Joyeux noël
II - les Lettres Rouges
II
LES LETTRES ROUGES
Cry « havoc », and let slip the dogs of war.
(« Carnage ! » et alors seront lâchés les chiens de la
guerre.)
WILLIAM SHAKESPEARE
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Retour dans l’île
Dans le réduit qui jouxtait sa cuisine, Gwen fit démarrer l’antique moteur d’avion qui propulsait la brosse géante, fichée sur son axe d’acier : la machine à laver la vaisselle des Diskredapl depuis 1946. Comme à son habitude, sa femme de ménage – une Bretonne trapue importée de Douarnenez – enfila sa panoplie vétuste de scaphandrier « pieds-lourds » pour approcher, avec anxiété, une assiette sale de la brosse d’où jaillissaient des rafales d’eau savonneuse. Crispée derrière les hublots du casque, les yeux écarquillés, le jarret tendu et le poignet souple, la vieille parvint à nettoyer trois assiettes en conservant la totalité de sa main.
Satisfaite de cette passe d’armes, tout à son branle-bas ménager qui faisait office de répétition pour les festins du lendemain, la bonne adressa à Gwen un regard de connivence ; mais cette dernière ne lui rendit même pas un demi-sourire. Une ride de souci barrait son front. L’heure n’était plus aux pirouettes.
Aux yeux de Gwen, les familles se divisaient à présent en deux folies : celle des faussaires invétérés et celle des drogués d’honnêteté. A quatre-vingt-dix ans, après avoir perdu deux fils victimes de ses silences, la vieille Diskredapl s’était rangée dans la deuxième catégorie. Son addiction au déni s’éteignait enfin. Au fil des ans, Norma était parvenue à lui planter dans l’esprit qu’il était concevable – inévitable même, pour la descendance – de choisir l’authenticité.
— Merci de m’avoir ouvert les yeux, lui lança la vieille Bretonne en jetant un regard au-dehors pour s’assurer que personne sur le port n’avait repéré Norma.
Pour plus de sûreté, Gwen ferma les rideaux du grenier.
Emue, Norma s’appuya sur l’hélice d’avion, fixée à la charpente par Félicien pour transformer cette pièce en un vaste séchoir à linge. Cet appareil surdimensionné avait pour principal effet de projeter des tornades de poussière sur le linge propre. Norma était touchée que sa grand-mère lui causât avec cœur, mais elle ne comprenait pas pourquoi Gwen avait tergiversé si longtemps avec la vérité. Pourquoi n’avait-elle pas parlé franchement dès la fuite de Malo en Amérique ?
— Comment as-tu fait pour tolérer une stèle funéraire au nom de l’un de tes enfants encore vivant ? lui demanda-t-elle avec autant de force que de tendresse. Ce délire dépasse l’entendement, même chez nous !
— L’unité de la famille… chevrota Gwen en soupirant. J’y ai tout sacrifié.
— Tu as d’autres secrets ?
Il y avait pire.
A mi-voix, Gwen confia à Norma qu’elle avait ravalé un fait indéniable : ses trois enfants nés après guerre – Zinzin et Gwenaëlle, ses chers jumeaux, et le fragile Casimir – étaient le fruit de viols commis par son époux, à qui elle avait interdit son corps depuis 1947. Sa petite-fille resta un instant pétrifiée, même si le nom de son géniteur n’avait pas été cité. De surcroît, avoua Gwen, son petit dernier, Casimir, était le rescapé d’une tentative d’avortement. Grosse de son mari, Gwen avait refusé que ses noces barbares fussent encore fécondes. A Quimper, la faiseuse d’ange lui avait pris son argent, pas son enfant.
— Mais l’existence de Casimir reste avortée, articula Gwen, stupéfaite d’oser être claire à ce degré. Sa carrière d’imitateur n’existe que dans ses songes ! Ce qui a été raté à Quimper, l’alcool est en passe de l’accomplir… au ralenti.
Gwen reprit son souffle et parla enfin à Norma du petit Titouan qui la bouleversait. Le sort de ce gamin obsédait son grand âge. Depuis qu’on avait prononcé le mot d’autisme au sujet de son premier arrière-petit-fils, elle considérait sa famille patraque avec une sorte de panique. Curieusement, Gwen attribuait l’autisme de cet enfant à la seule dégénérescence de son sang.
— Tu sais, mamie, murmura Norma, tu es splendide quand tu desserres les freins !
— Te souviens-tu de ce que tu disais gamine lorsque tu cherchais à te faire entendre à table ?
— Non.
— J’ai beaucoup de moteur et plus du tout de frein ! Tu as été toi-même très vite, ma chérie.
— Et que vas-tu faire à présent ?
— Noël est la fête d’une naissance impossible puisque le Saint-Esprit a conçu directement dans le sein de Marie.
— En effet, ça n’arrive pas souvent…
— Noël fête aussi la renaissance du soleil. C’est le moment que Dieu a choisi pour vaincre Satan en pariant sur l’innocence. Comme l’écrit saint Luc, rien n’est impossible à Dieu. Eh bien désormais, rien ne me semble impossible ! s’exclama la vieille catholique.
A l’autre bout de la maison en pierre, le moteur de Spitfire recommença à rugir. La vieille bonne s’entraînait à nouveau en risquant ses doigts. Téméraire, elle affrontait l’ahurissante machine à laver la vaisselle dont la brosse menaçante tournoyait comme une hache. Parfois, le son d’une assiette désintégrée retentissait dans la nuit. Ce n’était pas tous les jours que l’on avait à table autant de monde chez les Impensable. Mais la bonne s’était montrée sûre d’elle :
— Rien ne sera laissé sale ! Pour sûr !
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