Joyeux noël
Naissance d’une île
Le matin éclata enfin.
La lumière revint sur ce pays inaccessible et submergea les lointains.
En cette matinée de Noël, le miracle d’un réveil blanc était là. Le suroît était tombé. L’estran du récif respirait. Les crabes, ces galets nerveux, s’agitaient dans le goémon et le bois d’épave.
La navette du matin, sauvée au cours de cette folle nuit de submersion, se présenta à quai presque intacte. Aucun Diskredapl ne voulait plus fuir.
A l’hôtel d’Ar-Gwall, le petit Titouan descendit dans la salle de petit déjeuner et, pour la première fois, articula un vague b’jour. Il fixait les siens, encore groggy. Certes, il y avait du retrait et de l’esquive dans ses attitudes mais le gamin était là, comme ressuscité. Il ouvrit son premier cadeau. L’enfance a ce don d’accepter très vite la fin d’une colère, le printemps de tout.
Sur les quais, de molles rafales traînaient encore, fouaillaient le bourg et cisaillaient l’air par instants.
— Pourquoi me crains-tu autant ? demanda Norma à Loïc en cheminant.
— Ta clairvoyance m’oblige à affronter la mienne. Et je crois que l’incohérence des gens me fout la trouille… Je n’ai pas ta droiture… S’il me fallait constater toutes les moustaches du monde, j’en crèverais ! Les bals masqués, ça me convient…
Tous deux s’en allaient à l’enterrement d’Hippolyte. Le bourg ne possédant pas de morgue, Kerangal avait aussitôt signé le permis d’inhumer.
— Que vas-tu faire ? interrogea Kermeur. Cracher sur sa tombe ?
— Non, le contraire ! s’exclama Norma.
Dans le cimetière serré entre les muretins de pierres, toute l’île était rassemblée autour de son maire Angelin Le Goff. On était venu entendre la parole des Diskredapl, savoir que penser exactement.
La montée des vents se renforça soudain.
Sept ans plus tard, la parole de Norma était désirée.
En tant que fille aînée, c’était à elle de formuler ce qui devait être dit en cette heure des suprêmes adieux. On sait que, dans ces circonstances ultimes, tout orateur a pour devoir de résumer l’âme qui s’en va, fût-elle crasseuse, et d’énoncer les leçons fragiles qu’elle laisse aux vivants.
L’île attendait donc.
Gwen regardait les siens qui, munis d’épaisses chaussettes de feutre ou grelottant dans des sandales, ne riaient plus. La vieille portait des bottes.
Le journal de Népomucène en main, Norma s’avança vers la fosse. La binette amochée par les coups de pied qu’elle avait reçus, elle jeta un regard sur le cercueil avant de lancer :
— Merci, papa.
La suite ne vint pas, coincée sous cette chose rose et molle qu’on appelle une langue. On tendit l’oreille de longues secondes. Pourquoi Norma remerciait-elle son violeur, ce viandard qui l’avait tabassée à mort la veille ? Interloqué, Yann surveillait son silence, Kermeur aussi. Colombine ne comprenait pas. Les jumelles se demandaient si c’était de l’ironie. Gwenaëlle était certaine que sa nièce allait lâcher les chiens d’une juste rage. Malo, lui, ne quittait pas des yeux Marie-Anne. Au bout d’un temps qui parut extraordinairement long, Gwen finit par s’adresser à sa petite-fille :
— Merci de quoi ?
— Merci, papa, de t’être sacrifié, de nous avoir soulagés de ta présence.
Et Norma d’ajouter :
— Sans rien masquer de ton ignominie. Cela nous a donné beaucoup d’espoir.
Chacun sentit bien que ce mot paradoxal – espoir – était le bon.
— Merci également d’avoir rappelé le rêve de Népomucène, continua Norma en secouant les vieux feuillets de son journal. En te tuant après avoir reconnu ta monstruosité, mon petit papa, tu rends ce rêve d’honnêteté jouable. Tu crées un appel d’air. Surtout après le suicide du père Kersauzon. Toi et lui, vous nous permettez d’ouvrir les yeux.
