident qui t’a fait boiteux, comme lui. Ton père a décampé le 5, avec ses hommes. Et mon cœur s’est brisé à jamais.
— Hippolyt sans e… articula Hippolyte abasourdi, vit-il encore ?
— L’amour de ma vie a fini dans les neiges de Poméranie à la fin de la guerre. Je ne l’ai appris qu’en 1967, l’année où j’ai cessé d’aller au bout du quai. Sa photo est là.
Gwen désigna un cliché posé sur la cheminée de pierre sur lequel figurait un bel officier allemand en poste sur l’île en 1943-44. Tout le monde connaissait ce tirage. On l’avait conservé pour ne pas oublier cette époque difficile où les Allemands étaient là, en garnison, et pour se souvenir des souffrances de la guerre, sans imaginer un seul instant que cette photographie en noir et blanc représentait un amour insubmersible. Une passion dont le fruit portait un prénom – Hippolyte, avec un e – destiné à ne jamais oublier l’amant qui en avait été l’objet. Souriante, assimilant sans réticence tout l’inattendu de cette origine épineuse, Norma songea que la moustache de Félicien n’était pas leur secret de famille le plus visible : le nez des deux Hippolyt(e) était identique ! Le fils portait toute son hérédité sur son visage et dans sa chevelure blonde.
— Etait-il anti-nazi, au moins ? gémit Hippolyte, prêt à fléchir. Comme papa…
— Non, amoureux du Reich et de moi. C’est ainsi.
— Un cœur intelligent amoureux du Reich… répéta quelqu’un entièrement sonné. Il ne manquait plus que ça…
— Quant à Félicien, continua Gwen, il n’a jamais été anti-nazi, mon chéri. Norma a dit la vérité. Et tu le sais, Hippolyte, puisque c’est toi qui as purgé les archives de la banque…
— … planquées dans le coffre qui se trouve dans notre salon, à Genève, sous le portrait de grand-père, déclara Colombine en souriant tendrement à Norma. La clef du coffre est cachée derrière le tableau.
— Non… était cachée, s’entendit dire leur mère Marie-Anne en faisant un signe de connivence à sa jumelle et en posant la clef en laiton du coffre de marine sur la pile de lettres rouges.
L’asthme d’Hippolyte commençait à lui bloquer les bronches. A bout de vivre, son gros cœur calait. Effrayé, le vieux curé de l’île crut charitable d’intervenir. Les mains crispées sur la vieille table, il se lança :
— Mes enfants, cette lettre délatrice n’est peut-être pas exacte. Il ne suffit pas qu’un courrier soit anonyme pour qu’il dise vrai !
— Il est pourtant exact que nous avons eu, vous et moi, mon père, une liaison après la guerre, rétorqua Gwen d’une voix ferme en posant sur l’amas de lettres rouges une missive amoureuse, signée par le prêtre. Souvenez-vous mon père, ce fut merveilleux !
Et elle ajouta :
— A l’époque, vous m’écriviez fort bien !
L’estocade ! Le brave Kersauzon avait voulu plagier le Christ et il se révélait victime de la chair. Norma demeura médusée : sa grand-mère était-elle prête à tout dire ? à ceindre à son tour la couronne d’épines de l’emmerdeuse familiale ?
Le curé s’enfonça sur sa chaise. Cet homme n’était pas du calibre de Norma. Kersauzon était inapte à reconnaître la beauté de sa liaison ancienne avec Gwen. Tout en lui se débattait face à l’homme qu’il avait été dans cette foucade. Mais en cette veille de Noël, plus rien ne jugulait la vérité. Jamais dans l’île un solstice n’avait mieux marqué le retour des jours lumineux.
Les bronches à la peine, Hippolyte tétait sa Ventoline pour s’aérer le thorax.
Le fils de Casimir, lui, commençait à respirer. Sous l’œil ahuri et bienveillant de Norma, il ajouta :
— Comme il est vrai que papa est aujourd’hui alcoolique. Et que sa carrière d’imitateur est une fable !
Frappé dans sa fierté, Casimir-Jerricane encaissa.
