Joyeux noël
Le tourniquet du pire
Le hasard est un artiste. Quelque temps après l’épisode suffocant du cimetière, un autre surgit, à Genève cette fois. En osant parler sans fard dans l’île, Norma semblait avoir permis que l’indicible jaillisse.
Tout débuta par une manière de provocation d’Hippolyte, chef de file des immobilistes. Dans les jours qui suivirent la cérémonie dans l’île, il déménagea, en sifflotant Jésus que ma joie demeure, les lourds cartons d’archives de l’Impensable S.A. qui dataient de l’Occupation – au vu et au su de sa femme et de Colombine, sa deuxième fille. Chaque carton portait le sigle nazi de l’organisation Todt, jadis chargée par Hitler d’édifier le mur de l’Atlantique ; mais Trop les manipulait avec une telle bonne humeur qu’un esprit inattentif aurait pu ne pas remarquer les croix gammées et se figurer qu’il transportait de bonnes bouteilles. Hippolyte entassa ces mètres cubes de papier jauni dans un buffet de marine installé au milieu de leur salon genevois, juste en dessous du portrait à l’huile de son père qui continuait de sourire sous sa moustache.
Le buffet aux allures de sarcophage était similaire à ceux qui pullulent dans l’île, échoués au fil des naufrages qui font le mobilier des populations insulaires depuis des siècles. Inquiet et fasciné par ces cartons, Trop préférait les dissimuler sous son toit.
Une fois son labeur accompli, Hippolyte posa sur le lourd buffet une photo glaçante de Colombine. Elle se tenait en maillot de bain, décharnée, devant un saumon de soixante-dix kilos – soit le double de son poids. Sous ce cliché qui suintait la mort, Hippolyte avait écrit de sa main : « Pêche miraculeuse », comme s’il avait fallu à tout prix regarder le poisson.
Naturellement, Marie-Anne et Colombine constatèrent ce déménagement et repérèrent les croix gammées ; mais elles furent implicitement sommées de ne rien remarquer. Avec le charmant Hippolyte, les ennuis commençaient lorsqu’on formulait les choses qu’il donnait à voir, pas quand on les regardait sans les interpréter. Trop ne s’en expliqua donc pas. Mais la sœur de Norma nota que leur père avait caché la clef du buffet derrière le sourire de Félicien, au centre du grand salon ovale.
Les jours suivants, Hippolyte et Marie-Anne ne pipèrent mot au sujet de la moustache de Félicien ou de ses prouesses immobilières de 1943. Ils n’évoquèrent pas non plus le fait que Norma, leur fille choyée, était désormais biffée de leur vie. Un irrespirable chagrin qui leur restait tout de même sur le gésier. L’amère victoire d’Hippolyte pouvait difficilement s’arroser au vinaigre. On préféra faire couler le champagne.
Trop et Marie-Anne n’annulèrent donc pas leurs trente-cinq ans de mariage, célébrés au Dom Pérignon dans leur hôtel particulier du quartier de Champel, à Genève – malgré la détérioration de leurs affaires. La voix officielle des Diskredapl tenait à ce que la bamboche restât leur recours et l’excès leur estampille.
Le jour de la fête très costumée – comme toujours chez les Diskredapl –, Marie-Anne se donna des airs convaincants de Grace Kelly en enfilant une robe succincte qui faisait d’elle une beauté imparable. Ses seins étaient de sortie. Hippolyte, juché sur de courtes échasses, se déguisa opportunément en général de Gaulle. Leurs amis s’étaient également accoutrés ou grimés. Très vite, ce beau monde se mit à danser autour des archives nauséabondes qui, dans le buffet, accablaient Félicien. Cohue de rieurs frivoles, tourbillon de cigales au visage de Dalí, Marilyn ou Picasso. La musique de la soirée pulvérisa bientôt leur retenue, tordit les silhouettes flexibles. Le Dom Pérignon coulait à flots.
