Joyeux noël
Famille au bord de la crise de nerfs
Pour fêter Noël auprès de Gwen, qui soufflerait à cette occasion ses quatre-vingt-dix ans, les Diskredapl s’étaient donné rendez-vous dans l’île. Au moment des fêtes, l’ouragan atlantique y a souvent les coudées franches. Les manigances marines enserrent soudain le récif. La marée creuse l’océan d’une houle qui emprisonne les îliens et les confine dans leurs bars à chansons. Surtout quand survient le charivari des marées d’équinoxe.
Tous les Diskredapl devaient gagner le port abrité d’Audierne afin d’embarquer à bord du dernier bateau de ligne, celui du soir. Le navire trapu était architecturé pour vaincre la houle hivernale qui, dans les parages, broie à tâtons les barques. Les tempêtes bretonnes sont considérables, là-bas elles sont atroces. Le pire s’en mêle. Ce n’est plus du déchaînement, c’est de l’insensé liquéfié. Un district de convulsions.
En chemin, Hippolyte conduisait seul à plus de 270 km/h entre les radars de l’autoroute, tout en luttant contre le vent de décembre et la neige. Ses freins étaient fatigués, son cœur usé, sa bite sans fierté ; mais il sifflotait instinctivement son air favori : Que ma joie demeure. Au loin, Hippolyte apercevait déjà l’écume crémeuse qui broutait les grèves. Des bataillons de lames attaquaient la falaise atlantique cyclopéenne. Le Raz-de-Locmaria – on nomme ainsi le goulet de mer sinistre qui sépare cette île du continent et qui fait soufflet – était déjà assommé par les rouleaux.
A bout de nerfs, débarqué directement de Genève, Trop espérait rejoindre sa femme et sa fille Colombine dans les temps, pour ne pas rater Noël. Sa voiture était vide – les affaires n’allaient pas fort ; alors que les autres années, Hippolyte avait toujours mis un point d’honneur à respecter la tradition – héritée de Népomucène – qui voulait que l’on s’offrît des déguisements le 24 décembre au soir. Mais Hippolyte n’offrait que de vrais déguisements. Des panoplies authentiques d’infirmière, de soldat démineur, de juge britannique, de garde suisse du Vatican, de pompier français ou de policier espagnol – généralement stockées dans le grenier de Gwen où l’on aurait pu rhabiller l’Europe.
Depuis quelques mois, Hippolyte cachait aux siens ses ennuis cardiaques et à lui-même la perspective d’une faillite. Inimaginable naufrage dont, par avance, il ne se sentait pas capable de supporter l’indignité. Même si, fidèle à sa superbe, il se montrait taquin avec les comptables lucides et insolent avec la presse financière. Trop ami de la chance pour ne pas croire au hasard, il espérait encore un miracle. Une pirouette du destin. Cette défaite n’allait-elle pas engloutir l’argent de leur famille, si âprement acquis ? Et menacer du même coup l’édifice économique de l’île ?
Seul dans sa voiture, paniqué à l’idée que Norma pût reparaître dans l’île après sept ans d’éclipse, il se masturba obstinément, s’essuya enfin dans un billet de banque helvétique – son dernier –, puis alluma la radio pour chercher la station qui diffusait « Sans Angle Mort ». Trop souhaitait s’assurer que sa fille n’avait pas quitté son studio parisien. Pardonneuse, Gwen pouvait avoir prié Norma de les rejoindre sans l’en avoir averti.
A l’antenne, la fille aînée d’Hippolyte évoquait l’escamotage moderne du trépas, la dissimulation courante des macchabées et l’expéditif de nos deuils. Puis elle joua avec les nerfs d’un invité qui raillait sa manie de voir partout du déni :
— Quand vous jetez un œil sur votre montre, que voyez-vous, là, tout de suite ? lui demanda-t-elle.
— Il est dix-huit heures sept minutes et onze secondes ! répliqua l’invité.
