Joyeux noël
L’emmerdeur
Au petit matin du 24 décembre 2010, l’île des Diskredapl était blanche.
L’aurore traînait ses couleurs dans le grandissement du jour. Tout un monde ailé s’amusait en spirales, ricochait sur les bourrasques.
Le petit Titouan s’éveilla le premier, avec le désir d’éteindre le mode de vie qui le faisait souffrir. A trois ans, l’idée de la mort est plus celle d’une pause que celle d’un voyage vers le néant. A bas bruit, l’enfant se coula hors de la chambre numéro 1 et descendit les escaliers de bois sur la pointe de ses pantoufles. L’hôtel d’Ar-Gwall portait le nom du phare bâti par son aïeul suicidé. Tangi et Amélie, encore ensommeillés, ne s’aperçurent pas de la fuite de leur garçonnet.
Réveillé tôt, le commissaire Kermeur songea au même instant – dans son hôtel où il savourait un cigarillo – que toute expression de la vérité était chez les Diskredapl suivie d’un cataclysme qui supprimait l’un des leurs. A sa fenêtre, il vit sortir de l’hôtel des Trois Homards un homme svelte qu’un vieillard mutilé à la main droite – trois doigts ? – interpella. Le mutilé lui donna du Malo. La soixantaine tardive, ce gaillard équipé de sandalettes était beau. En grande santé, contrairement aux Diskredapl demeurés en Europe, il traînait un parfum d’ailleurs. L’homme s’immobilisa, retroussa le bas de son pantalon. Même faciès que celui de Félicien. Kermeur avait scruté ce dernier sur les clichés de famille des Diskredapl. Le mutilé et lui échangèrent quelques mots volés par le vent qui griffait tout ; puis le vieillard, troublé, se lança dans des explications. Loïc Kermeur ne les entendit pas mais perçut des intonations québécoises. L’homme se dirigea ensuite avec le vieillard en direction de la pointe occidentale de l’île.
Un décès de moins chez les Diskredapl, nota le policier. Il avait eu le nez fin de se déplacer sur l’île pour Noël. Mais pourquoi avait-on fait passer ce Malo pour noyé ?
Sur les quais, le suroît, annonciateur d’une dépression, soulevait la croûte neigeuse dans un grand souffle. Son élan glacial n’était freiné par aucun arbre à fourrure de lichen ni aucun rocher à peau de mousse. Au large, le vent avait de ces interruptions soudaines qui font partie des apprêts des typhons. Au-delà des grandes digues, tout n’était déjà qu’embrouilles marines, facéties de courants et brumes invincibles. L’océan noir rappelait que sur cette île de haute mer la peine de mort sévit toujours. Le climat et la géographie s’en chargent.
Le petit Titouan pénétra en pyjama dans la salle à manger silencieuse de l’hôtel d’Ar-Gwall. Il ne remarqua même pas le sapin des Diskredapl. Chaque année, Gwen faisait remplacer les boules de Noël par des suggestions de péchés pliées en papillotes – en hommage à Népomucène qui aima tant pécher. Seul, Titouan se sentait comme une île dans l’île. Il aperçut un buffet de marine, semblable à celui dans lequel Hippolyte avait dissimulé, à Genève, les archives de l’Impensable S.A. Le garçon l’ouvrit et se glissa à l’intérieur en se munissant d’une couverture épaisse. Le petit muet referma ce quasi-cercueil, sans savoir que ses gestes étaient l’exact écho de ceux de Félicien. Dissimulé dans la boîte, Titouan posa la couverture sur son visage.
Peu à peu, les Diskredapl descendirent prendre leur petit déjeuner. La bonne humeur régnait. On s’empiffrait car à Noël l’abstinence leur semblait une faute. Marie-Anne avait recouvert de fond de teint son bleu à la joue de sorte que l’on pût faire semblant de ne pas le noter. Les bons mots de Félicien fusaient, ressuscitaient son bel esprit, sa pavane hilarante. Chacun ignorait que tout le monde savait déjà tout, sauf l’essentiel : le petit Titouan était en train de mourir dans la même pièce. Sous la couverture et dans l’obscurité, l’enfant de trois ans s’asphyxiait. L’air ne filtrait pas dans le coffre réchappé jadis du naufrage d’un grand clipper.