Marie-Anne se déhanchait, horrifiée par la présence des archives allemandes de l’Impensable S.A. Ne pas pouvoir nommer l’évidence la renvoyait à son judaïsme refoulé. Et la rendait folle. Plus gaie qu’à l’ordinaire, elle semblait un élan vital, une joie transmissible, l’antithèse même de son désarroi. Excédée de devoir se taire à tout prix, Marie-Anne prit soudain la tête d’une farandole. Elle accrocha le fiancé un peu saoul de Colombine, cueillit la foule, annexa les timides, saccagea les réserves. L’épouse d’Hippolyte-de Gaulle dansait avec furie pour oublier ses origines, récemment révélées par Norma et occultées par ses parents en 1945 (d’où les prénoms si catholiques de Marie-Anne et Marie-Ange). Des origines que Marie-Anne avait supplié Norma de ne jamais confier à Hippolyte – car c’eût été officialiser une vérité perçue comme un péril jamais éteint. Fofolle, Marie-Anne-Grace Kelly s’ébrouait donc devant le buffet sinistre et folâtrait avec le petit ami de Colombine, pour ne plus penser que les siens (tantes, oncles, grands-parents, cousins, dix-sept au total), partis en fumée à Auschwitz en 1943, étaient bien originaires de Marseille. De ce quartier juif précisément « libéré » par son beau-père si porté sur le Dom Pérignon, identique à celui qu’ils sifflaient ce soir-là. Hébétée d’effroi, elle ne parvenait pas à digérer le fait que ses deux filles mêlaient dans leurs veines du sang ashkénaze à celui d’un voleur de biens juifs. Un cocktail qu’elle secouait fort en entraînant ses invités dans sa transe. Ce foutu buffet la narguait. Elle dansait furieusement pour atténuer sa colère contre Norma de lui avoir infligé une vérité pareille devant toute l’île. Et contre Hippolyte d’avoir renié leur fille, sans même la consulter d’un regard ! Marie-Anne en voulait à son mari de lui avoir dissimulé le passé de Félicien qu’il ne pouvait pas ignorer. Elle tourbillonnait pour ne plus penser que depuis vingt ans Hippolyte – auquel un secret la liait – la trahissait avec mille jupons tout en la déclarant irremplaçable.
Comprimée, Marie-Anne eut alors un geste qui chamboula l’assistance. Au vu de tous, elle embrassa sur les lèvres le petit ami pompette de sa fille Colombine – tout en fixant le regard de Félicien peint à l’huile. Puis elle colla ses seins lourds contre le jeune homme et fondit dans sa sueur. La fragile Colombine, excédée de souffrance, regardait ailleurs.
Chacun s’efforça de ne pas remarquer cette infraction à l’insouciance de la fête que l’on ne savait trop comment interpréter – ni dans l’instant, ni lorsqu’il fallut détailler la scène au commissaire Kermeur. Sur le moment, on voulut croire que le Dom Pérignon y avait sa part, en espérant qu’une telle licence puisse ne pas être entièrement volontaire.
Au centre de la piste, Marie-Anne poursuivit son baiser appuyé, vorace – délicieux, semblait-il –, jusqu’à ce qu’il fût impossible à Hippolyte et à ses invités de ne pas le constater. On ne verrait peut-être pas les archives du buffet mais on la verrait, elle. Les regards hébétés des convives se croisèrent enfin. Appuyée sur le coffre, la jeune Colombine était livide. Songeait-elle, à cet instant, que la clef du buffet était derrière le tableau ? A cette petite clef de laiton qu’elle était tentée d’utiliser pour crier elle aussi, comme sa sœur Norma ? La foule manquait d’air. Marie-Anne renvoyait-elle à son mari la monnaie de la pièce de ses galanteries ? D’anciennes violences occultées ? Mais pourquoi diable s’en prenait-elle à la conquête de sa propre fille ?
D’une main ferme, Marie-Anne évacua alors leur domicile en empoignant le joli garçon. Le sexe impromptu, parfois, semble une solution. La musique en fête s’arrêta. Un dernier bouchon de bouteille de champagne sauta, millésimé 1943. Vaincue, Colombine renonça à utiliser la clef du coffre.