— En regardant votre montre, vous n’avez pas regardé votre montre mais l’heure, fit observer Norma. Vous avez perçu votre intention, noté l’heure à la place de la réalité : votre montre. Nos pensées mangent nos perceptions. Nous ne voyons pas le réel.
Ce prêchi-prêcha horripila Hippolyte. Mais, apaisé d’avoir pu localiser Norma, il baissa le son de la radio et recommença à siffloter. Le fils préféré de Félicien pensa que, restée à Paris, sa fille ne pourrait pas embarquer à bord de la navette de dix-huit heures trente. La capitainerie d’Audierne lui avait confirmé que ce bateau de ligne serait le dernier à s’engager dans le Raz-de-Locmaria avant la fin des fêtes. On annonçait une forte dépression. Le soulèvement de l’océan paraissait probable. Déjà le Raz, couleur de tumulte, était lancé dans le combat frénétique du vent, des courants fous et des roches qui grondaient en bas des falaises. Norma ne pourrait pas leur infliger sa présence. Mais le sifflement d’Hippolyte s’interrompit lorsque à la radio Norma déclara que son émission avait été enregistrée la veille dans les conditions du direct. L’emmerdeuse avait-elle l’intention de prendre, elle aussi, le dernier bateau ?
Dans sa voiture, le terne Casimir était déjà ivre, sans que cela se remarquât trop. Il chantait à tue-tête avec sa femme et leurs deux enfants calés entre les paquets remplis de déguisements exotiques et de masques. Comme d’habitude, son épouse se sentait seule à ses côtés. Tous chantaient en riant exagérément. L’ivrognerie de Casimir flottait dans l’habitacle de leur voiture mais chacun avait appris à s’en défendre.
A bord des véhicules des Diskredapl qui approchaient du port d’Audierne – regorgeant de cadeaux de Noël, sans doute le dernier que fêterait Gwen sur le déclin –, on plaisantait. Ils s’abandonnaient à leur fou rire en imaginant quel déguisement on leur offrirait. Gwenaëlle gloussait trop, ses filles la dépassaient en nervosité, la pimpante Marie-Anne était au bord de l’hystérie, la si mal aimée Colombine souriait tristement, la veuve de Zinzin s’esclaffait. Sans oublier Tangi – le deuxième enfant de Zinzin – qui formait avec Amélie, assiégée d’allergies alimentaires, un couple prétendument idéal – alors que Tangi ne comprenait toujours pas pourquoi, le jour de leurs noces, il avait culbuté sa belle-mère entreprenante sur le chemin de l’église, dans l’ascenseur d’un hôtel. Le seul à ne pas rigoler, recroquevillé sur son siège pour enfant, était leur fils, le minuscule Titouan. Ce clan à secrets avait engendré son mutique.
Ce soir-là, les Diskredapl étaient éreintés de faux-semblants. Mais qui oserait désintégrer leur logiciel familial ? Qui donc leur redonnerait l’espoir de ne plus être solitaire dans sa propre famille ? Le recours intensif au déni ne pouvait plus être l’unique solution. Les Impensable le sentaient bien. Cet opium-là n’avait que trop servi.
Dans le port d’Audierne, il neigeait. La bagarre de la tempête faisait déjà naître des vagues pirouettantes. La navette aurait à peine le temps de se faufiler dans le Raz-de-Locmaria saturé de vents. Il y a de l’inexpliqué dans ce bras sombre, insoumis, où convergent tous les flux de l’Atlantique. Le délire des forces s’y donne rendez-vous. Déjà, l’eau du port breton se changeait en ondes. La mer refroidie mimait des tremblements.
Hippolyte arriva le dernier à l’embarcadère – in extremis, selon son habitude. Il refusait par principe les temps morts. En chemin, à la volée, croyant regagner une nouvelle jeunesse, il avait joui d’une pute rennaise, une hâtive dont l’art de vivre était semblable au sien : aimer vite et mal. Boitillant, il sauta à bord du navire. Après s’être assuré que Norma n’était pas là, Hippolyte pria le capitaine, un îlien fourbu de mer, de prendre le large. Ordre que le marin exécuta promptement, tant pour respecter son horaire que pour ne pas être accusé plus tard d’avoir conduit la malvenue jusqu’à leur île.
