Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 14 sur 42

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Joyeux noël

Les lettres rouges

 

Sur le coup de dix heures du soir, dix autres lettres rouges furent glissées sous les portes des dix chambres de l’hôtel d’Ar-Gwall. Les Diskredapl avaient reçu une photocopie du même courrier, où tous les i portaient leur point.

Dans la chambre numéro 10, Casimir avisa sa propre enveloppe, l’ouvrit sans méfiance et, tétanisé, relut aussitôt la missive qui tremblait dans ses mains. Le titre éclatait en gros caractères découpés dans de vieux journaux : « UNE VRAIE FAMILLE ». L’enseigne, ironique, n’était pas trompeuse. Un corbeau méticuleux y révélait en quelques pages les cinq secrets des cinq enfants de Gwen. Tous connus mais jamais formulés.

Casimir passa vite sur la nouvelle, à peine croyable, que Malo vivait et s’arrêta sur le paragraphe qui l’incriminait. Une main anonyme rapportait la raison véritable de son expulsion de l’Impensable S.A. à Berlin, quinze ans plus tôt, et rappelait de cuisantes précisions. Pour complaire à Félicien, Casimir avait tenté de restructurer à la hache leur filiale bancaire allemande. Un salarié berlinois humilié par lui s’était immolé par le feu au milieu de leurs bureaux, laissant une missive accusatrice. La lettre rouge reproduisait ce courrier manuscrit, en français, où ce père de trois filles le traitait d’assassin en mentionnant assez de détails probants. Le jeune Casimir avait remboursé à la veuve le prix du jerricane d’essence vidé pour carboniser son époux. Au pfennig près, afin que leur établissement bancaire ne dût rien à cette plaintive. Ce qui avait valu à Casimir, au sein des services berlinois, le surnom de Jerricane. Quel maître chanteur osait ces révélations acides ? se demanda Casimir, renvoyé au jeune homme sec qu’il avait été. Dieu merci, le corbeau ne s’était pas trompé de chambre en s’adressant à lui. Il ne fallait à aucun prix que cela fuite…

— Qu’est-ce que c’est ? demanda sa femme.

— Rien, répondit Jerricane en froissant le courrier.

Sur le point de s’endormir avec Marie-Anne dans la chambre voisine, la numéro 9, Hippolyte tomba lui aussi sur sa lettre rouge. Il ne s’attarda pas non plus sur le cas de Malo – qui le choqua tout de même puisque cette résurrection lui soufflait la position d’aîné –, ni sur le paragraphe accablant pour Jerricane dont il avait depuis longtemps percé le secret. Mais, avant même d’en venir au passage qui mettait en lumière son autre visage, Trop relut avec fièvre les lignes qui évoquaient le sort de Malo car sa femme, Marie-Anne, avait été fiancée jadis avec son aîné. Contractant pour ce coq une passion si intense qu’elle avait longtemps espéré son retour. C’était elle, Marie-Anne, qui avait insisté pour qu’on ne gravât jamais de date de décès sur sa stèle.

Trop ouvrit les yeux avec horreur : sur la lettre, il était écrit noir sur rouge que, cogné jadis jusqu’au sang par Félicien, Hippolyte avait frappé sa femme et ses deux filles pendant des années. Le texte reconnaissait qu’avec le temps, Trop avait appris à dominer ses accès de sauvagerie. Son couple était certes sorti de cette période cromagnonesque mais pas du silence, soulignait le corbeau.

La lettre faisait également état d’un souvenir atroce qu’Hippolyte, étranglé d’asthme, aurait bien voulu abolir. Un soir qu’il avait attaché Marie-Anne nue dans leur salon pour la torgnoler et qu’elle hurlait de terreur, Norma et Colombine avaient surgi en pyjama, serrant leurs doudous. Feignant de trouver la situation normale pour ne pas paniquer davantage – leur maman était tout de même menottée nue dans le salon et son arcade sourcilière saignait –, les deux petites filles avaient disparu en faisant semblant d’aller aux toilettes. Le lendemain matin, elles n’avaient rien osé demander. On n’en avait jamais reparlé. La lettre relatait tout cela, en termes pointilleux. La sensation de revivre son rêve récurrent, ce cauchemar où tous les secrets se disaient à ciel ouvert, revint à Hippolyte tandis qu’il inhalait sa Ventoline. Heureusement, songea-t-il en calmant ainsi ses poumons, que ce courrier infernal n’avait pas été déposé sous une autre porte. Il ne fallait à aucun prix ébruiter de telles allégations. Mais qui donc avait concocté ce règlement de comptes puisque Norma était encore sur le continent ? Gwen était trop civile pour jeter autant de fiel ; et aucun Diskredapl ne se serait permis de glisser sous sa porte un texte pareil. Etait-ce une manœuvre du commissaire Kermeur, capable de prêcher le faux pour découvrir le vrai ? Ce flic faisait profession de venir à bout de toutes ses affaires. Il avait très bien pu sortir de son hôtel et venir déposer cette missive anonyme. Dans l’île, on ne barrait aucune porte. Intriguée par l’état de son mari, Marie-Anne lut un passage de la lettre – pas celui qui évoquait leur passé de violence – par-dessus l’épaule d’Hippolyte. Elle souffla alors :

— Si Malo est parti à l’époque pour ne plus revoir votre père, s’il m’a abandonnée, c’est que ce qu’il savait sur Félicien était exact. Il en a eu la preuve. Jamais Malo ne m’aurait plaquée sur des on-dit.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— S’il revient, on le saura.

