Joyeux noël
Naissance d’une famille
Le soir même, à l’hôtel d’Ar-Gwall, personne ne fut d’humeur à fêter Noël. Comment rendre hommage à un Christ qui avait permis un tel suicide ? Aucune messe de minuit n’étant célébrée, on déposa les cadeaux au pied du sapin de la salle à manger. On se coucha tôt. Sans que l’on songeât à se déguiser ; sans admirer la féerie des lumières de Noël sur le port désert – jetant sur ce bourg de haute mer une lumière crue. Mais le Père Noël, dans sa bienfaisance paradoxale, glissa dix nouvelles lettres rouges, plus épaisses que les précédentes, sous les portes des chambres des Diskredapl.
Alité comme les autres, Hippolyte hésita à décacheter la nouvelle missive, tout en désirant ardemment en connaître le contenu. Il s’exécuta enfin, en pensant que tous tenaient entre leurs mains un courrier identique. Cette fois, on ne pourrait plus feindre l’ignorance, ni ruser de quelque façon que ce soit.
Dans les enveloppes, chaque Impensable trouva les preuves irréfutables et concordantes des secrets dont leur tribu avait été, depuis la veille, abreuvée. Le corbeau interdisait toute dérobade. Ce qui avait été formulé se trouvait accrédité. Plus moyen de se faufiler loin des évidences.
Dans la chambre numéro 9, Hippolyte fixa longuement Marie-Anne silencieuse. Jaloux, il ne lui avait pas adressé la parole depuis l’église. Saisi par la fureur, il bondit dans le couloir, avec l’intention de massacrer Malo, ce renégat par qui tout le mal était venu ! Lui seul se trouvait déjà dans l’île la veille au soir, pensait-il. Lui seul avait eu le temps de fomenter ces saloperies de lettres rouges ! N’était-il pas revenu dans l’île, ce faux frère, pour lui dérober sa femme et l’humilier publiquement ? Sur le palier, Hippolyte – hors de lui à un point qui confinait au ridicule – tomba nez à nez avec sa fille. Colombine tenait, elle aussi, son enveloppe rouge décachetée. L’anorexie avait comme extasié ses traits. Elle lui assena un coup de marteau dans les dents, un geste dément de violence, avant de lui tendre la clef du coffre en hurlant :
— Maintenant bouffe cette clef !
Le burlesque s’emparait de leurs actes, comme si la violence chez les Impensable ne pouvait se défaire du grotesque. La bouche ensanglantée, Hippolyte se releva tel un taureau blessé. Un deuxième coup de marteau acheva d’ébrécher sa denture. Quelle partie de fiel ! Colombine voulait le faire taire pour qu’il ne mentît plus. Mais il beugla :
— P’tite-fille de Boche !
— Non, Colombine n’est PAS ta fille ! répliqua Marie-Anne surgie sur le pas de sa porte. Comme les deuxièmes rejetons de tes frères et de ta sœur, comme toi d’ailleurs, tous les numéros deux de chaque lignée sont des pas de côté, des enfants de la liberté.
Dans le couloir qui distribuait les chambres au premier étage, les Diskredapl avaient ouvert leur porte. Le bruit avait rameuté les curiosités à fleur de colère. Plus question de rigoler avec des boules de neige inoffensives. La bonne éducation craquait. La veuve de Zinzin lança aussitôt un coup de chaussure dans la figure de Marie-Anne ; car ce secret-là, concernant son deuxième enfant, elle se l’était gardé au fond de sa mémoire. Dans la foulée, Marie-Ange vola au secours de sa jumelle et cogna rudement leur belle-sœur. On roula à terre. L’angélisme des Diskredapl était mort. Le fils de Casimir décampa.
— Il est où cet empaffé de Malo ? rugit Hippolyte, carnassier, en terrassant Colombine et en lui arrachant son marteau des mains.
— Ici, répondit l’aîné des Diskredapl qui se trouvait au rez-de-chaussée, en bas des escaliers.