Dès que les amarres furent lancées, tout le monde respira : la vérité n’était pas à bord. Mais chacun frissonna : la tendresse n’y était pas non plus.
Peu semblait importer à cette tribu qu’un ouragan courût sur la mer et qu’on entendît la respiration grasse d’un orage qui approchait. Le soir du réveillon, Norma ne viendrait pas les supplicier. Les Diskredapl pourraient s’amuser, une fois de plus, dans une fête mutique. Pour Noël – et les quatre-vingt-dix ans de Gwen –, tout risque de conflit majeur était ajourné. Marie-Ange, la veuve de Zinzin, et leurs enfants – Tangi et sa sœur – se mirent à chanter dans la cabine et Hippolyte à siffloter son air favori.
Le bateau perfora une muraille de nuées et s’élança dans le souffle de l’océan. Le pilote cherchait le courant de jusant favorable, encore insuffisant pour les conduire à destination, invisible dans la tourmente. La meute des lames assaillait la coque. A la retirée des vagues blanches, l’eau sombre préparait ses assauts montants. Les rouleaux s’abattaient, pressaient les récifs alentour, comprimaient la proue et le cap breton. Tout souffrait : les roches, l’acier, le ciel, les âmes. Une folle bourrasque éclata pendant la renverse de marée, lança les nuages, écorcha les rivages. La nature était couleur d’hiver et parfumée de lointain. Les houles de fond surgissaient sans cesse, levant des murs liquides et baveux. La mer exagérait.
A bord, un passager était là, dévot du cigare : le commissaire Kermeur. Tenace, il n’avait jamais admis son échec à élucider la disparition de Malo Diskredapl. A quarante-cinq ans, ce fumeur acharné s’était enlisé dans une existence qui n’était pas une vie, un sommeil de vingt ans aux allures de rêverie plate. Les regards de Norma – évités avec soin au cours de son enquête – n’avaient jamais cessé de le poursuivre. Aussi avait-il pris soin de se tenir toujours à plus de deux mètres d’elle lorsqu’il avait été amené à la recroiser.
Kermeur avait compris que chez les Diskredapl, le crime était de formuler les vérités indistinctes. Intrigué par le phénomène des anniversaires de la honte – ceux qu’aucune famille ne célèbre jamais –, Kermeur avait répertorié sur son calepin la liste de tout ce qui s’était produit dans cette tribu un 25 décembre. Une longue énumération de dates creuses que les Diskredapl avaient remplie d’amnésies ou de trop de souvenirs. Extraits :
• Mise en service du phare d’Ar-Gwall le 25 décembre 1874, afin de
placer l’édifice sous la protection de l’enfant Jésus. Treize pêcheurs ont
été balayés par une vague scélérate ce jour-là ; puis suicide de
Népomucène Diskredapl un an plus tard, le même jour, chez son amant,
l’évêque de Quimper. Evénement impensable en plein e XIX siècle,
maquillé en arrêt cardiaque avec assez de complicités ecclésiastiques
pour que Népomucène, très estimé, pût être enterré dans le cimetière de
l’île ; et que leur clan ne fût pas disgracié par la rumeur. Ce jour-là,
donc, sa veuve aurait saisi son « Journal de bord de ma lucidité », sorte
de cahier rédigé en partie double. Lorsque son rôle social coïncidait
avec sa vérité, Népomucène Diskredapl se contentait de noircir la page
de gauche.
• Arrestation à Marseille des quatre grands-parents de Marie-Anne et
de Marie-Ange Diskredapl, ainsi que de treize de leurs oncles, tantes,
cousins et neveux – tous anéantis à Auschwitz. A taire à tout prix.