Ses parents déboulèrent enfin, demandant si l’on n’avait pas aperçu leur mouflet. Amélie, sa jeune mère, sortit pour s’assurer que Titouan ne s’était pas aventuré dans l’île. Avec la poudreuse qui était tombée, le gamin n’irait pas bien loin. Ses petites traces signaleraient son chemin. Dans le buffet, l’autiste n’eut aucune réaction. Vivait-il encore ? Se goinfrant d’œufs brouillés et enchaînant les mots d’esprit, l’ogresque Hippolyte était égal à lui-même : un désespoir au sourire éclatant. Un sac de peau traversé d’énergie.
— Si Malo vit encore, lâcha soudainement Marie-Anne, je divorcerais bien pour l’épouser.
Chacun se tendit. On attendait la réplique assassine d’Hippolyte ; mais, déterminé à ne pas se laisser déstabiliser, ce dernier déclara avec bonne humeur :
— Si Malo vit encore, je veux bien être cocu !
Une porte donnant sur l’extérieur s’ouvrit. Le noyé de 1961 entra pieds nus, équipé de sandales. Malo les dévisagea tous, un à un, effaré de voir ce que ses frères et sœur – et son ancienne fiancée – étaient devenus en un demi-siècle.
Marie-Anne s’évanouit et tomba au sol, en se faisant un deuxième bleu au visage. Cet homme splendide, elle avait tant désiré son retour. Des souvenirs… c’est ce que Malo offrait de mieux aux filles en 1961. Markus, l’époux de Gwenaëlle, fut alors pris d’une crampe au ventre en songeant qu’il lui faudrait, peut-être, repenser à cette lettre rouge qui avait donc dit vrai. Nauséeux, il sortit discrètement.
— Qui a eu l’idée déplaisante de mettre une stèle à mon nom dans le cimetière ? interrogea Malo.
Sa voix chaude n’avait pas changé.
Un mort déboulait tandis que le fragile Titouan, occupé à lamper d’ultimes gouttes d’oxygène, s’efforçait non de périr mais d’anéantir sa triste existence. Le sourire aux lèvres, Hippolyte répondit à son aîné :
— Nous n’avions plus ton adresse, Malo. Il fallait bien te localiser quelque part !
La génération des petits-enfants de Gwen, estomaquée, eut alors confirmation qu’il s’agissait bien de leur oncle noyé, en grande forme.
Casimir persifla à son tour :
— C’est bien ce que je pensais, les fantômes ne vieillissent pas. Malo, tu es superbe. Du café ou du thé ? Œufs brouillés ?
— Tu sais bien que les fantômes ne se nourrissent pas, fit observer Gwenaëlle, prête à rire tant elle était remuée.
— Je ne vous trouve pas drôles, lâcha Malo. J’étais en Amérique, au Québec, chez les Indiens Micmacs.
— Les Micmacs maintenant… Tu plaisantes, je suppose ?
Paniquée, la mère de Titouan fit irruption dans la salle à manger de l’hôtel, haletante et couverte de flocons :
— Titouan n’est pas dehors. Il n’y a aucune trace de pas dans la neige ! Il est là, dans cet hôtel ! Qui l’a vu ?
Tous restèrent bouche bée. Amélie fonça inspecter les chambres à l’étage tandis qu’au loin retentissait dans l’île le vrombissement du moteur du Spitfire abattu en 44. La machine à laver la vaisselle des Impensable reprenait du service.
Dédaignant le café que lui servit Hippolyte, Malo regardait la tempête de neige qui, au-dehors, redoublait. Au premier étage, on entendait les pas hâtifs d’Amélie qui pénétrait dans toutes les chambres de l’hôtel, questionnait à la volée, déverrouillait les placards clos de cette famille. Et ouvrait les portes, même fermées à clef, d’un coup d’épaule. Au passage, elle bouscula celle qui lui fit découvrir Markus, sur le point de se pendre, en train d’accrocher un cordon de rideau à la chasse d’eau des toilettes. Sans s’attarder, Amélie le gifla trois fois en criant :
— Ah non, pas toi !