Atteint par l’uppercut, Hippolyte-de Gaulle était blanc sous le portrait de Félicien qui arborait sa moustache hitlérienne. Son asthme allait-il l’étouffer ?
Son téléphone portable sonna, laissant échapper une stridence ridicule qui ajouta encore au malaise.
Hippolyte répondit et écouta ce qu’on lui disait avec attention en prenant appui sur l’angle du buffet. Il émit alors un grognement de boxeur atteint au foie, puis raccrocha :
— C’était la gendarmerie de Quimper.
— Quelque chose de fendard ? demanda un fêtard.
— Mon frère Zinzin est mort… On vient de retrouver son corps dans un bunker.
L’absence de logique dans l’horreur fit l’effet d’une bombe.
— Je dois partir pour la Bretagne, s’excusa-t-il en descendant de ses échasses.
L’effronterie de Marie-Anne ne comptait plus. Le pire avait balayé la folie.
Quatre heures et demie d’excès de vitesse plus tard – on se déplace vite à 270 km/h, même en se masturbant –, Hippolyte débarqua, au petit matin, dans un bunker géant tourné vers le Raz-de-Locmaria. Un ouvrage jadis financé par leur banque. C’était lui qui, sans en parler jamais, avait assuré le toilettage des archives laissées par Félicien au siège de leur compagnie. Des mètres cubes de dossiers visés par l’organisation Todt. La plupart des factures avaient été honorées directement à Francfort-sur-le-Main où la Diskredapl & C , devenue alors la Diskredapl ie Deutschland, avait ouvert une filiale aryenne pour d’opportunes raisons fiscales. Quand on est disposé à faire les poches des déportés, il n’est pas de petits bénéfices. Hippolyte avait agi en se persuadant qu’il faisait le bien – comme toujours. N’avait-il pas eu raison d’assumer, dans l’intérêt des siens, ce travail de gommage méticuleux ?
En s’enfonçant au cœur de l’édifice spectaculaire, Hippolyte-de Gaulle s’efforçait de siffloter Que ma joie demeure. Abattu, il découvrit alors aux côtés du commissaire Kermeur, sans voix dans son ciré, un volet de la sexualité de Zinzin jusque-là ignoré – quoique pressenti. Le cadavre déjà roide de son frère, menotté dans le dos, était moulé dans une combinaison de latex avec cagoule assortie. Le sifflement d’Hippolyte s’arrêta net. Intouché en attendant l’arrivée de la police scientifique de Brest, le céleste Zinzin se présentait sous les traits méconnaissables d’un cadavre caoutchouté qui, étranglé par un cordon de téléphone d’époque, pendait dans le vide avec l’immobilité du fil à plomb. Vision grotesque et terrible à la fois. De quelles pratiques érotiques avait-il donc ravitaillé ses sens ? Voilà où menait l’angélisme des Diskredapl : à un coming out macabre. Les tics de Zinzin avaient cessé de le dévorer. Face au large, ses yeux fixaient démesurément la direction de leur île à travers les orifices étroits de l’horrible cagoule. Avait-il éjaculé en expirant ? Image à la fois inassimilable et impossible à rejeter. Peut-être Zinzin avait-il éprouvé le besoin de s’exhiber sans fard après avoir joué un rôle, notamment politique, qui ne lui ressemblait pas. Qui ce chanteur de grégorien, fasciné par la pureté, avait-il été exactement ? Hippolyte ne parvint pas à rire. Etait-il surpris ? Oui. Tabassé. Aussi rudement qu’il l’avait été, jadis, par leur père.
La réalité prenait une avance sur l’imaginaire, avance qu’aucune exagération ne rattraperait jamais. En se tuant ainsi, cagoulé et menotté, Zinzin semblait avoir crié à la face de son clan sa ténébreuse complexité. Grâce à la strangulation, comprimé dans sa gaine de latex, il avait obtenu une ultime érection. Depuis les révélations de Norma, Zinzin ne bandait plus. La vérité sur la moustache de Félicien avait vaincu son sexe.