— Comme il est également exact que Marie-Ange et moi sommes juives, souffla Marie-Anne en flétrissant une fausse rose. Oui, nous sommes issues de Marseille, de ce quartier israélite vidé en 43 par les complices de Félicien qui a effectivement raflé les biens de notre famille. En spéculant… Inouï, non ?
« Trop de Juifs ! Trop de Juifs ! » répéta la voix de Félicien surgie d’un passé infâme.
Radieuse, Norma avait gagné la partie. Non pas pour elle mais pour les siens. Pantelants, ils étaient sur le point de retrouver leur énergie.
En cascade, les pudeurs de chacun volèrent en éclats. Enivrés de se déverrouiller sous l’œil souriant de Norma, perdant presque la boule, les Diskredapl continuèrent à se saouler d’aveux – comme si cette purge devait être l’ultime tentative d’aller racler le fond du fond. Une manière d’en finir avec la querelle qui les divisait. L’acquiescement au vrai fut alors total, sans que l’on eût ensuite besoin de jouer à « Je suis mon voisin ». Gwenaëlle avoua sa liaison avec son frère Zinzin, sa découverte avec lui du plaisir d’être souillée. Sept ans après les paroles de Norma au cimetière, il sembla tout à coup possible d’explorer le noir maquis de leurs dénis. Hippolyte murmura quelques mots au sujet de la fragilité de son cœur et des finances de l’Impensable S.A. Colombine expliqua que, sous-alimentée, elle mourait effectivement à petit feu, comme la banque qui portait leur nom. Tangi confessa avoir fait l’amour avec sa belle-mère le jour de son mariage, juste avant de dire oui à son Amélie. Sa jeune épouse lâcha qu’à force d’augmenter le nombre de ses allergies alimentaires, elle ne survivrait guère plus longtemps que Colombine. Markus s’interrogea à voix haute : comment pourrait-il pardonner à sa femme son amour échevelé pour son frère Otto ? On parla avec frénésie, et pour la première fois librement, de l’homosexualité pratiquante de Népomucène, de son suicide en compagnie d’un amant mitré et de l’évidente bisexualité de Zinzin.
Kersauzon, lui, paraissait hébété par l’irréalité des turpitudes de cette famille qui, tout de même, dépassaient le ratio de folies de ses autres ouailles.
Norma semblait leur avoir transmis le virus de la lucidité aventureuse ; mais curieusement, cette dernière ne voyait toujours pas l’évidence qui la concernait, l’identité de son violeur dont elle avait pourtant noté, à l’époque, qu’il était pieds nus pendant qu’il lui déchirait l’âme. Heureux de ne plus lutter, les Diskredapl sacrifiaient leur honneur. Un étrange sentiment de fraternité se forgeait entre eux. Toutes les vérités semblaient bonnes à dire puisqu’on les disait en chœur. On avait communié dans le refoulement, on communiait dans l’aveu.
Au faîte de sa joie, confiante dans les capacités de changement des siens, Norma ôta ses chaussures sous la table. Ses pieds étaient désormais aussi nus que ceux des autres Diskredapl.
Dans la cuisine, Yann écoutait chaque mot par la porte entrouverte. Venu livrer le produit de sa pêche à Gwen – un congre énorme attrapé lors de sa traversée du Raz avec Norma –, il demeura muet. Après un tel coup de grisou, comment les Diskredapl allaient-ils se supporter les uns les autres ? se demanda-t-il. Peut-on pardonner à autrui de vous avoir vu vil, tricheur et lamentable ? Les soutes du navire étaient nettoyées, mais permettraient-elles encore la flottaison de leur tribu ? La victoire de Norma ne sonnait-elle pas le glas de leurs liens déjà fragiles ?
— Mon Dieu, murmura le prêtre de l’île lorsqu’on lança une musique rythmée, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font…
Debout sur la table, les Diskredapl se mirent à danser, sans retenue. Les corps se lâchèrent. La nécrose lente de leur clan n’aurait peut-être pas lieu.
Mais la peur n’avait pas quitté l’île…
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