Gêné, sortant aussitôt de son désarroi, Markus rangea le cordon.
Dans la grande salle, Malo demanda alors à ses frères et à sa sœur :
— Savez-vous comment papa est mort ?
— Le jour de l’anniversaire de maman, articula Hippolyte avec émotion.
— Non, cinq jours plus tard, rectifia Malo. Seul et devant vous tous.
— Tu n’étais pas là, coupa Gwenaëlle.
— Peut-être mais Félicien était là… à son propre enterrement. Et même au cimetière lors de l’inhumation.
— Qui ? demanda Casimir qui, comme les autres, n’avait pas bien saisi puisque tous se figuraient encore que le vieux Félicien s’était noyé.
— Papa était vivant dans son cercueil ! Il voulait assister à son enterrement en douce. Keltoï vient de me l’avouer. Sa bière n’a jamais été vide.
Un frisson parcourut la pièce.
A l’étage, la mère de Titouan hurlait en demandant aux uns et aux autres où se trouvait son petit garçon. On devait organiser une battue !
Malo poursuivit :
— Félicien désirait sortir de sa boîte à la fin des discours et clore en beauté sa légende. Mais la farce a tourné court : la vérité l’a condamné à mort, celle qu’une voix a révélée dans la brume ce jour-là, et que vous n’avez pas voulu entendre, m’a-t-on dit.
Provoqué, Hippolyte baissa les yeux. Tandis que Titouan finissait de s’asphyxier, Malo continua :
— Félicien, lui, l’a écoutée, cette vérité, avant de croquer l’ampoule de cyanure de Keltoï. Eh oui, ce collabo s’est suicidé en résistant. Devant vous tous, seul dans sa boîte. Sous votre nez. Et vous n’avez rien vu, rien entendu ! Rien ! Personne ne voit jamais rien dans cette île.
— Qu’est-ce qui te permet de dire ça ? riposta Hippolyte. Tu disparais cinq décennies et tu te permets de nous dire qui nous sommes !
— Parce qu’en cinquante ans je suis déjà revenu cinq fois dans l’île et jamais vous ne m’avez repéré. La dernière fois, il y a quatre ans, je me suis assis au fond du bar de chez Maëlle pendant deux heures et toi, Hippolyte, tu ne m’as pas reconnu. Alors que j’étais en face de toi. Tu pérorais ! Tu ne vois pas les tiens ni personne !
A l’étage, Amélie hurlait qu’on lui rende son enfant, clamant que Titouan était forcément caché quelque part. Ebranlé par l’attaque fondée de Malo, Hippolyte fixa le coffre, semblable à un cercueil et à celui qui recelait les archives de Félicien, à Genève. Saisi par une intuition horrible, il l’ouvrit.
Titouan était là, blanc.
Cette fois, ce fut au tour d’Hippolyte de flancher. Il n’avait pas supporté de voir.
Tangi bondit et secoua ce petit être expirant, au moment même où Amélie apparut sur le seuil de la porte. L’enfant toussa. L’air revint dans ses petits poumons. On se signa, on pleura, on toussa de rire. Son isolement durerait encore. D’instinct, on se détourna de Malo.
Chacun pensa aussitôt que c’était lui, Malo, qui, la veille au soir, avait glissé l’affreuse lettre rouge, cette missive anonyme qui créait de l’irréversible. C’était évident. Puisque Norma se trouvait encore à Paris, la vérité n’avait pu pénétrer dans l’île que par ce donneur de leçons, revenu se venger de ne pas avoir été reconnu lors de ses retours dans l’île. Pouvait-on qualifier de courageux un homme qui avait fui si longtemps à l’autre bout de la planète ? Cette réunion clanique était bien un obus dont Malo s’était chargé de fournir la poudre. Mais personne ne comprenait au juste comment le fils aîné de Gwen, exilé chez les Micmacs pendant un demi-siècle, avait pu glaner autant de détails sur les doubles-fonds de l’existence de ses frères et de sa sœur. Qui l’avait renseigné ?
Pourtant, c’était certain, Malo était le corbeau.
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