Pourquoi ?
• Effacement soudain de Malo Diskredapl, ce jour-là, l’aîné admiré
de tous. Décédé dans la Chaussée-de-Locmaria. Une mort peu crédible
au vu des indices réunis.
• On ne compte plus les cas, au sein de cette famille, de jeunes gens
internés pour raisons psychiatriques un 25 décembre, un moment de
grande agitation psychique chez les Diskredapl. Sans que ces faits aient
jamais été formulés. Le Dr Kerangal, médecin de l’île – un type
étrange, un peu boit-tout, qui a eu dans sa jeunesse sa ration de
tropiques et de moustiques –, semble avoir noté que les périodes
délirantes des Diskredapl se situent autour de Noël.
• Un rituel immuable chez les Impensable crée tous les ans des
turbulences dans l’île : lors du grand déjeuner du 24 ou du
25 décembre, chaque Diskredapl prend la parole afin de porter un toast
en s’exprimant comme s’il était… son voisin de gauche ! En 1996,
Marie-Anne, assise à la droite de son mari avait, paraît-il, osé dire : « Je
lève mon verre à tous les bons maris qui, comme moi, trompent leur
femme ! » Un rire général avait étouffé ces paroles trop justes. Sept ans
plus tard, en 2004, Norma, installée à la droite d’Hippolyte, avait lancé :
« A tous les collabos de la famille que nous prenons pour des
résistants ! » Ce jeu coutumier porte un nom : « Je suis mon voisin ».
Tous les sept ans, la vérité sonnait chez les Diskredapl ; et une mort impressionnante ou une disparition énigmatique rétablissait la culture du secret. Un calme religieux succédait alors au chagrin. Qui parmi eux, cette fois, se sacrifierait pour que perdure le pacte de silence ?
Le commissaire Kermeur avait pour habitude, et pour méthode, de ne jamais rater les dates anniversaires des familles dont il n’avait pas sondé les opacités. Rien ne l’intéressait comme ces moments où la clarté tombe dans les esprits et où les loyautés se rompent. Le mutisme des fratries l’avait toujours inquiété, même si celle-ci, tout en trompe l’œil et si singulière, paraissait avoir inventé la gaieté.
La navette franchit un cap rocheux, tondu par le vent. La coque de métal commença à rouler dans les creux escaladés, les crêtes et les lames, sans que le suroît neigeux eût interrompu sa domination. Il griffait la mer scabreuse, la bouleversait partout. L’étale même n’aplanirait pas ce désordre. Le crépuscule breton, empourpré, avait un visage de bataille ; mais le jusant portait vers l’île.
Au loin, Hippolyte crut apercevoir le chalutier de Yann Kermarec. Un sauvage, ce Kermarec, qui jouissait chez les îliens d’un prestige rude. Yann savait les courants du Raz. Ce fils de personne – le pêcheur portait le nom de la mère Kermarec – avait toujours aspiré à l’océan libre. Mais non, ce n’était qu’une impression. La tache sombre, perdue dans les nuées, devait être un autre phare enfoncé dans les lointains, continuant sa veille sinistre. Au milieu du Raz-de-Locmaria, on ne défie pas le gros temps avec une embarcation si frêle. Un instant, Hippolyte espéra s’être trompé. Ce pêcheur qui lisait l’agaçait, surtout depuis qu’il était devenu le rédacteur principal du Bouehz War Wor, le mensuel de l’île auquel il infligeait sa prose. Le mensonge n’aime pas l’authenticité. Et puis, tout vrai regard est un désir et ceux de ce Kermarec sur sa fille aînée avaient cette couleur. Qu’il se noie ! L’île n’en serait pas appauvrie.
Serein dans la tempête malgré son cœur fragile, Hippolyte se sentait apte à affronter les hautes pressions. Plus rien ne le ferait chavirer. La légèreté inculquée par Gwen demeurerait son horizon.
A la proue du navire, fouetté par les lames, il sifflotait.
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