Craignant sans doute d’être démasqué à son tour, Zinzin s’était sacrifié sur l’autel de la cécité familiale pour mieux la verrouiller. Le fils non désiré de Gwen avait offert aux siens un secret supplémentaire, assez traumatisant pour ressouder le clan.
— Monsieur le commissaire, lâcha Hippolyte en déboutonnant son costume de général, puis-je vous demander de ne pas évoquer ce drame intime devant la presse ? Ni avec le père Kersauzon, le curé de notre île.
— Entendu, marmonna le policier venu de Quimper, un homme qui se surveillait, s’épargnait, comptait ses mots et voulait avoir le dernier.
— Question de décence… vous comprenez ? C’est un élu de la République.
— Je comprends.
Ebranlé, bien qu’il fût lui-même habitué à des incartades semi-démentes, l’héritier des Diskredapl répéta en boucle une phrase si limpide que le commissaire Kermeur crut bon de la noter :
— Je ne veux pas y croire, je ne veux pas y croire…
Le lendemain, Marie-Anne rentra penaude à leur domicile, sans qu’Hippolyte lui reparlât jamais de la veille. En as de l’évitement, Trop ferma la bouche et les deux yeux. Colombine aussi – mais les avait-elle jamais ouverts ? Pourtant, elle avait conservé une coupure de presse qui montrait Félicien, à la Libération, occupé à tondre deux femmes apeurées. Son visage hilare trahissait une volupté sadique. Fracassée par ce décès, Marie-Anne regagna sa sujétion. Leurs amis, incapables de poser des mots sur ce qu’ils avaient vu, surent se taire. Sauf lorsque le commissaire Kermeur les interrogea, cigare en main, dans le cadre de l’enquête qu’il dut mener dans certains milieux sadomaso français.
Le lendemain de ce 11 Septembre familial, le nouveau chef des Diskredapl s’adressa à Gwen, à Casimir et à sa sœur Gwenaëlle à qui il avait demandé de venir sans leur conjoint. Le frère et la sœur s’étaient hâtés vers la Bretagne pour entourer leur mère qui venait d’être amputée d’un deuxième fils.
Avec toute l’autorité d’un Félicien, Hippolyte leur assena :
— Nous ferons un demi-mensonge dans l’île et à nos propres enfants. Nous n’aurons qu’à dire une presque-vérité, que Zinzin est mort… d’un arrêt cardiaque.
— Un demi-mensonge ? s’enquit Gwen étonnée.
— Tant que le cœur bat, il n’y a pas décès, fit observer Hippolyte. Zinzin était donc vivant jusqu’à ce que son cœur cale. Peut-être mon affirmation est-elle un peu casuistique, mais médicalement il ne serait pas inexact de dire que c’est bien l’arrêt cardiaque qui l’a tué.
— Ne crains-tu pas que la vérité soit un culbuto ? objecta Gwen en lançant un regard à Gwenaëlle. Veut-on l’aplatir qu’elle se redresse aussitôt…
— Pensons aux enfants ! s’indigna Hippolyte.
Personne n’osa le contredire.
Le suicide occulté bétonna le mutisme des Diskredapl, au motif que les enfants devaient être tenus à l’écart de l’indécence. Ces derniers – alertés par un article suintant de sous-entendus, relayé à haut débit par les forums politiques – flairèrent vite que l’arrêt du cœur de Zinzin n’était peut-être pas la cause première de son décès. Les îliens aussi. Mais on ne gratta pas, malgré certaines insistances d’Angelin Le Goff, le maire de l’île, qui renonça.
Chacun pressentait que la scène du cimetière avait été l’origine de ce désastre. Mais à quoi bon revenir sur la moustache de Félicien ? Plus personne ne voulait allumer le moindre conflit ni s’exposer à la relégation qui frappait Norma. On tenait désormais la fille aînée d’Hippolyte pour infréquentable.
Le tourniquet du pire devait s’arrêter.
Après ces coups de tabac, on crut que la vérité ne reparaîtrait jamais dans l’île. Colombine s’efforça même d’oublier à quel endroit était cachée la petite clef du buffet où reposaient les archives de Félicien.
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