Elle ajouta :
— Et si, après ces heures difficiles, l’île répondait au rêve de Népomucène ? EN TENTANT DE NE PLUS VIVRE QUE DES PAGES DE GAUCHE ?
La jeune femme secoua le cahier jauni dans le vent et parla fort, sur un ton qui ébranlait. Avec d’autant plus de détermination que, depuis sept ans, elle n’avait pas inscrit une seule ligne sur les pages de droite de son carnet.
— Aurons-nous assez de foi en nous-mêmes pour vivre ici en essayant de ne plus rien nier ? En cessant de remplir la vie de nos romans, et en arrêtant une fois pour toutes d’écrire des pages de droite ? Si nous y parvenons, même un peu, alors papa, je te dirai MERCI.
Un frisson souleva l’assistance.
En cet instant, Norma Diskredapl, délestée de toute colère, apparut à l’assemblée comme le début d’un recommencement.
Maëlle, la patronne du bistrot, eut alors un geste qui la chatouillait depuis des années, un beau geste que l’île était enfin prête à soutenir : elle ôta ses chaussures et les jeta dans la tombe d’Hippolyte, malgré le froid. En chaussettes, la vieille Maëlle se rangeait du côté des Impensable, dans le camp des vérités inconfortables. Elle était disposée, elle aussi, à perdre pied, à entrer autant que faire se peut dans une autre logique. Plus question de gigoter dans la mélasse des semi-vérités. L’ex des PTT délierait-elle enfin sa langue ? Angelin Le Goff fit de même avec ses bottes. D’autres les imitèrent. Yann, plus épris que jamais, était du nombre. La décision de chacun, dangereuse et peut-être irrévocable, était organique. On se regardait avec joie et inquiétude.
Bientôt, les sidérés de l’île furent presque tous en chaussettes. La tombe d’Hippolyte regorgeait d’escarpins, de bottines usées, d’un vrac de souliers. Chacun, prêt à une rupture difficile, renonçait à ses protections, dans un mouvement des cœurs qui ressoudait l’île et la réinventait.
Aurait-on désormais, sur ce récif, le courage de tailler sa route en étant un peu plus lucide que sur le continent ?
A l’issue des obsèques, pieds nus, la foule atterrit dans le bar de Maëlle. On palabrait avec fièvre. Tous tentaient d’évaluer le séisme qui venait de chambarder l’île : plus question de bidouiller l’histoire de leur récif, affirmait-on, de la flouter à coups de légendes. Kermeur s’était joint à la foule. Faisant cavalier seul, il hésitait à montrer ses orteils. Yann se faufilait nu-pieds, torse bombé. Le Goff également. Le ténor local flairait que le destin lui offrait l’opportunité d’atteindre le paroxysme de son caractère. Malo déclarait à qui voulait l’entendre que, dans ces conditions, il était prêt à se réinstaller parmi les siens. Entre deuil et joie, la vieille Gwen était là, bouleversée par l’élan qui empoignait tout le monde. Intérieurement, Gwen remerciait son Hippolyte d’y avoir contribué.
Un alignement de verres vides sur le zinc. Les Diskredapl et tous les autres étaient serrés, occupés à ne pas rire exagérément – juste ce qu’il fallait. Norma entra. Au bar, on se retourna. Yann l’accueillit d’un sourire qui valait baiser. Loïc capta l’émotion de cet échange avec plus de jalousie qu’il ne l’aurait cru. Comment cette femme pouvait-elle se donner à lui, avec autant d’ardeur, puis faire rebondir son cœur si vite ? Ainsi va la légèreté des désirs…
La vieille bistrotière remplit les verres. Pas du Dom Pérignon, ah ça non ! Maëlle servit de vin rouge le ballon devant lequel Norma s’était installée en bout de zinc. Chacun attrapa son verre, le choqua contre celui des autres dans un tintamarre festif. On trinqua à Gwen, aux Diskredapl, à la vérité douloureuse des îliens et aux hontes bues aussi. Puis vint le grand tap de la reposée générale. Gwen et Norma se sourirent. Les deux femmes courageuses empochaient un début de victoire. Yann triomphait également. Les réussites de Norma lui avaient toujours semblé un peu les siennes. Cette beauté sauvage, cette orgie de candeur aux yeux immenses, il la désirait.