D’un bond, le boiteux au visage en sang fut sur son frère. Le coup de rage d’Hippolyte ! Soudain barbare total. Le sympathique Markus ne put lui barrer la route et se fit illico traiter de franco-boche ! D’une voix étranglée. Ah, Trop avait perdu ses bonnes manières. Au bas des escaliers, Malo reçut des coups de marteau sur les oreilles. Par kyrielles ! Tout en lui fourrant sa lettre rouge dans la bouche pour l’étouffer, Hippolyte lui fracassait les tympans.
— Tu voulais qu’on les entende tes conneries ? Nous en foutre plein les oreilles !
Se protégeant vaille que vaille, Malo recracha le papier rouge et s’écria :
— Je n’étais pas seul sur l’île hier soir… Norma était là, conduite ici par Yann. Kermarec l’a cachée chez lui !
Un silence flotta.
La porte extérieure s’ouvrit dans une bourrasque sifflante. On entendit la mer aussi furieuse que la maisonnée. Jerricane fit irruption.
Fin saoul, il jeta Norma sur le sol.
— C’est exact ! lâcha Casimir. Elle était là, exactement là où Maëlle me l’a indiqué ! J’ai enfermé Yann chez lui…
La figure ensanglantée, Hippolyte expédia un effrayant coup de pied dans la tête de Norma, son enfant. Ce geste parut si soudain et si extraordinaire que l’assistance eut du mal à en croire ses yeux. Ses pieds pirouettaient, massacraient celle qui avait opté pour une joie orgueilleuse alors que lui souffrait mortellement. Trop ne voyait plus qu’elle était sa fille, sa poupine de jadis. Elle saignait du front.
— Arrête, papa ! Papa ! hurlait-elle d’une voix de ventre.
Trop resta un instant décontenancé par ce mot presque incongru, papa. Il redoubla de brutalité, visant les yeux de sa fille aînée, ces yeux fouilleurs qui avaient osé tout voir – sauf ce qui la concernait. Norma cracha rouge. L’homme sauvage était de retour. Marie-Anne demeurait prostrée.
Tout à coup, une voix éraillée, venue d’on ne sait où, hurla :
— Arrêtez !
C’était le petit Titouan.
Du fond de son autisme présumé, le dernier des Impensable avait trouvé son premier mot. En ce soir de Noël, il fallait à tout prix que sa famille arrêtât ce déluge de hargne. En haut des escaliers, Titouan tremblait de tous ses membres.
— Arrêtez ! répéta le garçonnet avec peine en les regardant comme pour la première fois, s’extrayant de sa nuit.
— Oui, arrêtez tous ! ordonna Gwen qui venait d’arriver à son tour, enroulée dans un châle constellé de flocons.
Le fils de Casimir était allé la chercher en toute hâte. Sept ans auparavant, c’était elle, déjà, qui avait sauvé Norma d’un asthme cruel nié par les siens.
Gwen ferma les yeux et, dans un soupir ample, eut assez foi en sa famille pour lancer :
— Ces lettres rouges, c’est moi qui les ai écrites et distribuées ! Oui, moi.
Un silence profond se fit, semblable à celui qui suit une déflagration. Devait-on s’indigner ou remercier Gwen ?
Tout le monde sentit qu’elle disait vrai.
Norma se mit à sangloter, moins de douleur que d’émotion relâchée. Son courage était enfin récompensé, son refus portait ses fruits. Les choses s’engageaient trop loin. Gwen poursuivit :
— J’ai écrit ces lettres pour purger notre sang le soir de Noël, et délivrer notre clan de ses secrets dont nous ne sommes plus les gardiens mais bien les prisonniers ! Pour faire naître notre famille avant ma mort. Je n’ai pas voulu partir sans vous léguer à tous un roman familial authentique. Comme dit Norma, entendez-moi et entendez-le comme vous le pourrez !
Gwen sourit à Norma et se retira, seule, enfin responsable ; alors que nos aïeux le sont hélas si rarement. Alors que tant d’entre eux se débinent devant leurs responsabilités.
La vieille Impensable pouvait s’éteindre à présent. Elle avait fait son possible pour délivrer leur mémoire.
Mais un cri dans la nuit froide réveilla tout le monde, un cri de marin qui en relayait d’autres :
— Les bateaux ! Les bateaux !
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