— Malo est mort ! tonna Hippolyte dans l’hôtel d’Ar-Gwall silencieux. C’est la lettre d’un pervers, d’un détraqué !

Pour la première fois depuis des années, Trop décocha une gifle à sa femme, un coup sévère qui partit sans crier gare. La marque de sa main s’imprima. Quand on contestait l’honorabilité de son nom, Hippolyte dérapait sanguin. Un autre homme déboulait, engorillé, primitif. Fou. Celui-là même qui restait encagé dans un recoin de son cerveau.

 

Dans la chambre numéro 2, Gwenaëlle ouvrit son exemplaire de la lettre rouge. Que Malo pût respirer encore quelque part sur le globe la bouleversa. Elle fut également chamboulée qu’un corbeau sût, avec un tel luxe de précisions, qu’elle entretenait depuis dix-sept ans une liaison ardente avec le frère de Markus, son mari ; mais pas autant que le cocu lorsqu’il lut la lettre qu’elle tenta de jeter.

— Qui d’autre est au courant ? lança Markus livide.

— Personne, lâcha-t-elle.

— Alors personne ne le saura jamais, conclut Markus en écrasant la lettre, pas même moi. N’adresse plus jamais la parole à mon frère et oublions ce moment qui n’a jamais eu lieu. Jamais.

— D’accord, s’entendit répondre Gwenaëlle.

Comment s’en tirer autrement ? Markus et son jeune frère Otto étaient tout l’un pour l’autre. L’unique repère d’une existence chavirée. Envisager une trahison d’Otto n’était pas imaginable. Par ailleurs, Markus ne pouvait admettre qu’une épouse eût trompé un mari aussi appliqué à la faire jouir – trois à onze fois par jour ! Paisiblement, il reprit son livre en cours de lecture. Gwenaëlle le vit esquisser un sourire alors qu’il se laissait fondre dans le roman plein de talent qui l’hypnotisait. Depuis son adolescence, Markus s’enfilait un volume par jour. La littérature le sauvait de lui-même.

Seule dans la petite chambre numéro 5, Marie-Ange, la veuve de Zinzin, était désolée pour Markus, affligée pour Gwenaëlle, effondrée au sujet d’Hippolyte et très choquée que sa jumelle ne lui eût jamais confié qu’elle avait été rudoyée à ce point. Mais elle fut surtout saisie de panique en apprenant que quelqu’un – mais qui ? – était au courant des conditions horrifiantes du décès de son mari, Zinzin. Qui donc s’était permis de rompre leur pacte de silence au sujet du latex ? L’individu qui avait rédigé cette lettre rouge voulait-il la faire chanter ? L’histoire véritable de Malo la glaça. S’il était exact qu’il vivait, Félicien avait bien été la canaille décrite par Norma – ce qui réveillait douloureusement son judaïsme ensommeillé. Faudrait-il qu’un jour Marie-Ange avoue à ses propres enfants – notamment à son fils Tangi, si né pour l’insouciance – qu’ils étaient hybrides d’un collabo actif et d’une famille qui comptait, tout de même, dix-sept disparus à Auschwitz ? Comment diable les informer de ce passé ?

Dans les chambres voisines, Tangi et sa jeune épouse ainsi que sa sœur étaient déjà au courant du passé de Félicien, de la violence d’Hippolyte, du crime indirect de Jerricane et de la longue liaison de Gwenaëlle avec son beau-frère Otto – tout comme les autres petits-enfants de Gwen, stupéfaits dans les quatre autres chambres qu’ils occupaient. La lettre circulait de main en main.

Blotti dans la chambre numéro 1, celle de Tangi (le fils de Zinzin) et Amélie, leur fils Titouan semblait le seul à ne pas saisir ce qui se passait dans cet hôtel. L’inexprimable de cette famille se condensait dans le regard absent de l’enfant. Le petit Titouan était l’incarnation d’une masse d’isolements. On percevait chez cet autiste une décroissance de vie, comme si ce gamin était une issue sur la mort, le trou noir par où se déversait la souffrance du clan.

L’aventure de la transparence avait commencé dans l’île, bien qu’il n’y eût pas dans ce courrier une demi-ligne sur le secret de Norma.

Mais les Diskredapl et leurs conjoints ignoraient encore que chacun avait reçu la même lettre. Fébriles, ils se demandaient tous comment, le lendemain, porter un toast en se mettant à la place de son voisin de gauche à table. Parviendraient-ils à jouer avec autant de désinvolture que les années précédentes à « Je suis mon voisin » ?

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