— Vous savez quoi ? lança Maëlle. Eh bien dans ma jeunesse, avant d’être téléphoniste, j’ai été pute à Brest, rue de Siam. C’est vous dire si l’envers des choses je l’ai vu de près !
— Pute ? répéta Le Goff avec stupeur.
Dans les îles catholiques, la chair tarifée reste impie. On sait les appétits, les inévitables débords des corps, mais on ne les dit pas.
— Je crois que c’est le mot juste, monsieur le maire, reprit Maëlle. Oui, pute. Et devinez qui a été l’un de mes premiers clients ? Keltoï ! A l’époque, il avait un pompon et une de ces timidités…
Keltoï piqua un fard, tandis que Maëlle poursuivait :
— Vous imaginez donc comme j’ai rigolé ensuite quand je l’entendais, le beau Keltoï, dans mes écouteurs de téléphoniste, roucouler à sa promise, la Louisette, qui était quasi vierge !
Achevant d’ôter ses bottes, le vieil homme acquiesça :
— C’est exact.
Angelin Le Goff tapa sur l’épaule du vieux Keltoï. On éclata de rire. Par chance, sa Louisette bénéficiait déjà d’un lopin au cimetière, ventilé par le grand large. Le médecin de l’île, le Dr Kerangal, avoua également avoir goûté aux charmes de Maëlle, du temps qu’elle était une suceuse flexible et lui non bagué. Personne ne savait encore comment respirer l’oxygène enivrant de la grande lucidité.
Sur une carte de l’île affichée dans le bar de Maëlle, Yann raya le beau nom de l’île et, à la place, écrivit au feutre indélébile « Sans angle mort », en décochant à Norma un sourire complice. Le Goff applaudit. Mais personne ne nota que la carte était noircie d’étranges petites annotations. Norma jubilait. Par la grâce de cette tête de mule magnifique, des Diskredapl et de la vieille Gwen, on essaierait d’habiter sur une île sans angle mort. Un fragment de France où la réalité ne se résumerait plus à son occultation habituelle et dépressive. L’indicible y serait proféré haut et fort.
Heureuse, Maëlle mit de la musique. Comme de coutume, tout le monde dansa sur les tables du café, et sur le quai ; mais cette fois avec légèreté.
Tout le monde sauf une personne.
Une personne secrète qui préférait poursuivre ses rêves. Une personne qui ne voyait aucune nécessité à persévérer vers davantage de communication avec les siens – sous prétexte que l’on porte le même nom de famille. Une personne muette qui, dans l’île, désirait rétablir l’opacité de tous et le mutisme de chacun, une âme inquiète, plus retorse qu’il n’y paraissait, qui refusait de se joindre à l’enthousiasme général. Un être qui, troublé par l’ampleur de la secousse tectonique, se rétractait soudain. Cette âme-là, roublarde, doublarde, ayant appris la cautèle et la rancune, et sans doute un peu jalouse, n’envisageait plus la vie que comme une immense page de droite. Un exercice non d’hypocrisie mais de salutaire aveuglement.
Cet esprit-là répugnait aux séductions de l’utopie. Le grand saut vers la vérité désinhibée n’allait pas se dérouler dans un jeu vidéo où l’on dispose de vies à gogo, en cas de suicide, mais ici-bas, là où les âmes souffrent et s’infligent de vrais coups. Norma lui semblait avoir enfanté un nouvel irréel, une manière d’univers fantasmatique dédié au culte du voyeurisme. Dans sa folie, n’avait-elle pas créé un nouvel angle mort : les victimes nombreuses de sa libre parole, les brisés de la transparence, les humiliés ? Cette expérience devait avorter avant qu’une foule de familles s’en trouvent rompues.
Pour bien vivre, se figurait ce caractère furibard, il fallait assez de mythomanie bienfaisante, de vertus fallacieuses et d’estime de soi, cette vitamine des familles épanouies. Le fil à plomb des légendes n’est-il pas indispensable pour bâtir une société ?
Soudain, Norma lui sembla un bacille de décomposition. Une adversaire. Au diable la transparence !
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