Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 18 sur 42

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Joyeux noël

Fuir, de toutes les manières !

 

A quinze heures trente, Norma – pas encore remise de ce déjeuner irréel – aperçut un attroupement sur le quai réservé à la navette pour Audierne. Silencieux, les nerfs en éveil, les Diskredapl étaient tous agglutinés sur le quai des Brestois, à l’exception de Gwen.

Ils avaient remis leurs chaussures.

Au loin, derrière la brume, on entendait tourner la machine à laver des Impensable. Son bruit d’avion de chasse donnait la sensation qu’un Spitfire allait piquer sur l’île pour la punir d’avoir osé accepter son histoire.

Hippolyte boitillait en sifflotant. Gagnés par une fièvre d’évasion, les Diskredapl attendaient la navette de l’après-midi. Ils évitaient de croiser Norma qui les fixait avec sidération sur le quai. La fille aînée d’Hippolyte comprit alors que le déballage du déjeuner et la scène de danse sur la table de Gwen avaient tenu de la transe provisoire. Passé la griserie des aveux, les Impensable ne se supportaient plus. Anéantis, regorgeant de griefs, il leur fallait rompre une promiscuité intolérable. Dans un retournement, l’union des cœurs s’était effilochée. La fâcherie était réapparue, non dite mais palpable. Tandis qu’une accalmie des eaux et une dissipation du brouillard semblaient rendre à nouveau possible la traversée vers le continent, chacun se demandait quelle âme de boue avait bien pu commettre cette lettre rouge scélérate. Sur le quai glacé, on sentait cette tribu au bord d’en découdre.

Le capitaine de la navette – un pilote adroit dans le Raz, sachant besogner la tempête comme personne – surgit de la cabine de son navire. D’une voix de fausset, il déclara :

— La traversée de 15 h 30 est annulée.

— Annulée ? reprit Hippolyte blême.

— L’accalmie cessera d’un instant à l’autre. Nous restons cette nuit encore à quai. L’ouragan qui s’en vient va vous faire regretter la brise de ce matin…

— Ne peut-on pas forcer sa…

— … sa chance ? reprit le capitaine. Sans moi ! Quitter aujourd’hui l’île, c’est voir sa fin.

Sa pratique du danger interdisait toute contestation. A peine le capitaine eut-il achevé sa phrase qu’un banc de brume envahit le quai blanchi par la neige et les effaça tous. Norma perdit de vue les siens. En quelques instants, les Diskredapl n’eurent plus à supporter le poids de leurs regards. Le suroît réapparut, en grande vigueur. La tempête revint comme jamais. La vie noyée des profondeurs se réveillait. La protestation millénaire du Raz-de-Locmaria donnait à nouveau de la voix. Une vague, tirant à elle toutes les fureurs de l’Atlantique, pulvérisa soudainement une des digues, la plus lointaine. On l’entendit craquer sous l’eau souple et massive. Mais les autres digues tinrent bon.

Les lâches Impensable adoptèrent alors la seule attitude qui leur sembla envisageable. Plutôt que de s’étriper, ils firent comme si cet effroyable repas chez Gwen n’avait pas eu lieu. Les lettres rouges n’avaient été ni glissées sous leur porte, ni contestées ni même décachetées. Quelle lettres ? La clef en laiton du coffre des archives n’avait pas non plus été déposée au centre de la table. Pas plus que la lettre d’amour du père Kersauzon !

Dégoûtée, Norma eut envie d’aller copuler pour que la journée ne fût pas perdue. Le sexe inopiné était pour elle une compensation aux lâchetés de notre espèce. Quand la vie la consternait, elle aimait se donner à corps joie.

Les Impensable entamèrent alors une bataille de boules de neige aux allures de cache-cache, avec une légèreté gamine qui renvoyait aux années d’insouciance. Du temps qu’on était fier d’être né Diskredapl. Frivoles, omettant tout à fait Norma, ils se mirent à jouer une guerre sans dangers, à s’affronter juste pour rire. Les boules de neige ne visaient personne en particulier et tous au passage. L’angélique bataille se prolongea jusque dans le cimetière où l’on s’amusa sur les tombes effacées par la molle poudreuse. La mort était gommée. Hilare, Hippolyte en oublia sa violence.

De retour à l’hôtel d’Ar-Gwall, avec leurs bagages et leurs hottes garnies de cadeaux, les Diskredapl étaient à nouveau eux-mêmes : primesautiers, prêts à se déguiser, abominables. L’assommante Norma était semée. Hippolyte n’était plus le fils d’un Allemand ni le gorille qui avait soi-disant roué Marie-Anne et ses filles. Gwenaëlle n’avait pas forniqué avec son jumeau de quinze à dix-sept ans. Colombine n’était plus crevarde mais svelte. Gwen n’avait jamais froissé les draps du recteur. Les jumelles étaient-elles vraiment juives ? Zinzin était mort, mais d’un arrêt cardiaque et Casimir n’était responsable d’aucune immolation. Quant aux allégations de Norma au sujet du passé pro-nazi de Félicien, elles relevaient du haut délire. Même le courageux Malo avait tout à coup besoin de s’échapper d’une réalité qui cognait trop fort.

N’étaient-ils pas tous venus célébrer Noël en paix ?

Dans ce retournement d’humeur, aucun de ces trembleurs ne pouvait imaginer qu’une main – inspirée par Norma – était en train de tracer des croix gammées sur le registre des baptêmes de l’île. Juste en face de chacun des patronymes des îliens issus de l’occupant. Elles désignaient les enfants du silence.

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